Dans l'industrie des faux followers
© Markus Spiske

« Certains braquent des banques, d’autres achètent de faux followers » : dans les coulisses de l’industrie du fake

Le 17 mars 2021

Ils sont des milliers d’influenceurs à s’acheter pour quelques centaines d’euros de nombreux faux followers. Tout le monde le sait, mais personne n'agit. Plongée dans une nouvelle industrie de la triche.

« Les faux followers, c’est assez facile à repérer et dans le fond, tout le monde sait plus ou moins qui est fake ou pas. Mais personne ne dit rien parce que ça arrange à la fois les influenceurs, les agences et les RP des marques. » Magalie*, une influenceuse lifestyle et food avec plusieurs années de métier derrière elle est catégorique. L’achat de faux followers et de faux avis, c’est comme le dopage dans le sport : beaucoup le font et tout le monde se tait.

La chaîne alimentaire du fake

« Les agences sérieuses qui ont pignon sur rue sont clairement opposées à cette pratique. Mais il existe pléthore de petites structures pas très regardantes sur les chiffres qui n’hésitent pas à collaborer avec des influenceurs fake, poursuit-elle. Sur un budget de 1 000 euros qu’ils ont négocié avec une marque, il vont redonner 300 euros à un influenceur dont les statistiques sont gonflées et garder le reste de côté. Même du côté des marques, on s’arrange avec la réalité. Il y a des RP qui sont contents de montrer à leur patron qu’ils ont attrapé un influenceur à plus de 100 000 followers avec un budget ridicule. En fin de compte, il n’y a que celui qui signe le chèque qui n’est pas au courant de la triche. »

Relativement discret il y quelques années, ce business a explosé depuis deux ans et la pratique semble être entrée dans les mœurs du petit monde de l’influence français. Il suffit d’ailleurs de taper de simples requêtes Google comme « acheter follower pas cher » pour tomber très vite sur des dizaines de sites français proposant des packs de 100 followers allant de 4 à 50 euros.

C'est une bonne situation, revendeur de faux comptes ?

Pierre, créateur du site YouBoost fait partie de ce petit milieu de revendeurs de followers. Après avoir donné une interview au vidéaste Babor sur YouTube, il a accepté de nous parler pour nous en dire un peu plus sur ce business particulier dans lequel il est entré totalement par hasard. « J’étais agent commercial avec un BTS en alternance dans le domaine du bâtiment. J’ai rencontré quelqu'un qui habite en Inde qui m’a proposé de me lancer dans ce business, raconte-t-il. Il m’a expliqué qu’il travaillait pour une ferme qui fabrique de faux profils ou de faux avis en Inde et qu’il cherchait à se développer en Europe. Ils m’ont pris une centaine d’euros pour créer le site en français et, ensuite, c’est comme si je louais de l’espace serveur. » Une fois sa première campagne lancée sur les réseaux, il assure avoir rentabilisé son petit investissement en moins de deux heures. À part l'adresse de facturation, il n'en sait pas beaucoup plus sur l'identité des producteurs de fakes ou leurs méthodes.

D’après Pierre, il n’y a pas de profil type pour ses clients. Ces derniers sont surtout à la recherche d’abonnés Instagram et TikTok. « Ça va de la jeune femme qui débute dans l’influence à des entreprises qui tentent de se faire connaitre sur Instagram en passant par de grands producteurs de cinéma ou des artistes qui veulent percer sur Spotify, explique-t-il. En Europe, ce marché-là est nouveau. Je dois avoir trente concurrents, mais on est seulement trois ou quatre sociétés à faire du travail sérieux avec  des followers de qualité. » D’après lui, la plupart de ses clients veulent pratiquer une forme de « growth hacking ». « Ce que j’explique à mes clients, c’est que le but de l’opération n’est pas d’avoir 10 000 faux followers tout le temps, mais plutôt de s’acheter une crédibilité quand on est débutant et de transformer cette base en vrais followers. » Pour lui et ses clients, la logique veut que les internautes suivent plus facilement sur un compte qui possède déjà beaucoup d’inscrits plutôt que de simples débutants. Belle manière d’éluder la question éthique de cette pratique.

Interrogé à ce sujet, Pierre estime qu’il n’y a pas mort d’homme. « Je me renseigne assez régulièrement pour vérifier que c’est bien légal et pour le moment ça ne franchit aucune ligne rouge, même si ça n’est pas vraiment éthique. Mais pour être honnête, je m’en fous. C’est un peu comme le site de rencontres Gleeden qui fait des publicités sur les relations extraconjugales. C’est immoral, mais il y a un marché et ce n’est pas illégal donc pourquoi ne pas le faire ? »

Un marché chamboulé

La pratique n’est pas illégale, certes, mais elle chamboule toutefois pas mal le milieu de l’influence qui devient de plus en plus compétitif. « Je connais au moins une personne qui est dans le même domaine que moi et qui m’a pris beaucoup de parts de marché cette année parce qu'il se vendait beaucoup moins cher avec ses faux followers, raconte Magalie. Certaines agences avec qui je collabore ont préféré travailler avec lui tout en étant au courant de la manipulation et m'ont rétorqué que ça leur faisait du beau contenu qui circule sur les réseaux, même si les followers sont faux. »

Outre les soucis de concurrence, ces achats de fakes sont aussi la base pour de nouvelles pratiques qui s'éloignent de plus en plus de l’influence. « On a vu arriver une nouvelle catégorie de blogueuses qu’on appelle les brocanteuses, poursuit Magalie. Elles ne se font jamais payer pour des collaborations, mais elles sollicitent les marques de luxe 24h sur 24 en exposant des chiffres d’audience trafiqués. Ce qu’elles veulent, c’est recevoir des produits gratuits qu’elles vont tester face caméra. Elles font une vidéo ou une photo avec puis elles revendent le tout sur Vinted. Même à prix bradés, elles se font entre 3 000 et 4 000 euros. Pour certaines, ça représente entre 60 et 100 % de leur chiffre d’affaires par an. »

Course à l’armement

Face à cette industrie du fake, les plateformes sont loin d’être inactives. Après tout, il en va de la crédibilité de leur business model. En 2019, Facebook annonçait la suppression de 3,2 milliards de faux comptes en 9 mois. En août 2020, Instagram annonçait de son côté de nouvelles mesures anti-fake via la surveillance comportementale. Mais du côté des producteurs et des revendeurs, cette chasse est continuellement vouée à l'échec. « Les plateformes ne pourront jamais contourner ce genre de business puisque tout est toujours mis à jour en Inde, indique Pierre. Cette nuit, par exemple, il y a eu une mise à jour Instagram, on a eu une baisse de 15 ou 20% de followers d'un coup chez les clients. Je sais qu’ils sont en train de charbonner pour améliorer les profils et passer outre le nouveau filtrage. »

À moyen terme, notre revendeur de faux comptes voudrait passer lui-même à la production localisée en France ; le seul moyen selon lui de vendre un produit plus cher et moins repérable. « La plupart des comptes que nous proposons ont une identité indienne et les plus chers, c’est-à-dire ceux qui postent du contenu, partagent de manière répétitive des images de chevaux. Ce n’est pas très crédible. Je suis en train de travailler avec un expert en data pour mettre au point mes propres comptes qui seraient français et plus ou moins actifs avec un algorithme qui leur fait publier et liker du contenu.»  Pour un tel service, Pierre prévoit un prix de 100 euros les 1 000 profils au lieu de 16 euros actuellement. Quand on lui demande si les vrais followers ne risquent pas d’en avoir marre de cette mascarade, à l'instar du mouvement #eattherich, il répond laconiquement : « c'est devenu vraiment banal, tout le monde sait qu’il y a de la triche. C'est la règle du jeu. »

* Le nom de cette personne a été modifié.

David-Julien Rahmil - Le 17 mars 2021
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