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Banane et donuts

Storytelling : Jacquie et Michel démasqués. Ils nous l'ont bien fait à l'envers

Le 5 nov. 2018

Les « girls next door » des vidéos ? Du pipeau. Les tournages amateurs ? Bidons, eux aussi. Et Jacquie ? Elle n'a jamais eu de rôle sérieux dans le développement du site. Dans son ouvrage Judy, Lola, Sofia et moi, publiée aux Éditions de la Goutte d'Or, Robin D'Angelo met en scène le résultat d'un an d'enquête dans la sphère du porno amateur. Un travail remarquable, où l'on va de surprise en bukkake

Dans l’imaginaire collectif, Jacquie et Michel est l’Instagram du porno amateur, où chacun peut poster des vidéos faites maison. Qu'en est-il ?
R.D-A : Non, Jacquie et Michel ne fonctionne pas du tout comme Instagram ! Il faut comprendre ça : ce n’est pas une plateforme qui court-circuite les moyens de production classiques**. JM [Jacquie et Michel] opère comme un diffuseur de vidéos pornos traditionnel avec des commandes passées à des producteurs exécutifs. Ce qu’il y a d’intéressant, c’est de voir qu’il existe un noyau, composé d’une petite dizaine de producteurs professionnels, qui bossent en même temps pour des sites comme Dorcel, Union, PornDoe, ou d’autres. En fait, JM n’est que l’un de leurs clients. Les producteurs vont se plier à leurs codes esthétiques, à leur charte comme on dit, et vont leur envoyer des vidéos. Parfois jusqu’à dix ou quinze scènes par mois ! On est sur un fonctionnement totalement organisé, professionnel et pas du tout amateur.

Le mythe du couple qui se filme chez lui, ce serait complètement bidon ?
R.D-A : Même si un petit couple amateur veut se filmer - et c’est une infime partie des vidéos - JM va leur envoyer, la plupart du temps, une équipe de production pour les images. Il faut même savoir que, parfois, les équipes de tournage envoient directement les rushs bruts, et les films sont montés dans les bureaux de JM.

Leur storytelling autour du couple de province qui se lance dans le porno... ça, au moins, c'est vrai ?
R.D-A : Jacquie* n’a jamais existé. Mais la plateforme a réussi à tenir pendant des années en faisant croire que Jacquie et Michel était un petit couple libertin, qui avait décidé de lancer son site. En réalité, c’est plutôt Michel et Abel, Abel étant l’associé de Michel, qui a développé la vidéo sur la site, qui, à la base, était un site confidentiel de photos libertines. Ils ont joué le côté marketing amateur, « on n’est pas des pros, on se fait plaisir ». Mais en réalité, les circuits de commercialisation, de production et de distribution derrière sont, eux, professionnels. C’est intéressant de voir qu’un mec comme Abel, qui s’est greffé à Jacquie et Michel en 2007 avait déjà roulé sa bosse dans le milieu du porno dans d’autres boîtes. Finalement, la force de JM, c’est leur marketing. 

Peut-on encore parler de porno amateur ?
R.D-A : Dans le circuit, on ne parle pas d’amateur, on parle de « pro-am » la contraction de « pro » et « amateur ». Ce qu’il faut comprendre aujourd’hui, c’est que l’ « amateur » ne renseigne pas sur la manière dont est produite la vidéo, si ce sont des amateurs ou des pros. C’est juste un style : le côté « exhib’ », femme du voisin, bonne franquette. Et c’est cette esthétique qui est mise en scène par des personnes complètement intégrées au circuit professionnel du porno.

Ces dernières années, le porno se démocratise, avec une couverture médiatique plus importante et l’apparition de site de « culture porn », comme le Tag Parfait. On a pourtant l’impression dans votre ouvrage, que la réalité, parfois sordide, se heurte au discours propret ou pro porno féministe des médias...
R.D-A : De nombreux types de porno cohabitent. Il existe une volonté de la part d’un courant féministe - dont Ovidie fait partie - de valoriser des alternatives, avec cette idée que le porno est un outil pour renverser des schémas assez établis dans la société, parce que les fantasmes sont politiques. Le Tag Parfait est sur le créneau de déculpabiliser la consommation de porno. Et c’est très bien ! Parce qu’une chape de plomb pèse sur le porno : soit on en parle sur le ton de la rigolade, soit en se bouchant le nez. La conséquence est que l'on ne s’intéresse pas sérieusement à ce secteur économique, comme si cela n'en valait pas la peine, et ce désintérêt se ressent sur les conditions de travail des actrices. Je me suis intéressé à ce porno-là, peu présent dans les médias, où le discours de la femme est invisibilisé. Tout simplement parce qu'elles ont peu d’intérêt à prendre la parole, elles ne font pas ça dans un souci de féminisme ou de militantisme, et forment la masse de travailleuses dans le porno. Et leur réalité sociale est bien loin des féministes que l’on évoquait.

Dans cette « masse », l’une des jeunes femmes que vous avez suivie vous a particulièrement émue. Elle représentait la « girl next door », celle qui fait du porno par curiosité, pour explorer sa sexualité. Vous vous rendez finalement compte qu’elle fait ça pour l’argent, que sa vie est compliquée. Est-ce que vous avez l’impression que l’on veut faire croire que le porno est un métier comme les autres pour les femmes ?
R.D-A : Vendre son corps et avoir des pratiques sexuelles sans désir ou même des pratiques qui ne te plaisent pas : non ce n’est pas un métier comme les autres. Après, le métier recouvre des réalités différentes. Il y a cette actrice qui m’explique qu’elle ne fait ça que pour la thune, que ça la fait « un peu chi*r d’être escort ». Donc elle préfère faire ça. Mais tu vas aussi avoir Sofia qui s’inclut davantage dans un truc de reconnaissance. Elle n’avait pas grand chose à la base. Le porno va lui apporter de quoi se valoriser et avoir un statut social. Même en tant qu’actrice amatrice. Il ne faut pas réduire l’acting porno à l’économie. Ça peut être assez génial, quand on y pense.

On a du mal à y croire…
R.D-A : Imagine que tu es une stricte inconnue et que tu passes devant une caméra. Tu ressors et quelques semaines après, tu as 5 000 followers sur Twitter, des mecs t’offrent des cadeaux sur ta « wishlist » [liste de souhaits] sur Amazon, tu es interviewée par le magazine Hot Video. C’est comme un accélérateur de statut social. Ça aussi c’est très important pour certaines actrices.

Mais concernant la gestion de leur image, est-ce que ça ne pose pas de problèmes aux actrices dans leur cercle proche ?
R.D-A : Évidemment, ça pose pas mal de problèmes pour des actrices. Notamment celles qui font ça pour l’argent. Judy, elle, comme elle m’a dit, avait déjà « sa petite réputation » dans la ville, où elle couchait avec pas mal de mecs. Elle avait une réputation de fille facile. Donc elle s’est dit, « que je fasse du porno ou pas, ma réputation est déjà faite ». Mais elle ne pensait pas que ça irait si loin que ça. Sa scène JM date d’il y a pratiquement deux ans. Je l’ai rencontré il y a un an et demi et elle me disait à l’époque, « il y a toujours des mecs ou le frère d’une petite copine qui m’envoie une "dick pic" », ce genre de chose. Même moi, j’ai été témoin de ça. À un moment, on était tous les deux dans l’arrière-salle d’un café, pour être tranquilles et faire une interview posée. Et là, un mec est venu, et lui a mis un semi coup de pression alors qu’on s’était isolés. Le mec, elle l’avait jamais vu de sa vie ! Elle me disait : « tu ne t’attends pas à ça, à ce que ça soit si oppressant ». Après, il y a d’autres actrices qui le vivent bien.

Après un an et demi, qu’est-ce que vous gardez de cette enquête ?
R.D-A :
 C’est vrai que l’on entend pas mal de gens s’interroger sur l’interdiction du porno. C’est un peu absurde. C’est comme briser le miroir parce que le reflet qu’il nous renvoie de nous ne nous plaît pas. Le porno se nourrit de notre société et il est à son image. Une image grossissante et caricaturale.

* Jacquie est une femme qui a échangé des photos à caractère sexuel avec Michel en 1999. C'est elle qui lui donnera l'idée du nom du site. 

** Robin D'Angelo s'est intéressé à la production de contenu vidéo (jacquieetmicheltv.net). Le site JacquieetMichel.net propose de publier des photos de vrais amateurs. 


Crédit Image : Getty Images

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