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Les streameuses sont-elles condamnées à subir la toxicité de Twitch ?

© Twitch

Chaque année, les streameuses dénoncent la violence du sexisme qui règne sur la plateforme et le harcèlement brutal dont elles font l’objet… pour quel résultat ?

« Ça m’excite quand tu es inquiète comme ça. Te voir souffrir ça me fait bander. Dans quelques semaines, j’aurais bien préparé mon coup et je viendrai te violer ». Cette menace proférée par un homme n’est pas issue d’un film d’horreur, mais la retranscription d’un échange qui a eu lieu en direct sur Twitch entre la streameuse Shironamie et un harceleur qui l’avait appelé sur son téléphone.

Diffusé le 24 octobre sur Twitter, ce moment d'extrême violence explique le ras-le-bol général de la communauté des streameuses françaises. La colère a été exprimée d'abord dans un thread glaçant, écrit par Maghla, la plus grande streameuse féminine du pays (660 000 abonnés). Elle a raconté en détail l'objectivisation sexuelle dont elle fait l’objet. Depuis les fils Reddit où des internautes la mettent en scène dans des jeux de rôle érotiques aux serveurs Discord payants ou la moindre image montrant un bout de sa peau est mis en scène en passant par des deepfakes collés dans des extraits de films pornos, elle explique son calvaire sur les réseaux. Une chose parait clairement aux yeux de tous : quand elles montrent leur visage sur Twitch, les femmes s'en prennent plein la gueule.

Ces scandales autour du sexisme des utilisateurs de Twitch n’ont malheureusement rien de nouveau. On pourrait même dire qu’ils sont devenus récurrents depuis 2020. Cette année-là, des streameuses s’étaient plaintes de campagnes de harcèlement qu’elles subissaient de la part d’autres créateurs de contenu officiant sur la plateforme. Elles avaient organisé une journée de grève intitulée « #TwitchBlackOut ». Twitch avait réagi en promettant d’allonger sa liste de streameurs bannis. En 2021, ce sont les propos sexistes du streameur Inoxtag et le harcèlement de sa communauté envers la joueuse Ultia durant le Z Event, projet caritatif réunissant des streameurs francophones pour récolter des dons destinés à une ou plusieurs associations caritatives. Les débordements d'Inoxtag avait provoqué une nouvelle vague d’indignation. Pourtant, en 2022, la situation ne semble pas avoir évolué, et l’on peut se demander comment se débarrasser d’un problème aussi systémique.

Constat du sexisme ordinaire

« Je ne connais pas une fille qui n’a pas été victime de violence sexiste sur les réseaux, raconte Gwen#Doline, streameuse présente sur Twitch depuis 2015. Un mois après avoir installé une caméra et montré ma tête sur la plateforme, je me suis pris un raid d’une soixantaine de personnes qui ont débarqué dans mon tchat pour m’insulter et critiquer mon physique ou faire des remarques sur mon poids. Grâce à l‘un de mes viewers qui est ensuite devenus l’un de mes modérateurs, j’ai découvert qu’ils venaient tous d’un certain forum bien connu pour organiser ce genre d’opération, uniquement pour le plaisir du trolling. À présent j’ai une équipe qui m’entoure et me protège de ce genre d’intervention, mais même si je suis une petite streameuse ça ne m’empêche pas de recevoir régulièrement des insultes publiques en messages privés ».

Pour Nat_Ali, streameuse engagée dans les luttes féministes aux 29,5k followers, le constat est identique. « Des violences sexistes, j’en ai subi durant mes six ans de stream, indique-t-elle. J’ai eu les raids des trolls des forums de Jeuxvidéo.com, les insultes constantes sur Twitter, les streameurs masculinistes qui m’envoient leur communauté quand je leur mets leur nez dans le caca, des menaces de mort et de viol en live ou par message privé, des insultes, des sollicitations sexuelles, etc. Les seules choses que je n’ai pas eues c’est le stalker en bas de chez moi et le doxing (révélation d’information privée) ». Quand on lui demande si elle n’est pas fatiguée de la répétition des scandales, elle assure vouloir continuer à dénoncer ces comportements. « C’est un peu la seule manière de faire avancer les choses, indique-t-elle. Il faut une streameuse de la taille de Maghla pour faire ressortir le sujet et forcer les médias, mais aussi les grands streameurs à réagir. Le seul problème, c’est qu’il y a une forme d’hypocrisie sur cette question. On voit des gens comme Domingo (présentateur de l'émission Pop Corn qui est l’un des streams les plus suivis de Twitch) parler de ce sujet, c’est parce que ça génère du clic et qu’il y a de la tune à se faire. On sait qu’ils vont faire semblant d’être choqués puis revenir à d‘autres sujets. Or il faudrait que tout le monde soit sur la même ligne pour vraiment faire bouger les choses ».

Les hooligans de Twitch

Ce que semblent pointer les streameuses françaises, c’est la dimension systémique du sexisme sur Twitch. Certes, Internet n’a pas attendu la plateforme de streaming pour favoriser le sexisme. Mais cette dernière contient dans son ADN tous les éléments pour encourager les comportements toxiques. Basé sur le visionnage de jeux vidéo, et notamment de jeux compétitifs, Twitch connait les mêmes problèmes que les stades de foot accueillants des tribunes de hooligans venus supporter leur équipe de manière un peu trop violente. Les valeurs de mérite sont très surévaluées et augmentées par les relations parasociales que les streameurs entretiennent avec leur public. Il en résulte la création de communautés n'hésitant pas à attaquer d’autres streameurs, et notamment des femmes, sous prétexte de défendre leur champion. Leurs arguments sont toujours les mêmes : les femmes réussissent plus facilement que les hommes, car elles utilisent leur corps pour attirer le public ; une assertion particulièrement fragile puisque les femmes sont très minoritaires dans le top des streameurs français. « Ce milieu compétitif explique par exemple pourquoi beaucoup d’utilisateurs masculins de Twitch pensent que l'extrême minorité de streameuses qui montrent leurs corps dans des lives menés depuis des piscines gonflables fait de la concurrence déloyale, poursuit Nat_Ali. Ce concept est généralisé à l’ensemble des femmes qui osent montrer leur visage ou leur corps. Même si on essaye d’être parfaite, de ne jamais mettre de décolletés, de ne pas faire de mimiques qui pourraient être jugées sexy, on est constamment rabaissé à notre physique tout en insistant sur le fait qu’on ne mérite pas notre place ici ».

À problème systémique, solution systémique

Mais si le problème perdure, que fait Twitch ? On ne peut pas dire que la plateforme soit restée sourde aux différents scandales. La plateforme a notamment mis en place de nouveaux outils de modération à destination des streameuses harcelées. Elles peuvent demander le numéro de téléphone des gens qui sont dans leur chat, partager les pseudos des utilisateurs qu’elles bannissent pour alimenter une liste noire ou bénéficier d’une détection automatique des comportements suspects. Mais pour les principales intéressées, ces mesures sont loin d'être suffisantes. « Tout repose sur les équipes de modération que l’on est capable de monter, explique Gwen#Doline. Il arrive souvent qu’ils bannissent des gens agressifs avant même que je puisse lire leur message ce qui est très bien. Mais ce sont eux qui se prennent toutes les insultes en messages directes et ils doivent justifier leurs décisions ». Pour Nat_Ali, ce système est une manière qu’à la plateforme de faire peser le poids de la modération sur les épaules des streameuses : « Avoir des modérateurs, ça n’enlève pas le problème du sexisme, ça le cache et en plus c’est une forme de travail gratuit que l’on fait reposer sur les fans ».

D’autres solutions sont envisagées et notamment la fin de l’anonymat sur la plateforme. Gwen#Doline y est favorable et estime qu’elle devrait calmer les personnes les plus virulentes. Nat_Ali s’oppose quant à elle à cette mesure. « Ça ne résoudra rien, car le problème est plus large que ça. Il faudrait par exemple faire en sorte que les harceleurs bannis de nos streams ne puissent plus revenir sur la plateforme pour regarder d’autres comptes. Mais comme ce sont des utilisateurs payants, je n’imagine pas Twitch mettre en place une politique pareille. Il faudrait aussi que les streameurs et notamment les grands comptes s'allient entre eux pour lutter contre ce type de comportement. Mais je n’imagine pas la naissance d’un syndicat sur une plateforme appartenant à Jeff Bezos. Enfin, il faudrait que la justice prenne plus facilement en compte les plaintes pour cyberharcèlement et que la police soit mieux formée et ait plus de moyens pour traquer les trolls ».

Le problème du sexisme sur Twitch ne sera pas résolu sans une véritable volonté de tous les acteurs. Interrogée sur les témoignages parus ces derniers jours, la plateforme a de nouveau exprimé, par l’intermédiaire d’un porte-parole, son engagement « à œuvrer pour rendre la communauté du streaming plus sûre pour tous » tout en saluant « le courage dont font preuve les utilisatrices qui soumettent des rapports et se manifestent pour témoigner de leurs expériences ». Peut-être faut-il comprendre : « débrouillez-vous avec les outils que l’on vous donne ».

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