Trois chasseurs à table en train de boire

Les risques liés à l'alcool toujours pas pris en considération par les chasseurs français

2022 : une proposition de loi visant à réguler la consommation d'alcool déclenche l'ire des chasseurs français. Pourtant, les études ne laissent pas de place au doute : surprise, armes et alcool ne font pas bon ménage.

Le débat chasseurs vs anti-chasseurs est récemment monté en décibels. En cause, la proposition de loi du Sénat qui entend interdire la consommation d'alcool durant le sport. En ligne de mire, l'objectif de repenser notre rapport aux animaux et à la nature ? Peut-être bien, mais bannir l'alcool des forêts ne suffira probablement pas... En cette journée mondiale des animaux, Laurent Bègue-Shankland, professeur de psychologie sociale à l’université Grenoble-Alpes, chercheur invité à l’université Stanford, alcoologue et auteur des ouvrages Face aux animaux : nos émotions, nos préjugés, nos ambivalences (Odile Jacob, 2022) et Drogues, alcool et agression : l'équation chimique et sociale de la violence (Dunod, 2014), décortique ce projet de loi.

Que disent les études du rapport chasse-alcool ?

Laurent Bègue-Shankland : Les études françaises ne sont pas très fouillées. Sans disposer de données précises, elles se hasardent à parler d'une  « petite minorité »  de personnes qui chasseraient en étant ivres. Concernant les décès et incidents graves, les sénateurs sont plus précis : 9% d'entre eux sont imputables à l'ébriété d'un chasseur. La recherche internationale est presque entièrement ignorée. Pourtant, elle existe. Par exemple, aux États-Unis (où la consommation d'alcool moyenne est de 20% inférieure à la nôtre sur l'ensemble de la population), une récente enquête menée sur un échantillon représentatif de 2 349 jeunes adultes indiquait que 23% des chasseurs de sexe masculin avaient déjà pratiqué leur loisir en état d'ivresse. Dans le même pays, l'ébriété est présente dans 15% des accidents de chasse. Est également passée sous silence, cette vaste étude danoise auprès de 1 800 chasseurs qui montre que le risque d'accident impliquant une arme à feu croît directement avec l'alcoolémie.

Dans quel contexte arrive la proposition de loi du Sénat ? En quoi consiste-t-elle ?

L. B-S : En réponse à la pétition du collectif « Un jour, un chasseur » forte de 120 000 signatures en novembre 2021, le Sénat a auditionné de nombreux intervenants dans le cadre d’une mission d’évaluation. L’une des 30 propositions retenue est l'interdiction de l’alcool et des stupéfiants. Cette idée a été raillée par le président de la Fédération nationale des chasseurs Willy Schraen, lequel n'a pas manqué de rétorquer qu' « un mec bourré sur un vélo, c'est dangereux aussi » , oubliant que les règles s'appliquant aux automobilistes en matière d'ébriété valent aussi pour les cyclistes. Cette réaction est surprenante : dans d’autres pays, les fédérations de chasseurs abondent en ce sens. Par exemple, le site officiel d'une agence américaine d'éducation à la chasse rappelle que  « consommer de l'alcool avant ou pendant la chasse augmente les risques d'accident en affectant la coordination, l'audition, la vision, la communication et le jugement ».

Concrètement, alcool et chasse, cela donne quoi comme combo ?

L. B-S : L'alcool est un psychotrope qui s'avère fortement accidentogène. Tout d’abord, il perturbe la coordination motrice. Une étude menée en Suisse dans un service d'urgence hospitalière indiquait qu'un tiers des blessures occasionnées à la chasse résultaient de chutes, par exemple quand un tireur dégringole de son mirador. L'alcool favorise ce type d'incidents notamment par son action perturbatrice sur l'oreille interne, qui régule l'équilibre, ainsi que sur le cervelet. L'anticipation et la coordination du mouvement sont touchées. Par exemple, une recherche menée par Judith Hegeman dans un laboratoire de recherche d'Amsterdam montrait ainsi que lorsque des personnes évoluent sur un tapis roulant, avec de faibles concentrations d'alcool dans le sang, leur temps de réaction pour l'évitement d'obstacles est fortement majoré. Ensuite, l’alcool altère la vision périphérique, ce qui peut affecter l'appréciation et le respect des angles de tir. Il est responsable de la fameuse diplopie (vue dédoublée) et de la vision floue en perturbant l'action des muscles ciliaires qui commandent le focus visuel. Il favorise également l'éblouissement. L'alcool brouille aussi l'audition. Lors d'une étude, un chercheur d'une université coréenne a alcoolisé plusieurs dizaines de participants (0,5 gramme, soit deux verres standards), puis les a soumis à une batterie de tests incluant des tâches de détection de tonalités, des exercices de reconnaissance de mots ou de compréhension de paroles dans le bruit. Par rapport aux résultats à jeun, les capacités auditives des participants étaient déficientes.

En perturbant directement le cortex préfrontal, l'alcool affecte les fonctions cognitives exécutives impliquées dans la capacité à envisager ou adopter plusieurs options à un moment donné pour résoudre un problème (la flexibilité cognitive), l'attention, l'inhibition de l'action et les conduites d'agression. Il constitue même la substance psychoactive la plus constamment reliée à l'agression humaine dans le monde. Au final, bien sûr, ce n'est pas l'alcool mais des chasseurs qui ont tué par balle 400 personnes depuis vingt ans en France et blessé des milliers d'autres (l'alcool en a tué en réalité près d'un million au total, mais par d'autres moyens).

Supprimer l'alcool ne reviendrait donc pas à réellement endiguer les accidents de chasse ?

L. B-S : Lorsque l'on prend conscience de l'étendue des effets de l'alcool sur la vision et l'audition, on comprend mieux certains faits qui émaillent la presse régionale, comme l'incident de ce chasseur ivre qui, visant un lièvre, criblait de plomb son acolyte. Pourtant, accorder une importance prépondérante explicative à ces altérations perceptuelles serait faire fausse route. En effet, selon l'Office français de la biodiversité (OFB), les accidents de chasse résultent fréquemment de manques de prudence et d'erreurs de jugement. Comme le rappelle l'OFB, les projectiles utilisés peuvent parcourir une distance allant jusqu'à 5 kilomètres. Ivre ou sobre, quand une cible est éloignée voire mouvante, comment garantir que les balles ne toucheront pas plutôt un vététiste, une fillette de 10 ans qui joue au bord d'une rivière ou une jeune randonneuse ? La décision d'appuyer sur la gâchette ou de s'abstenir de tirer implique une troisième dimension psychologique plus complexe : l'appréciation de la situation. L'évaluation du risque et la représentation des conséquences de son acte sont deux modalités notoirement affectées par l'ébriété. Ceci a été montré de manière simplifiée durant une étude de 2015 menée dans un bar et durant laquelle on présentait à des hommes et femmes de 18 à 43 ans deux bocaux remplis de cartes. On les informait qu'ils pouvaient gagner un prix en choisissant l'une d'elles : dans le bocal de droite, il y avait 50% de cartes gagnantes, tandis que la probabilité de gagner était inconnue dans celui de gauche. Les résultats ont montré que les hommes ivres (mais non les femmes) choisissaient davantage l'option la plus risquée. Tirer dans l'incertitude en espérant faire mouche relève probablement du même phénomène.

L'adoption de cette loi indique-t-elle les prémisses d'une refonte de notre lien à la nature et aux animaux ?  

L. B-S : Si une loi interdisant l'alcool à la chasse est bien votée, cela sera surtout la fin d'une incroyable incohérence : interdire l'alcool sur la route et laisser des chasseurs en consommer semble injustifiable. Les conséquences sur les animaux ne seraient qu'indirectes : en limitant l'alcool, il est possible qu'elle éloigne certains pratiquants de la chasse. Ce qui aurait plus de conséquences sur les animaux serait de limiter le nombre de jours autorisés pour chasser, en interdisant par exemple la chasse le week-end. Outre le fait que cette demande de législation est portée par la grande majorité de nos concitoyens (70% selon un sondage), elle diminuerait mécaniquement cette pratique et pacifierait les forêts, devenues des lieux de tensions entre promeneurs en quête de ressourcement sylvestre et chasseurs porteurs d'armes anxiogènes.

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