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© Prime Cinematics via Pexels

OnlyFans : l’Instagram payant qui a fait naître « l’économie du nude »

Le 10 juin 2020

L'application OnlyFans a complètement explosé durant le confinement. Sa proposition ? Mettre en relation directe des actrices porno ou des amatrices dénudées avec leurs fans. Décryptage d’un succès fou.

Avec une augmentation de 75% des inscriptions durant le mois de mars (soit une estimation de 35 millions d’inscrits) et plus de 105 millions de tweets échangés sur le sujet, OnlyFans est bien LA plateforme sociale gagnante de la crise du coronavirus. Cet Instagram payant s’est imposé comme un nouvel acteur incontournable du Web et plus précisément de l’industrie du porno avec en ligne de mire, un modèle économique plus juste pour les femmes.

Financement participatif du porno

Créée en 2016 par une discrète entreprise technologique – Fenix International Limited – OnlyFans avait pour vocation première de concurrencer d’autres services de financement participatif comme Patreon ou Tipeee. Le principe est d’ailleurs sensiblement le même : une fois inscrits sur la plateforme, les internautes peuvent choisir un ou une créatrice de contenu et s’abonner à son fil d’actualité contre une somme allant de 5 à 20 dollars par mois. Mais, contrairement aux réseaux sociaux classiques, sur OnlyFans, il est possible de poster des photos dénudées ou des vidéos à caractère pornographique.

OnlyFans est donc naturellement devenue une plateforme centrée sur cette pratique même si d’autres thématiques existent à la marge. « On peut dire que la nudité ou le porno constituent 85% du contenu, explique Jean-Baptiste Bourgeois, planeur stratégique chez We are Social. Mais on y trouve aussi des coach de yoga, des danseuses ou des performeuses notamment dans le domaine du strip-tease. Dans tous les cas, il faut comprendre que 95 % des créateurs de contenu sont des femmes et que leur public est composé de 95% d’hommes. »

Quand Beyoncé adoube OnlyFans

Jusqu’en 2020, la plateforme est restée relativement sous les radars. L’explosion a eu lieu à partir du mois de mars 2020, notamment à cause du confinement. Et on peut trouver plusieurs explications au phénomène. Subitement, les tournages de film porno ont été interdits et beaucoup d’acteurs de ce secteur vont se réfugier sur le réseau pour s’assurer des revenus. Un autre évenement va aussi assurer la popularité d’OnlyFans : il s’agit de la chanteuse Beyoncé qui, dans le morceau Savage remix sorti le 16 mars dernier, évoque le réseau dans son couplet « On that Demon Time, she might start a OnlyFans ». Le « Demon Time » en question est un phénomène qui a démarré lui aussi avec la crise du Covid-19 et avec la fermeture des clubs de strip-tease des grandes villes américaines. De nombreuses performeuses se sont alors réunies pour proposer des danses érotiques dans des vidéos live d’Instagram en partenariat avec l’application CashApp pour assurer une rémunération. « Avant Beyoncé, OnlyFans était un réseau de niche, poursuit Jean-Baptiste Bourgeois. Grâce à elle, c’est devenu une plateforme cool».

À partir de ce moment, le hashtag #OnlyFans s'est mis à décoller : il est partagé plus de 400 000 fois par jour et devient presque aussi populaire que celui de TikTok, d’après la plateforme de veille Visibrain.


Le phénomène touchera la France un peu plus tard, et dans des circonstances différentes. Le pic d’activité est arrivé le 13 mai suite à la publication sur Twitter d’une vidéo montrant un couple en train de se disputer sur ce sujet.

Le fantasme de la proximité

Au-delà du buzz, la plateforme connaît aussi son incroyable succès grâce au type de relation qu’elle permet d’établir entre les performeuses et leur public. En effet, une fois que l’on est abonné à une personnalité, il est possible de discuter avec elle par message direct, d’établir une vraie conversation voire même de lui commander des photos ou des vidéos personnalisées. « C'est la seule plateforme qui permet ce genre d’interactions, explique Denis, un utilisateur d’OnlyFans. C’est comme si on pratiquait le sexto, mais avec une célébrité qu'on suit sur les réseaux. Ça donne un sentiment de proximité totalement inédit. »

Pour Jean-Baptiste Bourgeois, c’est bien cet élément qui sert de valeur ajoutée au réseau. « Contrairement à Twitter ou Instagram, les utilisateurs peuvent voir en direct quand leur star préférée est active, indique-t-il. C’est cette impression de contrôle sur une star qui semble lointaine et qui rend le contenu plus excitant qu’un porno en streaming “classique”. »

Le système est d’autant plus efficace qu’il fonctionne souvent de pair avec les autres plateformes sociales. Beaucoup d’actrices porno, d’egirl (fille jouant au jeux vidéo sur Twitch) de camgirl (fille qui se filment toute seules chez elles) postent sur Twitter des photos ou des extraits vidéos et invitent leurs fans à les retrouver sur OnlyFans pour du contenu plus épicé.

Un modèle économique qui change tout

L’autre grande raison du succès d’OnlyFans revient à son modèle économique qui avantage largement ces travailleuses du sexe. En effet, le milieu classique du porno enrichit surtout les producteurs et place les actrices au bout de la chaine avec des rémunérations souvent ridicules (quelques centaines de dollars par tournage en moyenne). Ici, le système d’abonnement laisse 80 % des sommes gagnées aux utilisatrices et la formule peut s'avérer très lucrative. Dans sa vidéo JE ME SUIS FAIS UN ONLYFANS, la vidéaste québécoise Lysandre Nadeau explique qu’elle a gagné 3 500 dollars en seulement trois heures en postant uniquement une vidéo d’elle en sous-vêtements. Bien évidement, plus les utilisatrices ont une communauté importante, plus la possibilité de gains est importante.

D’après Business Insider, Monica Huldt, l’une des travailleuses du sexe les plus connues d’OnlyFans, gagne plus de 100 000 dollars par an avec un abonnement situé à 6,50 dollars et des vidéos ou photos à la demande payée en extra. Ce modèle est d’ailleurs tellement avantageux qu’il attire à lui de jeunes amatrices qui utilisent TikTok ou Reddit pour recruter des fans et les faire venir sur leur compte payant. « Toutes les personnes ayant des tendances d’exhibitionnisme peuvent y tenter leur chance, indique Jean-Baptiste Bourgeois. À une époque on sextotait avec son date Tinder et à présent on rentabilise la lingerie sexy ou le temps passé à entretenir son corps sur OnlyFans. On entre de plain-pied dans l’économie du nude ».

Difficile de savoir pour le moment quelle conséquence va avoir cette nouvelle tendance sur nos comportements. Il est probable que le succès d’OnlyFans repose aussi sur l’overdose de contenu pornographique générique ainsi que sur le sentiment de solitude de la nouvelle génération d’internaute. Il est aussi possible d’y voir une mutation de la prostitution virtuelle repoussant les frontières de la légalité. Quoiqu'il en soit, OnlyFans ajoute à l'industrie, qui avec un chiffre d’affaire estimé entre 6 et 15 milliards de dollars par an, reste l’une des plus puissantes du web.

 

David-Julien Rahmil - Le 10 juin 2020
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