Quand un journaliste cite un tweet dans un article, c'est un peu comme s'il se frappait soi même.

Liaisons dangereuses : les journalistes doivent-ils arrêter d'intégrer des tweets dans leurs articles ?

© knape via Getty Image

En publiant à outrance des tweets dans leurs articles, les journalistes auraient transféré une grande partie de leur pouvoir et de leur autorité à la plateforme sociale.

« XXX provoque la polémique sur Twitter, les internautes réagissent » , « Sur les réseaux sociaux, la colère gronde » . Tous les jours ou presque, il est possible de lire des articles dont le point de départ est un recueil de tweets. Qu'il s'agisse des propos de Donald Trump, des réactions exacerbées autour de la figure de Greta Thunberg ou de l’éclatement de l'affaire de la ligue du LOL, on ne compte plus le nombre de fois où de simples tweets ont déclenché des tempêtes médiatiques. Depuis des années maintenant, la plateforme est devenue une sorte de baromètre officiel des journalistes, sur lequel ils viennent prendre le pouls de la société et recueillir des réactions souvent outrées. Cette pratique âprement banale est pourtant de plus en plus décriée. D’après une étude menée par Logan Molyneux, professeur assistant en journalisme à l’université de Temple aux États-Unis, cette interdépendance entre la presse et le réseau social aurait pour effet d’affaiblir l’autorité et la crédibilité des journalistes.

Comment en est-on arrivé là ?

Comme le note l’étude, qui a porté sur plusieurs centaines d’articles, le problème n’est pas forcément le fait de poster des tweets au sein d’un article, mais plutôt de faire passer ces derniers pour ce qu’ils ne sont pas. Logan Molyneux explique sur Niemlab.org que les journalistes ont tendance à présenter les tweets comme des informations à part entière plutôt que comme des sources dont les idées et les messages devraient être sujets à la vérification. Autrement dit, la profession aurait tendance à prendre tout ce qui est écrit sur la plateforme comme une information journalistiquement pertinente, sans vraiment se poser de questions ni même vérifier sa véracité. 

Problème de crédibilité

Or, c’est bien cette vérification professionnelle de l’information qui assoit la crédibilité des journalistes. « Les journalistes doivent constamment revendiquer cette autorité en s’appuyant sur des preuves explique-t-il. Ils doivent notamment expliquer d’où vient l’information ou croiser les sources. En mettant en scène ce processus, les journalistes montrent qu’ils ont le pouvoir de parler au nom des sources. En se reposant sur Twitter, ce processus a été court-circuité. Maintenant ce qu’on voit, c’est une boucle de rétroaction. Au fur et à mesure que Twitter est intégré dans les routines médiatiques, les journalistes se tournent vers la plateforme pour couvrir des évènements et intègrent des tweets dans leurs articles ce qui donne à ces derniers une certaine forme d’autorité. » C’est à cause de cette boucle que les journalistes font monter sur Twitter des personnalités comme Donald Trump, qui vont ensuite utiliser la plateforme pour diffuser des informations que les journalistes vont à leur tour publier et donc valider. Petit à petit, ce sont les comptes Twitter eux-mêmes qui deviennent fournisseurs d'informations, expulsant les journalistes de la chaîne de vérification.

Comme le monde est petit

Ce chercheur n’est pas le seul à tirer la sonnette d’alarme. En France, le journaliste du Monde Samuel Laurent a lui aussi exploré les liaisons dangereuses qui peuvent exister entre la profession et la plateforme sociale. Lui-même a vécu plusieurs cas de harcèlement et un burn-out sévère quand il était chef du service de fact-checking les « Décodeurs » . « Twitter est un bon outil de veille, mais il ne représente absolument pas la société française, explique-t-il. On y trouve surtout des politiques, des militants et d’autres journalistes. C’est à cause de cet entre-soi que la presse a découvert les Gilets jaunes trop tard, qui étaient tous sur Facebook. En revanche dès qu’une polémique y éclate, on la trouve surreprésentée dans les médias. » Une chose est certaine. Cet entre-soi délétère ne profite ni aux journalistes, ni à la démocratie, mais bien à Twitter et à ses utilisateurs, qui ont bien souvent compris comment fonctionnent les leviers de l’attention publique.

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