Un homme regarde dans des jumelles

« Nous sommes dans l’ombre de la guerre »  : récit de ces fans de renseignement militaire qui œuvrent sur les réseaux

© Mostafa-Meraji via unsplash

Depuis le début de la guerre, ils sont de plus en plus nombreux à suivre, depuis les réseaux sociaux, de très près les mouvements de troupes et les bombardements en Ukraine. Qui sont ces internautes qui pratiquent l’OSINT ?

Vidéos amatrices postées sur les réseaux, cartes des avancées des troupes russes mises à jour toutes les heures, analyse du type de munitions utilisées ou bien encore décryptage des conversations radio. Depuis le début de la guerre en Ukraine, un nombre incommensurable d’analyses ont été réalisées sur Twitter par une communauté d’internautes pratiquant l’OSINT, un acronyme désignant le renseignement en sources ouvertes.

Concrètement, imaginez un service de renseignements semblable à celui qu’on peut voir dans une série comme le Bureau des légendes, à la différence que celui-ci est tenu par des internautes. Ces derniers sont des passionnés de la collecte d’informations en ligne qu’ils vont piocher sur différents réseaux sociaux et analyser de manière collaborative. Certaines rédactions comme Bellingcat se sont spécialisées dans cette forme d’enquêtes afin de documenter de manière très technique des conflits ou des manifestations. Mais beaucoup « d’osinteurs » plus récents sont de jeunes internautes qui s’adonnent à cette pratique par passion, mais aussi avec l’envie de se faire un nom dans ce milieu.

L'OSINT : première sur l'info

C’est notamment le cas de @COUPSURE, un investigateur suisse âgé de 22 ans et qui a vu son compte Twitter passer de quelques milliers de followers à plus de 155 000 abonnés en l’espace de quelques semaines. Depuis avril 2021, il poste régulièrement des vidéos provenant de TikTok et filmées par des soldats russes. Dévoilant ainsi leur localisation, il fut l’un des premiers à montrer l’entrée des troupes sur le territoire ukrainien.

Au-delà de sa passion pour la géopolitique et la stratégie militaire, le jeune homme assume aussi l’excitation que lui procure la pratique de l’OSINT. « La communauté dont je fais partie est beaucoup plus en avance que les médias mainstream en termes d’information, explique-t-il. Quand je postais des images de bases militaires à la frontière ukrainienne, je ressentais vraiment l'excitation d'être le premier à poster une telle exclusivité ». Un sentiment partagé par @casusbellii, un autre compte OSINT francophone tenu par un jeune homme de 26 ans. Il travaille régulièrement avec @COUPSURE et revendique plus de 96 000 abonnés. « C’est clairement une passion, indique-t-il. Faire de l’OSINT donne l’impression d’être dans les coulisses des grands événements. On a une vision bien plus précise des choses qui se passent sur le terrain. C’est une activité qui procure du plaisir… Heureusement d’ailleurs vu que ça représente beaucoup d’heures de travail. »

La guerre en Ukraine est-elle le conflit le plus scruté sur les réseaux ?

Effectivement, les « Osinteurs » semblent être connectés aux réseaux non-stop, et produire sans cesse. Un coup d’œil au compte Twitter de @COUPSURE montre qu’il peut publier jusqu’à une trentaine d’informations par jour. Et il y a matière. Car la guerre d’Ukraine est filmée en quasi-direct non seulement par les militaires mais également par les civils, tous armés de leurs smartphones. Les médias américains se risquent à caractériser l’invasion de l'Ukraine comme étant le conflit le plus documenté de toute l’Histoire (la même déclaration fut faite pour la guerre de Syrie).

Cette assertion est nuancée par COUPSURE : « Si on regarde ce qui s’est passé en Syrie, on se rend compte que le nombre de vidéos et de photos était déjà très important, indique-t-il. En revanche, c’est une guerre qui intéresse beaucoup plus de gens et ils vont sur les réseaux pour trouver des informations. » @casusbellii ajoute une nuance : « On a sans doute le même niveau d’images que celui produit en Syrie, mais leur qualité est très différente, précise-t-il. On a vraiment des vidéos de qualité maximale, mais aussi beaucoup d’images issues de caméras de sécurité qui ont été rendues publiques par le gouvernement ukrainien. Contrairement à un conflit comme celui du Yémen par exemple, on sent que ce sont deux gros pays qui s’affrontent et que c’est aussi une guerre de l’information. »

Dans l'ombre de la guerre

Du fait de la place particulière de l’information dans ce conflit, les fans d’OSINT se trouvent dans une position délicate. D’un côté, ils documentent de manière précise la guerre qui se déroule sous nos yeux. De l’autre, ils risquent à tout moment de divulguer des informations importantes pouvant mettre en danger des civils. Plusieurs internautes issus du hacking ou spécialisés en droit interpellent ces comptes sur les questions éthiques liées à cette pratique. C’est le cas de Baptiste Robert qui travaille sur les questions de désinformation pour le Predicta Lab, une plateforme d’OSINT professionnelle. Dans différents threads, ce hacker rappelle à quel point les informations mises en ligne peuvent être exploitées par les services de renseignement.

Pour Nicolas Quénel, journaliste d’investigation orienté OSINT, beaucoup de comptes partagent des images de prisonniers de guerre à visage découvert (une pratique interdite par la convention de Genève) ou ne prennent pas le temps de réfléchir à la portée d’une vidéo et des possibles actions de désinformation de guerre. « L’évolution technologique doit aussi apporter de nouvelles questions éthiques », indique-t-il. Face à ces questionnements, COUPSURE déclare avoir changé sa manière de diffuser les informations. « Quand j’avais un compte plus discret, ce qui m’importait était de sortir une info en premier, explique-t-il. Maintenant, j’essaye surtout de sortir de l’information fiable et je limite mes posts. Je me concentre surtout sur la géolocalisation de vidéos et notamment tout ce qui est dégâts sur les grandes infrastructures et victimes civiles. Je travaille d’ailleurs avec une ONG sur le sujet des crimes de guerre. C'est sur ce plan que je pense pouvoir avoir le plus d'impact positif. »

De son côté, CasusBellii est conscient que les « Osinteurs » ont une certaine responsabilité dans la mise en scène de l’information. Mais il rejette en partie la faute sur ceux qui produisent l’information. « On sait que c’est une guerre de l’ombre et nous faisons partie de cette ombre, explique-t-il. On essaye de s’auto-réguler, de se conseiller et de s’imposer des limites. Moi par exemple, je ne montre pas d’image de cadavres, car ce n’est pas vraiment utile. En revanche ce n’est pas ma responsabilité si des soldats mettent en ligne, par naïveté ou volonté de désinformer, des images. Je n’ai aucun problème éthique à exploiter une vidéo postée sur TikTok. »

L'OSINT est là pour rester

Si la discipline cherche encore ses limites, elle est maintenant devenue un élément essentiel à la circulation de l'information et particulièrement lors des grands événements. D’après Visibrain, la plateforme de veille sur les réseaux, le hashtag #OSINT qui dépassait rarement les 2 000 tweets par jour a connu un pic à 12 408 messages le 24 février, date de l’invasion russe. En 2 mois, 127 633 tweets ont été publiés avec ce hashtag. Il sera difficile d’imaginer les conflits du futur sans une cohorte d’enquêteurs du web traquant la moindre image satellite ou les vidéos mises en ligne. Souvent en avance par rapport aux journalistes qui doivent se rendre sur le terrain, l’OSINT apporte une couche supplémentaire et complémentaire d’informations. Elle reste plus difficile à appréhender pour le grand public. Même COUPSURE précise qu’il se sent détaché des informations qu’il transmet sur les réseaux. « J’essaye de me concentrer sur les aspects techniques, explique-t-il. Quand je tombe sur des images de bombardement, j’évite de penser aux gens ou aux familles qui sont dessous. Je sais que cette guerre va durer longtemps, il faut pouvoir tenir dans la longueur. » À charge aux journalistes de recueillir sur place les histoires humaines qui se trouvent derrière les données géographiques et les vidéos...

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    Je pense qu'il faudrait vérifier qu'il n'y ai pas de camps de concentrations côté RUSSE à l'est et au nord de la frontière avec l UKRAINE car beaucoup DE CIVILES ont été déplacés de force par les RUSSES provenant de MARIOPOL ET DU DONBASSE et il semble improbable qu'ils aient été répartis dans des villages RUSSE !!!

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