Dany Caligula, le révolutionnaire chill de Twitch

Peut-on encore parler de politique sur Internet ? « Oui, mais c'est sur Twitch que ça se passe »

© Dany Caligula via Twitch

Entre le harcèlement en ligne, les guerres culturelles, les bulles de filtres et la cancel culture, est-il encore possible de parler sereinement de politique sur les réseaux ? Pour L’ancien youtubeur Dany Caligula, la réponse est oui, mais c’est sur Twitch que ça se passe.

Débat avec l'extrême droite, tiers liste (classement) des « gauchistes » , homophobie supposée du rap ou bien encore drague de rue et masculinisme : depuis plus d’un an, Dany Caligula anime sur sa chaîne Twitch des lives de discussion politique qui abordent tous les sujets sans tabou. Du haut de ses 29 ans, cet ancien youtubeur qui tenait en 2013 la chaîne de vulgarisation philo Doxa, a décidé de passer à la vitesse supérieure et propose à ses abonnés (108 000 sur YouTube, 11 000 sur Twitch) de forger leurs opinions politiques avec lui dans une mission phare intitulé Squat Philo. Résolument de gauche, il tente le dialogue avec tout le monde, et notamment ceux qui ne sont pas d’accord avec lui. Loin des polémiques ou des appels à cancel qu’on retrouve régulièrement sur Twitter, il est bien décidé à utiliser le web comme d’un outil d’empowerment intellectuel.

Après un harcèlement en meute

Le jeune homme revient pourtant de loin. En 2016, après que son émission ait pris un tournant plus politique dans ses propos, il fut la cible d’une intense campagne de harcèlement en ligne qui l'a poussé à quitter YouTube. Dépendant totalement de son travail de vidéaste, le jeune homme issu d’une banlieue populaire et d’une famille « de prolos » s'est retrouvé sans ressources, criblé de dettes et sans domicile fixe. Une collecte en ligne plus tard, il finit par retrouver une certaine stabilité, sortir une vidéo qui va marquer YouTube (Réponse à Internet), un long métrage (Le Seum du sens) et investir Twitch.

Rencontre avec celui qui est bien décidé à former ses followers à la politique.

Depuis six mois vous animez des lives Twitch sur la politique ou des sujets de société. Pourquoi avoir choisi cette plateforme plutôt qu’une autre alors que, pour beaucoup, elle est encore réservée aux fans de gaming ?

Dany Caligula : Après mon film Le Seum du sens, j’ai pris goût au travail en équipe. Ça me changeait du métier de youtubeur solitaire. J’ai voulu investir Twitch avec mes potes pour y parler politique et philosophie. Au début je n’étais pas très à l’aise à l’idée de me remettre en avant sur Internet, mais cette plateforme a un côté très thérapeutique. On est entouré de gens bienveillants qui viennent écouter un contenu pendant plusieurs heures. Ce ne sont pas des amis, mais il y a une intimité qui se crée et qui est plutôt rassurante. Tu peux parler de manière libre, même en utilisant des mots qui sont considérés comme politiquement incorrects.

J’ai aussi senti que la plateforme était arrivée à un gros tournant en termes de contenu. Avant c’était réservé aux gamers, maintenant la section IRL (In Real Life, c’est-à-dire tout ce qui ne touche pas aux jeux vidéo) a supplanté le gaming aux États-Unis. On a donc décidé de ne faire que du talk qui est un format qui prend de plus en plus d’importance. Nous n'avons rien inventé : il y a des streameurs comme Joel Postbadivoirien, Zack Nani ou l'émission Radio Street qui existaient déjà sur ce créneau. 

Dans vos émissions vous évoquez souvent la révolution qui vient d'Internet et qui pourrait changer notre démocratie. Pouvez-vous développer ?

DC : Quand je parle de révolution, je parle d'un changement d'esprit et de mentalité qui passe inaperçu pour le grand public. Même si Internet est un vrai bordel, il est aussi le point de départ d’une nouvelle forme de démocratie. En tant que banlieusard, j’ai fait toute mon éducation culturelle sur le Net, en téléchargeant illégalement des livres ou des films que je n’aurais jamais pu consulter dans la médiathèque de mon quartier. Internet m’a ouvert l'esprit et donné une culture du débat. C’est aussi un outil qui a permis à des gens issus de milieux populaires comme Mister V ou Le Joueur du Grenier de toucher des millions de personnes sur Internet et d'avoir une influence culturelle qui, même si elle n'est pas reconnue par les grands médias, est quand même bien là. On ne s’en rend pas forcément compte, car Internet est largement dominé par des gens qui maîtrisent déjà les codes des anciens systèmes médiatiques ou qui s'expriment mieux que les autres. Mais quand je regarde Twitter, TikTok ou Twitch, je vois une vraie diversité sociale impossible ailleurs. Même les filles qui auparavant arrivaient sur YouTube en s’excusant par avance ont changé d’attitude. Elles ont compris comment faire pour outrepasser les trolls. Ce qui est en train d’arriver c’est tout un monde qui commence à s’exprimer sur le Web avec de nouveaux discours et de nouvelles idées. Il est là, le renouveau démocratique.

Vous dites aussi que cette révolution passe aussi par la nouvelle économie.

DC : Je vois aussi un changement profond dans les façons de se structurer économiquement. L'exemple le plus parlant est celui du monde du rap. On a une génération de gens qui se foutent des codes des médias – parce qu’ils ont été boycottés pendant très longtemps – et qui rencontrent un succès incroyable en streamant leur musique depuis leur portable. À l'époque où les maisons de disques vendaient encore des CD, ils ont tenté de signer chez eux, mais on leur a dit non. Du coup ils ont vendu leurs disques dans la rue et, avec l’argent récolté, ils ont monté leurs labels indépendants. Et quand le streaming est arrivé, ils ont partagé leur musique sur les plateformes et leur popularité a explosé au moment où l’industrie se plantait complètement. Ils ont eu 15 ans d’avance sur tout le monde en investissant sur un système alternatif qui est devenu dominant. On peut appliquer le même système avec les créateurs de contenus, les studios de jeux vidéo comme Motion Twin ou les youtubeurs... Malgré la pression des plateformes et des algorithmes, on commence à voir émerger un écosystème de plus en plus complexe et concurrentiel. Si YouTube déconne trop, les créateurs iront autre part. À présent on peut compter sur YouTube et sur Twitch quand on est créateur de contenu. C’est beaucoup plus confortable.

Vous défendez les rappeurs quand ils lancent des punchlines homophobes, vous interviewez des jeunes hommes qui ont tenté des méthodes de drague masculinistes et vous commentez le contenu du forum 18-25 de jeuxvideo.com. Autant de sujets pour le moins polémiques. Comment gérez-vous cela ?

DC : Les gens qui nous suivent savent qu'avec Raz, avec qui je partage mes lives, nous avons une forme d’humour qui consiste à se contredire et à défendre ce qui parait indéfendable, de manière parfois exagérée. C’est aussi une forme de dialectique. On ne peut pas vraiment réfléchir si on ne donne pas aux gens une forme de rapport de force. Il faut qu’il y ait de la contradiction sinon ça ne fonctionne pas. On applique la même chose avec le chat et on s'inspire un peu de Mister MV qui explique qu’on ne peut pas avoir un rapport sain avec sa communauté si on ne l’insulte pas un peu de temps en temps. On n’hésite pas à les contredire, à leur rentrer dans le lard. C’est une forme d’affection.

Ça tranche avec les appels réguliers à la moralité qui entourent les discussions politiques sur le Web – et notamment sur Twitter...

DC : Si on se base sur Nietzsche, toute cette envie de pureté sur les réseaux, c'est du catholicisme mal digéré. Ce n'est pas parce que les gens ne croient plus en Dieu qu'ils ne sont pas encore dans des principes de croyance sur le bien et le mal. Et Nietzsche se moquait de cette attitude. Il pensait que ceux qui se revendiquaient comme étant les plus moraux étaient ceux qui l'étaient le moins. Nous, on n’hésite pas à utiliser des mots qui peuvent choquer comme “pédé” par exemple. On revendique l’utilisation de ce genre de mots pour mieux se les réapproprier.

On reproche aux réseaux sociaux d’être toujours plus violents. Vous avez subi du cyberharcèlement. Ne craignez-vous pas que cette liberté de ton contribue à cette mécanique ?

DC : Les réseaux sociaux sont très récents quand on y pense. Ils n’existent que depuis une quinzaine d’années et je pense que cette violence est « normale » en quelque sorte. Il faut voir le temps que ça nous a pris pour arrêter de nous taper dessus dans la vie réelle. On reste au balbutiement d’un phénomène qui va durer des dizaines et des dizaines d’années et quand on regardera en arrière on se rendra compte du chemin parcouru. Quand j'ai subi mon cyber harcèlement il y a trois ans, ça n’était même pas encore quelque chose de reconnu par la justice. On a aussi du mal à appréhender les conséquences de nos actes en ligne. C'est aussi pour ça que je n'en veux presque pas à ceux qui s'en sont pris à moi. Personne ne sait vraiment comment réagir quand on a une communauté de plus de 500 000 personnes personne qui vous suit. C'est facile de se laisser emporter par son succès. Tout ça ne va pas se régler tout seul en 2021.

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commentaires

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  1. Flo dit :

    Coïncidence ? L'article qui sort le jour de la suspension de sa chaîne Twitch pour avoir reçu un Usul ivre et diffamant.

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