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Un cochon coincé dans un tambour
© HBO Max

Les Looney Tunes déposent les armes, et ça n'a rien d'anodin

Le 17 juin 2020

Bugs Bunny, Daffy Duck, Titi, Grosminet, Pépé le putois et tous les autres « Looney Tunes » sont de retour. Mais dans ces nouvelles aventures, pas d’armes à feu. Une décision qui pourrait sauver des vies.

Depuis le 27 mai 2020, la plateforme de streaming états-unienne HBO Max diffuse de nouveaux épisodes du dessin animé culte de Warner Bros. Fidèle à l’original, cette suite reprend les mêmes personnages, les mêmes paysages, les mêmes pitreries, la même violence absurde et survoltée que les premiers épisodes diffusés dans les années 40 et 50. Une différence cependant : les revolvers de Sam le pirate ont disparu. La carabine d’Elmer Fudd, le chasseur, aussi. Sam et Elmer s’acharnent désormais sur les autres personnages avec des faux et des serpes. Des armes blanches improbables qui rappellent les absurdes envois de bâtons de dynamite, d’enclumes, de coffres-forts et de pianos qui ont fait le succès de la série, et qui sont au cœur de cette suite. L’esprit loufoque du cartoon est toujours là.

Des armes à feu omniprésentes

Au vu des statistiques compilées par Parrot Analytics, les abonné·es de HBO Max sont plutôt convaincu·es par la nouvelle version des Looney Tunes Cartoons, qui était la deuxième série la plus populaire du pays en streaming quatre jours après sa mise en ligne, derrière The Mandalorian de Disney Plus. Certaines personnes ont pourtant dénoncé ce qu’elles considèrent être une auto-censure de la chaîne et un dénigrement des chasseurs, qui ne résoudrait rien et serait seulement le signe d’un politiquement correct hypocrite. En quoi l’utilisation d’une faux serait moins violente que celle d’un fusil ?

Il y a une différence entre mettre en scène une violence improbable et loufoque et mettre en scène une violence ancrée dans la réalité. Voir des armes à feu à l’écran peut provoquer de la gêne, de l’anxiété et de la douleur chez les personnes qui ont souffert ou souffrent de cette violence dans leur vie quotidienne. Il est peu probable que l’utilisation d’une faux ait le même effet. Aux Etats-Unis, la violence et l’ubiquité des armes à feu est un sujet brûlant. Hasard du calendrier, en ce moment-même, des millions d’Etats-unien·nes descendent dans la rue semaine après semaine pour critiquer les violences policières, souvent par arme à feu, suite à la mort de George Floyd lors d’une arrestation policière. En mars 2018, les lycéen·nes marchaient sur Washington pour demander le contrôle des armes à feu après la tuerie de Parkland qui avait fait 17 morts. Depuis le drame de Columbine en 1999, il y a eu tellement de tueries dans les écoles et universités du pays que la jeunesse y est parfois présentée comme la « génération mass shooting » ou « génération Columbine ».

Et puis, il y a la question de l’influence sur les comportements et de la réplication. Difficile d’imaginer qu’un jour un enfant, même devenu grand, lancera un piano sur quelqu’un. En revanche, il est très possible qu’un enfant, même très jeune, tire avec un fusil. Les armes à feu font plus de 30 000 morts par an aux Etats-Unis. Un chiffre qui fait état de situations où des enfants s’amusaient avec les armes de leurs parents, et où des adolescent·es cherchaient à faire mal.

En supprimant les armes à feu, Looney Tunes n’ignore pas la violence, mais elle ne l'ancre plus dans le quotidien et évite de la banaliser. Mais cela permettra-t-il de réduire l’utilisation des armes à feu ? 

Violence à l’écran, violence dans la vraie vie ?

Aux Etats-Unis, avoir un arme à feu est un droit constitutionnel défendu ardemment par des politiques et la très puissante NRA (National Riffle Association). Sur le site de la radio états-unienne KCRW, Frances Anderton explique aussi l’omniprésence et la valorisation des armes à feu par la culture qui les érotise, glamourise et priorise. D’après une enquête publiée en 2015 par The Economist, les violences par armes à feu dans les films classés PG-13 (déconseillés pour les enfants de moins de 13 ans) a triplé depuis 1985. Le Hollywood Reporter a, lui, conclu que le nombre d’armes à feu dans les films à succès sorti entre 2010 et 2015 était 50% plus élevé que dix ans auparavant. La journaliste rappelle qu’aucune étude n’a prouvé si la violence dans les films et les jeux vidéo rendait ou non les enfants plus violents, mais elle note que l’augmentation du nombre de tueries coïncide avec l’augmentation des violences par armes à feu dans les films. Elle note d’autre part que de nombreuses tueries ont été perpétrées avec des revolvers Glock, une marque connue pour placer ses armes dans les films hollywoodiens. Preuve que le placement de produit fonctionne même dans le cas des armes à feu ?

Le débat est vaste, et à défaut de pouvoir trancher, on peut s'interroger. Que perd-on à supprimer les armes à feu dans les œuvres à destination des jeunes ? Est-ce que cela rend les Looney Tunes Cartoons moins sympathiques à regarder ? Moins populaires ?

Pour creuser le sujet, on peut regarder du côté des précédents historiques. C’est là que Lucky Luke entre en jeu (au galop sur Jolly Jumper).

L’effet Lucky Luke

En 1983, Lucky Luke est adapté en dessin animé par un studio américain et la bande dessinée perd au passage sa fameuse clope. Légalement, rien ne l’y oblige. En France, depuis 1949, les publications jeunesse ne peuvent pas faire l'apologie du vol, du mensonge, de la débauche, et même de la paresse, mais rien n’est dit sur l'alcool ou le tabac. Le sevrage de Lucky Luke a inspiré les dessins animés et bandes dessinées françaises. Aux Etats-Unis, les studios se sont engagés à réduire le nombre de cigarettes à l’écran. Depuis, des générations d’enfants ont grandi sans héro·ïnes accro à la nicotine et ça n’a pas l’air de les avoir gênées. Ce qui est sûr, c’est que le nombre de jeunes qui fument est passé de 27,5% en 1991 à 8,8% en 2017, d’après le CDC, l’agence fédérale chargée de la prévention de l’étude et du contrôle des maladies.

Pour l’agence, il y a lien de cause à effet. « Plus les jeunes vont voir de cigarettes à l’écran, plus elles et ils ont des risques de commencer à fumer. Un·e jeune qui est très fortement exposé·e à des images de cigarettes à l’écran a environ deux à trois fois plus de risque de commencer à fumer », peut-on lire sur le site. Une étude publiée dans la revue Pediatrics en 2012 estimait qu’interdire la cigarette dans les films autorisés au moins de 18 ans pourrait réduire de 18% le nombre d’adolescents et adolescentes qui fumentAux Etats-Unis, la cigarette est interdite dans les productions à destination des enfants. Quant au placement de produit relatif au tabagisme, il l’est dans toutes les productions culturelles. En France aussi depuis la loi Evin de 1991. Mais cela n’arrête pas les marques de tabac, d’après une étude de Ligue contre le cancer. Des marques de tabac auraient placé leur produit dans Le Fabuleux Destin d'Amélie Poulain et de nombreux autres films. Plusieurs associations, comme Truth Initiative, se sont donc constituées pour surveiller la présence de cigarettes dans les films et séries et inciter les mauvais élèves à se modérer. 

Récemment rappelé à l’ordre, Netflix a annoncé réduire la présence de cigarettes (y compris électroniques) dans ses programmes, notamment dans sa série phare Stranger Things.

Est-ce que les armes à feu vont suivre le même chemin ? En tout cas, la discussion sur la représentation de la violence à l’écran occupe les médias en ce moment. Dernière annonce en date : des émissions de télé-réalité cultes mettant en avant des arrestations policières et banalisant leur violence ont été annulées.

Aline Mayard - Le 17 juin 2020
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