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Portrait d'Inès Alpha, une créatrice de maquillage numérique
© Inès Alpha

Beauté numérique : demain, « les influenceurs nous parleront de leur routine beauté digitale »

Le 30 nov. 2020

Beauté cyborg, maquillage numérique, goût de l’étrange : la créatrice Inès Alpha nous partage sa vision de la beauté digitale, un champ radicalement innovant qu’elle a elle-même contribué à façonner.

Vous êtes l’une des pionnières de la beauté numérique. Quelles sont vos influences et comment avez-vous découvert cette dimension radicalement innovante de la beauté ?

INÈS ALPHA : J’essaie de rester humble. Je suis inspirée par des personnalités qui font de la transformation leur métier, en dehors des outils digitaux, principalement à partir de maquillage et d’objets. C’est le cas du performeur drag-queen Hungry, par exemple. Il a cette capacité à se transformer en créatures très singulières. J’apprécie aussi beaucoup la jeune make-up artist Madroni Redclock : elle propose des créations particulièrement riches. Mes icônes sont des artistes qui se transforment pour n’avoir presque plus rien d’humain ; l’étrange est une forme de beauté qui me touche beaucoup. Pour ma part, j’ai découvert le maquillage numérique par hasard, en expérimentant avec les outils de la 3D. Au départ, je créais des clips ou des visuels pour m’extraire de mon quotidien en agence de publicité ; j’espérais pouvoir vivre de ces créations un jour, en tant qu’artiste.

 
 
 
 
 
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Cette industrie est naissante mais déjà extrêmement créative et prescriptrice. Quel est le panorama de la beauté digitale aujourd’hui ?

I. A. : Les grandes figures dans le maquillage numérique sont principalement des créateurs et créatrices de filtres que l’on trouve sur Snapchat ou Instagram. La majorité de ces créateurs et créatrices ne parle pas de maquillage à proprement parler : il s’agit plus de travailler sur les bugs, les glitchs, les effets. De mon côté je tiens à cette notion de maquillage digital, je considère que les filtres participent pleinement dans le phénomène de beauté numérique. Quand j’ai commencé, les outils n’étaient pas encore très perfectionnés ; ce n’est qu’au lancement des logiciels de créations de filtres de Snapchat et Instagram que j’ai pu adapter mes créations à la réalité augmentée. L’expérience utilisateur est vraiment intéressante, un large public peut avoir accès aux créations. Or j’ai toujours eu à cœur de rendre les miennes disponibles au plus grand nombre.

Qui sont les artistes dont le travail se rapproche le plus du vôtre ?

I. A. : Je pense à Johanna Jaskowska qui a créé le filtre Beauty3000 en s’inspirant des effets « glow » que l’on retrouve en photographie de mode. Elle a été la première à adapter l’effet glossy à la réalité augmentée.

Les filtres sont un outil très populaire. De quelle manière redéfinissent-ils les contours de la beauté ?

I. A. : Les filtres ont un pouvoir transformateur qui conduit les gens à se voir et à s’exprimer différemment. Personnellement, les filtres m’ont beaucoup aidée à m’exprimer sur les réseaux. J’ai commencé par utiliser des effets déformants, pour explorer l’étrangeté associée à la beauté. J’ai conscience du fait que certains filtres sont créés pour effacer les « défauts », par exemple en modifiant la couleur des yeux ou en corrigeant les traits du visage. Mais paradoxalement, certains filtres peuvent aider à gagner confiance en soi.

L’industrie de la beauté est critiquée pour sa contribution à la diffusion de stéréotypes. Qu’en est-il de la beauté numérique : assouplit-elle ou renforce-t-elle ces standards ?

I. A. : À mon sens, ce n’est pas tant le maquillage en soi qui est problématique que ce qu’on en fait. Il en va donc de même pour le maquillage numérique qui peut tout autant être un outil créatif qu’un instrument oppressif. On peut véritablement en faire un outil redoutable qui crée des complexes, notamment parce que le maquillage digital donne accès à une forme de beauté inaccessible. Mais de nombreux artistes qui m’inspirent utilisent le maquillage physique pour transformer leur visage dans un sens qui subvertit les normes, les genres et les habitudes de beauté.

Quelles sont les perspectives et les explorations avec le maquillage numérique qui ne seraient pas possibles avec le maquillage traditionnel ?

I. A. : Le maquillage numérique peut créer une beauté radicalement futuriste qui n’existe pas encore sur notre planète. J’aime les textures qui flottent dans l’air, les effets de transparences, les références à l’univers sous-marin. On peut jouer à remplacer le visage par du vide, voir à l’intérieur d’un visage, le découper en morceaux ou faire flotter différents visages. Le maquillage 3D donne beaucoup de liberté et a un pouvoir transformateur considérable. Il y a également de nombreuses choses que le maquillage numérique ne peut pas faire : on ne peut pas, encore, le porter dans la rue.

Quelle est votre vision de la beauté du futur ?

I. A. : Je discerne deux scénarios possibles pour la beauté de demain. La première sera inclusive, diverse et accessible à tous et toutes. N’oublions pas qu’être beau ou belle, aujourd’hui, c’est avant tout être riche ; il faut un budget important pour pouvoir se payer le maquillage, le skincare ou les opérations de chirurgie qui permettent de coller aux standards actuels. Ensuite, il y a la beauté du futur que je fantasme. Une beauté qui rendrait accessible au plus grand nombre les outils digitaux qui évoluent aujourd’hui à une vitesse incroyable. J’imagine que, bientôt, on pourra arborer le maquillage 3D dans la rue et voir les créations portées grâce à des lentilles de contact pour voir le monde en réalité augmentée. Mais attention à l’effet dystopique, il ne faudrait pas que les gens développent de nouveaux complexes, et ne puissent plus s’accepter sans filtres.

Vous collaborez avec de grands noms de la mode et de la beauté. Pour quel type de collaborations font-ils appel à vous ?

I. A. : Certaines marques me demandent de proposer des créations de maquillage digital pour aller avec la collection produits ; d’autres me proposent d’illustrer certains concepts propres à leur univers. J’essaye de faire en sorte que la collaboration soit vraiment artistique et de raconter une histoire pour chaque projet. Pour Dior, j’ai conçu une vidéo en collaboration avec Peter Philips, le directeur artistique maquillage de la maison. En parallèle nous avons proposé des créations de maquillage physique accompagnées de maquillage digital, accessibles au public sur le compte Instagram de la marque.

À votre avis, quelles seront les tendances les plus folles qui émergeront demain ?

I. A. : J’imagine déjà les Youtubeurs et les TikTokeurs de demain parler de leur routine beauté digitale. Avec le succès des filtres, on voit déjà apparaitre des contenus qui répertorient les meilleures créations de la semaine. Par ailleurs, j’imagine que d’ici quelques années, la frontière entre virtuel et réel se sera effacée. Demain, on pourra appliquer du maquillage virtuel directement sur son visage pour se transformer en temps réel, grâce à la réalité augmentée.


Cet article est extrait d'une interview publiée sur Et Demain Notre ADN, à retrouver dans son intégralité ici.


Nastasia Hadjadji - Le 30 nov. 2020
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  • Très dangereux double tranchant dont voici un exemple. Ma petite fille de 6 ans voyant d'elle un portrait retouché numériquement par sa maîtresse l'a offert comme cadeau de fête des mères à sa maman: l'horreur pour la mère, le désarroi pour la fille. Il faut être attentif a ce que les oeuvres numériques soient associées aux oeuvres picturales, rien de plus.