Sur fond violet, un éclair blanc entre une jeune fille aux cheveux rouges et un homme en costard

Taux d'abstention record et fracture du vote chez les jeunes : la démocratie en péril

© Ricael Sousa et Emre Keshavarz via Pexels

Jamais les jeunes ne se sont autant abstenus de voter. Et quand ils se sont rendus aux urnes, c'est avec un vote très scindé : les primo-votants ont massivement désigné Mélenchon, les autres Le Pen... Explications de Stewart Chau.

Non seulement les jeunes s’intéressent de moins en moins à la politique, entre ennui, indifférence et incompréhension, mais quand c'est le cas, leurs votes sont de plus en plus polarisés, fracturés entre deux blocs : les 18-24 ans d'un côté, rangés plus à gauche sur l'échiquier, et les 25-34 ans de l'autre, solidement ancrés à droite.

Éclairage de Stewart Chau, coauteur de La Fracture (éditions Les Arènes), sociologue et directeur des études politiques et opinion de l'Institut de sondages Viavoice.

Près de 40 % des moins de 34 ans se sont abstenus au premier tour. Peut-on parler de rupture historique ?

Stewart Chau : Effectivement. Trois blocs de votants se sont très clairement exprimés... Le premier bloc, ce sont les primo-votants, les 18-24 ans qui se sont massivement reportés sur le vote de Mélenchon, qui réitère d’une certaine manière ses performances de 2017 : déjà à l'époque, il avait été le premier candidat de cette tranche d’âge... Il est intéressant de noter que c’est sur ce bloc que Macron accuse le plus le coup, au profit d’un électorat un peu plus âgé. Deuxième bloc, les 25-34 ans, beaucoup plus favorables à Le Pen : c’est un phénomène que l’on remarque depuis longtemps dans les études d’opinion et qui semble se confirmer dans les sociologies électorales de ce premier tour, avec une surreprésentation des votes en faveur du Rassemblement National. Troisième bloc absolument décisif, les abstentionnistes, qui représentent près de 40 % chez les 18-34 ans. Ce score est intéressant à deux titres : tout d’abord, il confirme le divorce entre les jeunes et la politique, avec une forme de défiance et de méfiance, non seulement envers le personnel politique mais envers son action, sa capacité à agir et changer les choses. Ensuite, il est très parlant quant à l’exercice de notre démocratie : une grande partie de la jeunesse s’abstient au regard d’une grande partie des aînés qui se rendent aux urnes. La démocratie que l’on vit aujourd'hui, c’est une démocratie des seniors.

Les « plus jeunes des jeunes » votent pour Mélenchon, les « plus vieux des jeunes » pour Le Pen, un vote en défaveur du centre qui n'a pas toujours été de mise...

S. C. : C’est vrai que lorsqu’on dresse l’historique du vote des jeunes, ce dernier était il y a de ça 4 ou 5 élections présidentielles surreprésenté dans le choix de candidats ayant peu de chances d’être qualifiés au second tour... Plus tard, les bulletins des jeunes étaient plus en phase avec la moyenne des votes nationaux des vainqueurs, ou en tout cas du duo en tête des intentions de vote. C’était le cas en 2012, en 2017, et aujourd’hui encore, avec toutefois un premier virage, un premier retournement : l’adhésion massive des primo-votants à Mélenchon. Pour expliquer le vote des primo-votants en faveur de Mélenchon, deux éléments qui répondent selon moi aux aspirations de cette tranche d’âge : tout d'abord, la tonalité de la campagne, avec des sujets abordés bien plus en phase avec les enjeux déterminants propres à cette frange de la jeunesse (écologie, inégalités sociales systémiques, défense des minorités…). Ensuite, la forme de la campagne, avec la mise en place d’une communication qui tranche avec celle des autres candidats, et l’incarnation d’un personnage politique tribunitien et charismatique. C’est bien la preuve que lorsqu’il y a une offre politique qui leur convient, les jeunes ne se détachent pas du vote, et la demande émerge. À une nuance près :  la jeunesse qui a voté Mélenchon est une jeunesse des grandes villes, diplômée, informée. C’est le vote d’une génération mobilisée et politisée, une jeunesse qui à mon sens reste minoritaire.

Comment s’annonce le second tour ? Assistera-t-on à une mobilisation plus importante ?

S. C. : Difficile à dire pour l’instant. En revanche, ce qui est intéressant à analyser, c’est la préférence de victoire entre les deux candidats. Là encore, trois blocs s’expriment nettement. Le premier, plutôt majoritaire, qui espère la victoire de Macron ; le deuxième, un peu moins d’un tiers, qui s'affirme en faveur de Le Pen ; le troisième, le dernier tiers, qui se déclare indécis. Tout l’enjeu sera de convaincre ce denier bloc de jeunes abstentionnistes éventuels ou potentiels à se rendre aux urnes le 24 avril. Le premier indice quant à leur intention de vote le jour J est la fracturation que l’on observe déjà entre les primo-votants, plus enclins à voter Macron comme en 2017, et les 25-34, plus favorables à Le Pen.

Le vote des 24-35 ans en faveur de Macron résulte-t-il d’un effet pandémie ayant « embourgeoisé » les plus vieux des jeunes ?

S. C. : Absolument ! Ce que Macron a perdu chez les jeunes, il l’a gagné chez les aînés. Le peu de campagne qu’il a mené a été réalisé à droite : le président a parlé d’assistanat, de retraite, de travail – avec la sémantique du mérite et des efforts – ou encore de gestion de la crise, dont le bilan est perçu comme favorable par les tranches de la population les plus riches. À l'inverse, les jeunes, frappés de plein fouet par les contraintes sociales et économiques imposées durant le confinement, sont plus défiants sur cette question-là. Pour se rendre populaires auprès des plus jeunes, le Président va donc devoir réactiver le clivage avec l’extrême droite. En outre, on note un grand décalage par rapport au personnage qu’il nous présentait en 2017 : c’est un président qui a bien vieilli durant son quinquennat, au point de faire campagne exclusivement pour les aînés…

Sur Twitter, beaucoup expriment un sentiment de trahison des jeunes par les vieux... Un énième conflit entre générations qui empêchera de faire société ?

S. C. : Ce qu'il faut absolument garder en tête à propos de cette fracture démocratique profonde - avec seulement 60 % de notre jeunesse qui s’est rendue aux urnes - c’est qu’on est en train de fabriquer une génération d’abstentionnistes. On voit bien que cette génération ne croit plus en l’action politique et ne fait plus acte citoyen, ce qui aura des conséquences démocratiques et politiques inévitables dans les années à venir. Dans une démocratie des seniors, les aînés élus prendront des décisions relatives à des problèmes de jeunes (RSA, travail…) sans que ces derniers n’aient pris part ou consenti aux solutions élaborées.

Pourquoi est-ce dangereux ?

S. C. : Cela ne peut qu’amplifier le divorce entre jeunes et politique. Rappelons qu’une part grandissante des jeunes croit de plus en plus en l’action citoyenne et en une forme de légitimité de la violence ou de l'autorité. Cela produit un terreau fertile aux mouvements citoyens que l’on a pu connaître avant la pandémie, c’est un cri d’alerte qu’il faut entendre ! La rupture non seulement politique mais démocratique est évidente. Cela doit interpeller nos décideurs politiques qui doivent réformer institutionnellement ce pays. La démocratie est à bout de souffle, et il faut instaurer de nouvelles règles, de nouvelles façons pour rapprocher les jeunes de la politique ! Peut-être reconnaître le droit de vote plus tôt ? Mais surtout, réintroduire une dose de proportionnel, plus d’instances délibératives et citoyennes dans les exécutifs locaux et territoriaux...

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