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Comment Evian sert de support à une polémique lancée par l'extrême droite
© RoniMeshulamAbramovitz via Getty Images

EvianGate : derrière une polémique absurde, une manipulation de l'opinion en 4 étapes

Le 15 avr. 2021

Comment un tweet anodin au timing maladroit a servi de point de départ pour une polémique qui sert la fachosphère ?

« RT si vous avez déjà bu un litre d’eau aujourd’hui. » Ce tweet posté par le community manager de la marque Evian aurait très bien pu passer inaperçu s’il n’avait pas été posté le 13 avril dernier, soit le premier jour du ramadan pour les musulmans. Mais ce timing maladroit a généré un bad buzz totalement disproportionné.

D’après la plateforme de veille des réseaux sociaux Visibrain, 108 457 tweets ont été publiés au sujet de « l’EvianGate », par plus de 45 000 internautes en trois jours seulement. Mais contrairement à ce qu’on pourrait croire, ce ne sont pas les musulmans qui sont à l’origine de ces chiffres. Aux manettes, un phénomène plus complexe mêlant le site CNews, la fachosphère et d’autres comptes influents qui ont pourtant dénoncé l’absurdité de la polémique.

Étape 1 : quelques blagues

Comme le note Nicolas Vanderbiest, fondateur de l’agence Saper Vedere, le tweet d’Evian va générer, dans les minutes qui suivent sa publication, quelques réactions négatives mais aussi des blagues potaches portant sur le timing du tweet. D’après lui, impossible de savoir si ces réactions viennent de Twittos se définissant comme musulmans. Il s’agit surtout comptes tenus par des jeunes ou provenant de sphères militantes luttant contre l'islamophobie.

Étape 2 : CNews allume la mèche

L’affaire aurait pu en rester là, mais le média CNews décide d’en faire un article en regroupant les réactions. Ce dernier se conclut notamment sur le message d’excuse de la marque qui est publié en fin de journée face aux 2 900 tweets générés à ce moment-là. Il va faire office de véritable point de départ de la polémique. « Après la publication de l’article, on va avoir le droit à une escalade notable de la polémique, indique Nicolas Vanderbiest. L’article va être récupéré par des militants provenant de la fachosphère, mais aussi des mouvements laïques radicaux qui vont alors se servir d'Evian pour faire avancer leurs idées ».

Étape 3 : la fachosphère entre dans la danse

D’après Visibrain on retrouve parmi les twittos les plus influents des personnalités bien connues de la fachosphère comme Damien Rieu ou encore Jean Messiha. Ces derniers vont s’offusquer devant ce qu’ils considèrent comme une forme de lâcheté ou de soumission face à une horde de musulmans pourtant imaginaire.

En mobilisant leurs propres réseaux followers, ils arrivent à faire monter le sujet en trending topic. Pendant les journées du 14 et du 15 avril, Evian devient l’un des sujets de conversation les plus importants du réseau.

Étape 4 : les « idiots utiles » du bad buzz

Pourtant la fachopshère n’est pas la seule responsable de la montée en puissance de cette polémique. Parmi les tweets les plus partagés sur le sujet, Visibrain indique que l’on trouve majoritairement des messages qui dénoncent justement l’instrumentalisation de la polémique. C’est notamment le cas de Yass, un compte très influent qui va générer plus de 4 000 retweets et 37 000 likes avec un tweet mettant en avant l’absurdité du bad buzz.

Pour Nicolas Vanderbiest, c’est grâce à ces comptes souvent très influents que les nombreuses polémiques qui sont lancées par la fachosphère sur les réseaux arrivent à se maintenir aussi longtemps en trending topic. « C’est un paradoxe réactionnel que l’on voit très souvent sur Twitter et qui est mécanique, explique-t-il. On voit souvent monter rapidement des hashtags lancés par l'extrême droite, sur lesquels des comptes influents viennent se positionner. La plupart du temps, les gens ne soutiennent pas l’idée, ou bien donnent leur avis en disant qu’ils trouvent la polémique inutile. Rien qu’en parlant de l’affaire, ils lui donnent de l'ampleur et font durer son succès. Sans cette intervention, des hashtags comme celui-là ne resteraient pas plus de 40 minutes en haut du classement. »

C’est avec cette méthode plutôt simple que la fachosphère arrive à faire monter en tendance des faits divers ou des polémiques souvent insignifiantes pour les transformer en objet de débat public plutôt creux. Et tant pis pour la hiérarchisation de l’information ou la qualité de nos échanges publiques.

David-Julien Rahmil - Le 15 avr. 2021
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