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un couple de séniors tire la langue devant un smartphone
© serts via Getty Image

Internet, mes vieux et moi : la difficile cohabitation avec nos parents sur les réseaux

Le 11 oct. 2019

Alors que le monde numérique a été colonisé par les trentenaires, ces derniers ont progressivement vu arriver une nouvelle population sur les réseaux : leurs parents. De Facebook à Instagram en passant parfois par Twitter, la cohabitation n'est pas toujours évidente. Témoignages.

On a tendance à l’oublier, mais 80% des plus de 55 ans utilisent des réseaux sociaux, et 84% d'entre eux sont sur Facebook. Après avoir été longtemps réfractaires aux plateformes numériques qu’ils jugeaient intrusives, voilà les seniors en train poster des photos, commenter des statuts et échanger sur la politique. Alors que les millennials se pensaient à l’abri, ils sont maintenant obligés de cohabiter avec leurs parents (voire grands-parents) sur les réseaux.

Un fossé technique à combler

Alors que la majorité des seniors utilisent tablettes et smartphones pour surfer (82% des 70 ans et plus en sont équipés), certaines subtilités techniques leur échappent parfois quand ils s’inscrivent sur les réseaux. « Mon père est sur Facebook depuis 3 ou 4 ans, mais il n’est pas très doué avec l’interface, confie Géraldine. Il confond souvent les boutons "se connecter" et "créer un nouveau compte". Du coup il a créé au fil du temps une quinzaine de profils, tous similaires, avec lesquels il me demande tout le temps en amie. »

Quand les parents sont en difficulté, les millennials leur servent bien souvent de guides. « Mon père utilise beaucoup Instagram et au début, il postait énormément de photos dessus, explique Marjorie. Il arrivait parfois à mettre une quarantaine de clichés à la suite ce qui avait tendance à noyer mon fil. En plus, il se plaignait de ne pas avoir de likes. Du coup je lui ai montré comment fonctionnait le carrousel. » La plupart des personnes interrogées rapportent ces petites erreurs techniques, mais la majorité indiquent la bonne volonté des parents : une fois qu'elles leur expliquent le fonctionnement des réseaux, ces problèmes se résolvent assez rapidement.

Tempérer la « fièvre posteuse » et les addictions

« Pose ton portable quand on est à table ! » Cette phrase que n’importe quel parent peut dire à son adolescent au moment du repas, on la retrouve aussi dans la bouche des millennials à l’attention de leurs propres parents ! Comme n’importe quel utilisateur des réseaux sociaux, les seniors ont eux aussi tendance à tomber dans les pièges de l’addiction. « Ma mère a vraiment changé avec son arrivée sur Facebook, explique Caroline. Elle prend des photos de tout et n’importe quoi pour les poster et réactualise constamment son fil. Elle est scotchée sur son portable, même quand je suis avec elle. Elle me montre ce que ses amis postent, des gifs, des vidéos de chats, etc. je lui demande souvent si on ne peut pas faire autre chose, comme regarder un film, manger ou se promener. »

Pour Sophie, cette addiction au post systématique coïncide avec l'arrivée de son père à la retraite. « Il avait un travail où il était en contact avec des clients toute la journée, explique-t-elle. J’ai vraiment l’impression qu’il a voulu compenser le manque de conversation avec les réseaux sociaux. À partir du moment où il est arrivé sur Facebook, il s’est mis à poster et partager beaucoup de contenus vus ailleurs, en continu. C’est un peu comme s’il avait ouvert une boîte de Pandore. Il me reprochait même de ne pas liker chacune de ses publications. »

Prisonniers des bulles de filtres

L’une des conséquences de cette utilisation intensive des réseaux, c’est évidemment l’enfermement dans les bulles filtrantes. Sur Facebook, le phénomène est particulièrement présent et les seniors se retrouvent parfois coincés dans un déluge de posts ayant le même modèle : une photo ou une caricature et un aphorisme moraliste ou politique censé faire appel au bon sens ou à la colère. « La plupart des posts de mon père sont des citations débiles qui finissent toujours par des phrases du genre "À méditer" ou "ça fait réfléchir", indique Géraldine. Je ne comprends vraiment pas ce qu’il y trouve. »

Ces « mèmes prêts à poster », dont les seniors semblent particulièrement friands, sont souvent orientés politiquement. « Dès qu’il a commencé à poster du contenu, mon père a immédiatement pris un virage un peu réac', poursuit Sophie. Du jour au lendemain il s’est mis à poster des photos accompagnées de citations à connotation politique. Au fur et à mesure du temps, ces citations prêtes à penser viraient de plus en plus vers l’extrême droite. J’ai donc eu une conversation avec lui pour lui expliquer qu’il était pris dans une bulle de filtres et que plus il postait ce genre de contenu, plus les algorithmes lui en proposaient. Au final, ça s’est arrangé, mais au début il ne me croyait pas. Il pensait que c’était "des gens chez Facebook" qui l’informaient, un peu comme un média journalistique. »

Cette confusion entre média et plateforme se retrouve aussi du côté de Twitter. « Mon père poste aussi beaucoup de commentaires sur ce réseau, indique Marjorie. C’est souvent des commentaires ou des mécontentements qu’il envoie à des personnalités politiques. Il me dit souvent qu’il est déçu que personne ne lui réponde. En fait il ne se rend pas compte que certains comptes politiques peuvent recevoir plusieurs milliers de réponses en quelques minutes. »

Quand mes parents me stalkent sur les réseaux

Alors que la génération Z a déserté Facebook pour garder un semblant d’intimité numérique sur d’autres réseaux sociaux, on ne peut pas en dire autant de la génération Y. Les trentenaires qui gardent un minimum d’activité sur la plateforme doivent donc faire attention à ce qu’ils postent pour éviter le regard parfois désapprobateur de leurs parents. « Elle like tout et commente mes publications une fois sur deux, indique Caroline. Comme je n’ai plus 15 ans, ça ne me dérange pas. En revanche entre potes on s’est tous prévenus quand nos parents s’y sont mis pour éviter de poster des conneries et des photos qui nous auraient valu des sermons même passés 30 ans. Après je pourrais faire des listes de qui peut voir quoi, mais ça me fend le cœur de mettre au ban ma propre mère. Donc je fais attention à ce que je poste, j’évite les annonces sur Facebook avant de la mettre au courant. D’un certain côté, ça m’a appris à mieux me tenir en ligne. »

Même constat pour Géraldine qui doit gérer la curiosité poussée de sa mère. « Elle a tendance à me surveiller et à regarder aussi ce qui se passe chez mes amis, indique-t-elle. J’ai compris ça à partir du moment où elle avait demandé en ami une de mes potes. Elle a besoin de savoir ce que je fais et elle pense que je bloque certaines de mes publications. Vu que je ne suis pas hyper active, elle pense que je l’ai mis sur un profil limité et qu’elle ne peut pas voir mes photos. J’ai beau lui expliquer que je n’ai rien à cacher, elle ne me croit pas toujours. »

La fin des coups de fil interminables

Heureusement, être ami avec ses parents sur les réseaux n’est pas toujours synonyme de gêne ou de galère. Au-delà des débuts souvent difficiles, la plupart des personnes interrogées dans ce papier voient d’un bon œil ce rapprochement avec ses proches. « Mon père n’a jamais vraiment été très présent quand j’étais plus petite et j’ai l’impression que c’est un moyen pour lui de rattraper un peu ça. Il suit de près mon travail sur Instagram notamment, et on utilise beaucoup WhatsApp pour communiquer plus en privé. On se partage des mèmes, des caricatures ou des vidéos marrantes. » Pour Sophie, Instagram lui permet aussi de partager plus facilement ses voyages. « Je pars souvent à l’étranger et je poste beaucoup de photos ou de stories. Je sais que ma mère est très friande de ça, ça a remplacé la carte postale en quelque sorte. »

Pour Caroline, les relations parfois maladroites qu’elle entretient avec sa mère sur les réseaux sont aussi un moyen de pallier son absence. « Même si elle n’a jamais rencontré mes amis, elle les "connait" grâce à Facebook, explique-t-elle. Elle a accès à mon quotidien et comme je suis à distance, ça ne me gêne pas d’être autant scrutée. Ça ne serait pas la même chose à Paris. » Le fait que l’on soit constamment en contact sur les réseaux a aussi du bon pour Géraldine qui résume très bien la situation. « Au moins, avec mes parents sur Facebook, je ne passe plus deux heures au téléphone par semaine avec eux. C’est toujours ça de gagné ».

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Commentaires

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  • J’use souvent les réseaux sociaux pour m’exprimer personnellement je suis fan de ce dernier comme cela me laisse retrouvé ma génération (famille) surtout pour un exilé c’est les retrouvailles sinon quoi en consequence(désastreux).

  • "Du coup il a créé au fil du temps une quinzaine de profils, tous similaires, avec lesquels il me demande tout le temps en amie. » j'ai beaucoup ris ! Ahhh les parents sur les réseaux..toute une histoire !

  • Article et commentaires ostracisant et anti-vieux. Les millenials, que l'on vante ici d'avoir "colonisé" les réseaux sociaux ne devraient pas oublier que tout l'écosystème, et l'univers entier de l'informatique a été inventé, composé, affiné par leurs parents. Tim Berners-Lee, l'inventeur d'internet à aujourd'hui pas loin de 70 ans... Les réseaux sociaux ne sont qu'une couche de ce gigantesque univers, et franchement ce n'est pas la plus belle couche. N'oubliez pas non plus que les parents de ces millenials ont tout au plus la soixantaine, et quand vous avez 60 ans aujourd'hui vous n'êtes pas vieux, et vous connaissez la technologie et son histoire beaucoup mieux que les "jeunes" de 30 ans. J'adore votre revue et vos articles, mais s'il vous plait, arrêtez de faire ces sujets qui sont indignes de vous.

    • Bonjour Monasterolo, désolé si l'article vous semble "anti-vieux", ce n'étais pas vraiment le propos. L'idée était bien évidement de souligner les petits points de tensions que l'on traite d'une manière plutôt humoristique, mais aussi de montrer à quel point cela a pu changer les rapports entre génération au travers des réseaux. Par ailleurs une deuxième volet sera justement consacré aux témoignages des parents (senior ou plus jeune) et de la manière dont ils gèrent les relations avec leurs enfants sur les réseaux.