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Les Millennials existent-ils vraiment ?

Le 3 févr. 2017

La Fabrique de la Cité, think tank des transitions urbaines, s’est livrée à un travail de déconstruction en règle de quelques stéréotypes. Les résultats révèlent une génération bien plus hétérogène et pas si différente de celles qui la précèdent.

Idée reçue n°1 : Les Millennials forment une génération urbaine ; ceux qui n’habitent pas en ville y aspirent à tout le moins

Plusieurs facteurs sont avancés pour expliquer cette « jeunification » des villes en dépit même du vieillissement de la population totale : les Millennials âgés de 25-34 ans, poussés par l’évolution du marché du travail et des niveaux de revenus, la mutation des modes de vie (rallongement de la durée des études, âge plus tardif du mariage …) et par une préférence accrue pour un environnement plus dense, desservi par les transports publics, feraient le choix de vivre en ville, là où les générations précédentes optaient plus volontiers pour l’achat d’une maison individuelle dans les « suburbs ».
L’image du Millennial urbain ne s’applique qu’à une frange spécifique de jeunes urbains.

Alors pourquoi parler d’idée reçue ? Parce que l’image attachée au Millennial renvoie à un jeune habitant dans le centre dense et vivant d’une grande métropole. Or, ce que les chiffres précédents montrent, c’est une concentration accrue de jeunes dans un espace urbain en fait bien plus large que celui du seul centre-ville dense, incluant des périphéries proches et lointaines, récemment agglomérées à la ville par un processus de périurbanisation et qui, hier encore, n’auraient pas forcément été qualifiées d’urbaines. L’image du Millennial urbain ne s’applique donc qu’à une frange spécifique de jeunes urbains – la frange la plus privilégiée. Elle correspond avant tout à ceux que la presse surnomme les « supermobiles », de jeunes diplômés de l’enseignement supérieur aux revenus supérieurs à la moyenne. Ainsi, 73% des 25-34 ans américains détenteurs d’un « Bachelor’s Degree » vivaient dans de grandes ou moyennes villes en 2011, contre 67% en 1980.
Si tous les jeunes ne vivent donc pas en hypercentre, peut-on au moins penser que la majorité en rêve ? Rien n’est moins sûr, si l’on en croit les chiffres suivants : aux États-Unis, les jeunes sont plus nombreux (29%) à souhaiter vivre dans les « suburbs » que ne le sont membres de la génération X (25%).

Idée reçue n°2 : les Millennials n’aspirent plus à acquérir leur propre logement

L’accès à la propriété des plus modestes s’est détérioré depuis la fin des années 1980 et s’améliore depuis quarante ans pour les plus aisés.

En France, les moins de 30 ans ne constituaient que 9,8% des nouveaux propriétaires en 2013, contre 12% en 200122. Aux États-Unis, la part de primo-accédants parmi les acheteurs de logements a atteint l’an dernier son point le plus bas (52%) depuis 1987.

Ces chiffres traduisent en réalité une difficulté croissante des jeunes à accéder à la propriété.

En effet, ces chiffres globaux masquent une polarisation forte suivant le niveau de revenus : le recul de l’accès à la propriété concerne avant tout les Millennials aux revenus les plus faibles qui sont aujourd’hui moins susceptibles d’acquérir leur logement que ne l’étaient les jeunes du même âge dans les années 1990 et 2000. Cette polarisation n’est toutefois pas propre à la génération des 18-35 ans. Ainsi, en France, la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques (DREES) estime que « l’accès à la propriété des plus modestes s’est détérioré depuis la fin des années 1980 [et] s’améliore depuis quarante ans pour les plus aisés. Parmi les 25 à 44 ans les plus modestes, la part de propriétaires a été divisée par deux de 1988 à 2013 [mais] s’est accrue de moitié parmi les plus aisés du même âge, depuis les années 1970 »24. Ces derniers bénéficient aujourd’hui plus fréquemment de donations ou d’héritages, aide financière familiale qui, selon la DREES, augmente la probabilité d’achat d’une première résidence principale. Les Millennials rêvent tout autant que leurs aînés de devenir propriétaires : aux États-Unis, 90% d’entre eux s’attendent à le devenir un jour, et 93% des 25-34 ans locataires estiment probable qu’ils achètent un jour leur logement, contre 81% tous âges confondus.

Idée reçue n°3 : Les Millennials plébiscitent les transports en commun et délaissent la voiture

La voiture reste un objet de désir et est redevenue un élément de distinction sociale.

L’engouement des Millennials pour les transports publics ne doit pas occulter le fait qu’aux États-Unis, cette génération se déplace encore majoritairement en voiture : 8 jeunes adultes sur 10 se rendent au travail par ce biais, une proportion stable depuis 1980. Enfin, la voiture reste un objet de désir, aux yeux même des Millennials : paradoxe pour une génération perçue comme détachée de la voiture, les Millennials sont plus susceptibles de considérer cette dernière comme un indicateur de réussite sociale que leurs aînés (32%, contre 19% chez les individus âgés de plus de 32 ans). En effet, le fait de posséder une voiture dès et peu après l’obtention de son permis étant devenu plus rare et moins nécessaire, la voiture est (re-)devenue un élément de distinction sociale. Et l’Urban Land Institute de conclure que cette génération n’est « pas destinée à un changement radical [...] ses objectifs correspondent largement à ceux de ses parents ».

Idée reçue n°4 : Les Millennials sont soucieux de préserver leur environnement, une préoccupation qui se reflète dans leurs usages et comportements

Les jeunes d’aujourd’hui se montrent plus dispendieux, plus énergivores et moins conscients de l’impact environnemental de leurs actes que ne le laisserait penser l’image de « génération verte » dont ils sont si souvent auréolés.

Ils se montrent simultanément sensibles à l’argument de vente du « durable » et du « vert » et ignorants du coût écologique de leurs usages et notamment de leur utilisation vorace des nouvelles technologies. « ‘Surfer’ sur la toile suppose l’existence d’un réseau d’infrastructures très concrètes : l’immatérialité du web repose sur des équipements bien réels - ordinateur et box permettant l’accès à Internet, câbles de transmission (cuivre, fibre optique), routeurs, puis, au stade du traitement, serveurs, unités de stockage, équipements de télécommunications ou encore climatiseurs.

Idée reçue n°5 : Les Millennials refusent de se plier à la tyrannie du « métro, boulot, dodo ».

Les médias annoncent depuis plusieurs années la disparition prochaine du bureau traditionnel, destiné à céder sa place aux espaces de « co-working » où jeunes entrepreneurs et salariés se côtoient et échangent des idées, libérés du carcan de l’« office wear », de l’« open space », voire même du regard de l’employeur.

Une étude menée auprès de jeunes élèves d’une grande école de commerce française nuance cependant ce constat : s’ils ne sont que 13% à préférer le bureau traditionnel à des options plus innovantes, ces étudiants se montrent en définitive peu enthousiastes vis-à-vis de ce que l’étude nomme « tiers-lieux » : espaces de « co-working », cafés, voire … gares. S’ils sont 70% à s’imaginer y travailler, 64% estiment que l’on y est « moins efficace que dans un bureau classique ».

Idée reçue n°6 : les Millennials réinventent l’implication citoyenne par le biais des technologies de l’information et de la communication

Seuls 13% des Américains âgés de plus de 65 ans utilisent les réseaux sociaux à des fins politiques, mais ce taux monte à 60% lorsqu’on le rapporte à la proportion d’utilisateurs des réseaux sociaux au sein de cette tranche d’âge. En définitive, les 18-35 ans s’intéressent autant à la politique que leurs aînés et s’ils utilisent certes davantage les canaux créés par l’essor des technologies de l’information et de la communication, c’est également le cas des autres générations, faisant simplement des Millennials les « early adopters » de cette tendance d’ampleur sociétale.

Les 18-35 ans s’intéressent autant à la politique que leurs aînés.

Ce diagnostic ne saurait cependant faire l’économie d’une comparaison entre implication des jeunes diplômés de l’enseignement supérieur d’une part et moindre engagement des non-diplômés de l’autre. Constance Flanagan, Peter Levine et Richard Settersten, chercheurs à l’université de Tufts, relèvent ainsi que parmi les 3 millions d’Américains âgés de moins de 30 ans ayant voté lors des primaires du « Super Tuesday » du 5 février 2008, 79% avaient fréquenté un établissement d’enseignement supérieur. De même, un étudiant de l’enseignement supérieur a trois fois plus de chances d’être contacté par un parti politique qu’un jeune n’ayant pas fait d’études. En matière d’implication politique et civique, c’est donc le passage par l’université, porte d’entrée à l’engagement civique et période de sensibilisation des jeunes aux enjeux politiques, qui conditionne l’envie et la capacité de participer à la vie de la cité. En somme, « une division par classe sociale en termes de participation civique existe depuis de nombreuses générations » (Flanagan, Levine, Settersten). Ici aussi, le niveau d’éducation, et non l’appartenance à la génération des Millennials, s’avère en définitive la grille d’analyse la plus pertinente.

Idée reçue n°7 : la ville dont ils rêvent est dense ; ils l’arpentent à pied, smartphone à la main, surfant sur Internet

Comme les générations précédentes, les jeunes urbains sondés placent coût de la vie, sécurité et qualité des infrastructures au sommet de leurs priorités. De façon comparable, l’Urban Land Institute souligne la similitude entre les attentes que nourrissent les Millennials américains vis-à-vis d’un quartier ou d’une communauté (« community ») et celles des autres générations : la qualité de l’environnement (air et eau) et l’accès à une nourriture saine arrivent en première et deuxième places des critères d’attractivité d’un quartier ou d’une communauté pour les Millennials comme pour leurs aînés, et ce où qu’ils habitent (en ville ou non ; en espace dense ou desserré).

L’engouement croissant pour des espaces denses à usages mixtes n’est pas l’apanage des 18-35 ans.

Par ailleurs, d’une part, la préférence des jeunes âgés de 18 à 35 ans pour les villes denses, aisément arpentées, n’est pas aussi prononcée qu’on le croit, et ne concerne, aux États-Unis par exemple, que la moitié d’entre eux. Ainsi, seuls 51% des Millennials américains préfèrent aux quartiers de maisons individuelles, dont l’étalement nécessite l’usage de la voiture, des logements plus denses au sein de quartiers conçus pour les déplacements à pied, une proportion toutefois plus élevée que chez les Baby Boomers (43%). D’autre part, si l’engouement croissant pour des espaces denses à usages mixtes est souvent principalement attribué aux millennials, il n’est pas l’apanage des 18-35 ans. Ainsi, l’Urban Land Institute note également qu’« un peu plus de la moitié des Américains (52%) et 63% des Millennials aimeraient vivre dans un lieu où ils n’ont pas besoin d’utiliser la voiture très souvent ».

Ce que révèlent les travaux de La Fabrique de la Cité, c’est, d’abord que les comportements attribués à ceux que l’on appelle « Millennials » sont ceux d’un sous-groupe minoritaire (les jeunes diplômés, aux revenus élevés, disposant des ressources nécessaires pour s’établir dans les centres-villes de grandes métropoles).

Ensuite, les usages de ces jeunes, loin d’être apparus spontanément chez cette génération que l’on décrit volontiers comme radicalement différente des précédentes, sont tous tributaires de multiples facteurs indépendants de l’appartenance générationnelle : des niveaux d’éducation très disparates conditionnant l’accession à la propriété et une conjoncture économique défavorable marquée par des difficultés d’accès à l’emploi (ainsi la proportion d’individus propriétaires de leur logement aux Etats-Unis, toutes générations confondues, est-elle à son niveau le plus bas depuis le début des années 2000, tandis qu’en France, l’accession à la propriété est en baisse chez les plus modestes depuis les années 1980) ou encore la capacité de s’impliquer dans la vie civique ...

Quant à la conscience écologique des Millennials, son existence reste à démontrer : premiers adeptes des nouvelles technologies, les jeunes semblent méconnaître entièrement les effets environnementaux très lourds de leurs pratiques numériques.

L’étude complète est à télécharger ici
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