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trois enfants devant un écran
© StockPlanets via Getty Images

Aude WTFake : « Les jeunes passent leur soirée à se faire laver le cerveau sur YouTube »

Le 13 juin 2019

Sur le web, Aude Favre cumule les deux casquettes de youtubeuse et journaliste. Sur sa chaîne, Aude WTFake, elle s’attaque aux théories du complot les plus populaires et enquête sur ceux qui les propagent. Interview.

Que vient faire une journaliste sur YouTube  ?

Aude Favre : En fait ça a commencé en 2016 avec l’arrivée de Trump au pouvoir. J’avais déjà été assez secouée par l’attentat de Charlie Hebdo et j’avais constaté à cette époque, la montée en puissance des fake news et des théories du complot. J’avais créé avec des amis journalistes une association qui s’appelle FAKEOFF, qui intervient dans des collèges ou des lycées pour discuter avec des jeunes et leur donner des techniques pour ne pas se faire manipuler en ligne (aujourd'hui soutenu par le ministère de la culture). Mais j’ai senti qu’il fallait aller plus loin que ça, pour toucher le plus de monde possible. Comme il n’y avait pas de journalistes qui faisaient ce travail sur YouTube, j’ai décidé de m’y mettre. Peu de temps après, France Télévision m’a contacté pour travailler avec moi et depuis je fais l’émission pour la plateforme France tv slash.

Les ados sont-il plus touchés que les précédentes générations par les théories du complot ?

A.F. : C’est difficile à dire. Il y a des moments où je me dis que tous les ados sont attirés par ce genre de discours, par provocation envers les adultes notamment. Certains regardent ça pour rigoler. D’autres y croient dur comme fer. Mon seul espoir, c’est de me dire que ça va leur passer et qu’avec l’éducation, ils vont finir par arrêter de croire aux Illuminati. Mais ce qu’il faut comprendre c’est que ce n’est pas tant la théorie du complot qui est vraiment dangereuse, mais la logique ou le système de pensée qui se trouve derrière.

Tu peux préciser ?

A.F. : C’est ce que je dénonce dans ma vidéo sur Lama Fâché. Quand ce dernier annonce une énormité, il dit toujours qu’il a la preuve, et quand on regarde en détail, ce qu’il montre ne prouve rien. Le problème de la logique complotiste, c’est qu’elle tord la notion même de preuve. Ces vidéos utilisent aussi des techniques de manipulation mentale efficace comme le mille-feuilles argumentatif. Au lieu de présenter des arguments peu nombreux et solides, on noie le spectateur sous une trombe d’éléments très divers, qu’il est difficile d’aller vérifier un par un.

Est-ce que les adolescents sont correctement éduqués aux médias pour faire face à ce genre de manipulations ?

A.F. : Absolument pas et c’est une catastrophe. Ces cours sont sensés être obligatoires au collège notamment. Mais quand tu vas sur place et que tu discutes avec beaucoup de professeurs et de documentalistes, tu te rends compte que les moyens ne sont pas à la hauteur des ambitions affichées. Les jeunes passent leur soirée à se faire laver le cerveau sur YouTube et les moyens ne sont pas au rendez-vous. Pourtant les sujets à aborder sont passionnants. On pourrait parler de nos biais cognitifs, de la manière dont notre cerveau est facilement manipulable. On peut leur donner des outils concrets pour les aider durant leur vie d’adulte à éviter les fake news.

Tu te mets beaucoup en scène dans la manière dont tu mènes une enquête.

A.F. : Oui, j’ai toujours eu envie de montrer la manière dont on travaille. Je me suis souvent dit que lorsqu’on filme un documentaire, les coups de téléphone que l’on passe ou les engueulades dans les salles de montage seraient plus intéressants que le film en lui-même. Du coup j’essaye de garder au maximum ce genre de séquence dans mes vidéos, ou bien je les rejoue quand je ne les ai pas enregistrées sur caméra. Mais il y a des limites à cet exercice. C’était notamment le cas sur l’enquête de Lama Fâché où j’avais l’impression d’interroger des espions de la CIA. Personne ne voulait parler au téléphone.

De nombreux youtubeurs ont critiqué ton enquête sur Lama Fâché. Qu'en penses-tu ? 

A.F. : J’ai surtout appris que pour s’exposer en tant que journaliste sur YouTube, il faut avoir les reins solides. J’ai beau avoir enquêté deux mois sur ce sujet, je me suis pris une telle campagne de dénigrement que je me suis mise à douter de mon travail. Mais je crois que j’ai gratté à un endroit sensible et que ça a réveillé un certain réseau de youtubeurs. J’ai aussi découvert qu’il y avait une vraie culture du clash sur la plateforme. J’ai invité Antoine Blanchemaison (un youtubeur soupçonné d’être derrière le compte Lama Fâché) à venir parler avec moi et il a préféré faire une réponse en vidéo. C’est vraiment un panier de crabes, ce milieu.

POUR ALLER PLUS LOIN :

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