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image d'une rivière en forme d'arbre
© Edward Burtynsky / Colorado River Delta #2, Near San Felipe, Baja, Mexico, 2011 (detail)

Edward Burtynsky, le Yann Arthus-Bertrand de la fin du monde

Le 6 mai 2019

Les images du photographe Edward Burtynsky ont des allures de peintures abstraites. Avec elles, c'est la dévastation de la Terre par nos industries que ce dernier enregistre : une réalité de pétrole, de métal, de pelleteuses et d'épaves. L'anthropocène vu du ciel en somme.

J’ai toujours été frappé par ce paradoxe : nous sommes dépendants d’une foule d’objets issus de mines et d’usines, et pourtant, on ne voit jamais ni les unes, ni les autres.

Vous êtes né en Ontario, au Canada, une région marquée par sa dépendance à l’industrie automobile. Ce souvenir a-t-il été l’élément déclencheur de votre travail ?

EDWARD BURTYNSKY : Oui, je crois. Mon père travaillait chez General Motors. Le métal qui coule dans d’énormes cuves, les immenses machines... sont mes premiers souvenirs. Je crois que j’avais 7 ans. St. Catharines, où j’ai grandi, a toujours été un lieu de passage pour les porte-conteneurs. Ils y chargent et déchargent une grande quantité de matériaux en vrac. J’ai été exposé très jeune à tout ça, et j’ai rapidement compris comment ces industries fonctionnent, comment les matériaux nous parviennent, dans quels contenants…

Edward Burtynsky - Oil Spill #2, Gulf of Mexico, May 11 (2010)

© Edward Burtynsky - Oil Spill #2, Discoverer Enterprise, Gulf of Mexico, May 11, 2010

Comment perceviez-vous, à l’époque, ce qui se jouait sous vos yeux ?

E. B. : J’ai toujours été frappé par ce paradoxe : nous sommes dépendants d’une foule d’objets issus de mines et d’usines, et pourtant, on ne voit jamais ni les unes, ni les autres. J’ai pensé que la photographie était une manière fantastique de nous reconnecter à ces deux mondes. Mais quand j’ai commencé à photographier, dans les années 70-80, des mines, des carrières, des raffineries, le dérèglement climatique n’était pas vraiment un sujet. Je pensais déjà que notre modèle de surexploitation des ressources naturelles ne pourrait pas durer. Ce que je n’avais pas perçu, cependant, c’est à quel point cette crise se présenterait rapidement. C’est au début des années 2000 que j’ai commencé à m’intéresser aux effets dévastateurs que nos industries avaient provoqués sur l’environnement. Je suis allé au Bangladesh pour explorer des chantiers de déconstruction navale, puis en Chine, dans des usines d’électronique et de textile. À partir de ces expériences, ma perception s’est affinée, je suis devenu une sorte de médiateur entre ces mondes et le nôtre.

Edward Burtynsky - Ship breaking #23, Chittagong, Bangladesh (2000)

© Edward Burtynsky - Ship breaking #23, Chittagong, Bangladesh (2000)

Vous êtes sans cesse à la recherche des sites les plus marqués par les activités humaines. Comment les sélectionnez-vous ?

E. B. : C’est un processus toujours très différent. Je lis beaucoup d’articles de chercheurs et j’utilise aussi Google Earth. Vers la fin des années 90, c’est en lisant un essai de John McPhee, journaliste à The New Yorker, que j’ai eu le déclic. Il parlait de ces gigantesques cimetières de pneus à Westley, en Californie. Dès les premières lignes, j’ai su que je m’y rendrais. En 2000, c’est une émission de radio qui a provoqué mon départ au Bangladesh. On y expliquait que des pétroliers se faisaient désosser là-bas pour être recyclés à moindre coût. J’ai voulu voir ça de mes propres yeux et photographier ces énormes chantiers.

Combien de temps pourrons-nous encore nous voiler la face en ignorant les conséquences du monde que nous avons construit ?

Vos photos sont à la fois magnifiques et effrayantes. Elles provoquent aussi un sentiment de malaise, d’impuissance. Que sommes-nous supposés ressentir face à elles ?

E. B. : Beaucoup de choses différentes. J’aime travailler sur de grands formats, de larges aplats. Quand on se place devant, on peut ressentir une sorte d’expérience corporelle, sensorielle. On a le sentiment de planer au-dessus du paysage, d’avoir le vertige, de développer une relation particulière avec l’endroit observé. Je travaille avec des appareils à haute résolution, ce qui fait que l’on peut explorer chaque photo de près comme de loin. Mais il y a différentes façons d’interagir avec elles, on s’approche puis on s’éloigne. Beaucoup de gens disent que ces images sont terribles. Oui. Elles montrent un désastre. Mais nos villes, les bâtiments dans lesquels nous vivons, le sont tout autant. Ce que vous voyez, c’est notre vie de tous les jours ! Finalement, je crois que je voudrais montrer que ces mondes sont les nôtres. On ne vit pas en ville, on n’achète pas sa voiture, sans puiser dans des gisements de cuivre ou de fer, sans créer du plastique. Tout est intimement interconnecté. C’est de cela dont je veux parler. Combien de temps pourrons-nous encore nous voiler la face en ignorant les conséquences du monde que nous avons construit ? Nous ne pourrons rien changer tant que nous ne serons pas plus sensibles et plus conscients de notre part de responsabilité.

Edward Burtynsky - Nickel Tailings #30, Sudbury, Ontario (1996)

© Edward Burtynsky - Nickel Tailings #30, Sudbury, Ontario (1996)

Vous contactez de grandes entreprises pour accéder aux lieux que vous photographiez. Quelles réactions ont-elles lorsque vous photographiez leurs sites ?

E. B. : Il n’y a qu’à taper mon nom pour savoir ce que je fais ! (Rires) Je ne peux pas m’en cacher, mais j’essaye de leur faire comprendre que l’objet de mon travail n’est pas de les accuser. Il est évident que je ne cherche pas non plus à pointer du doigt les ouvriers que je rencontre. Ces sites existeront tant qu’ils répondront à un besoin et tant qu’il y aura des ressources. Quand nous changerons nos façons de faire, quand il n’y aura plus de ressources, l’industrie changera. La question serait plutôt de savoir dans combien de temps et à quelle vitesse nous pourrons faire cela.

Selon vous, quel serait le principal changement à opérer dès maintenant ?

E. B. : Polluer ne devrait pas être gratuit. Certes, brûler des énergies fossiles et rejeter du dioxyde de carbone devient de plus en plus onéreux. Mais si l’on accélère ce mouvement, notre empreinte devrait diminuer plus rapidement. Au Canada, le plan climat de Justin Trudeau va dans ce sens. Il tente d’augmenter la taxe carbone, même si certaines provinces s’y opposent. En France, vous avez déjà une empreinte carbone relativement basse, vous avez mis fin à l’exploitation de charbon il y a déjà longtemps. De manière générale, l’Europe est plus en avance que l’Amérique du Nord et met des moyens sur le recyclage ou les constructions durables. Gouvernements, diplomatie internationale, entreprises, citoyens… c’est un tout. Chaque maillon compte.

Edward Burtynsky - Phosphor Tailings, Near Lakeland, Florida, USA (2012)

© Edward Burtynsky - Phosphor Tailings Pond #4, Near Lakeland, Florida, USA, 2012

Après tout ce que vous avez vu, vous semblez être plutôt confiant quant à notre avenir…

E. B. : Bien sûr, je suis plutôt optimiste ! Pourquoi s’échiner si tout est déjà perdu d’avance ?… Non, ce serait trop cynique. Je ne sais pas si vous avez des enfants. J’en ai, et je n’ai pas envie de les voir grandir dans un monde où il n’y aurait plus d’espoir. Je pense que l’on se doit d’essayer, de sentir que c’est encore possible. On ne sait pas de quoi le futur sera fait, mais qu’importe la tournure que prendront les évènements. Essayer de donner ce sens à sa vie publique, artistique ou privée… peut faire la différence.

Si quelqu’un jette un téléphone dans une décharge, un appareil technofossile, et que quelqu’un le déterre dans deux millions d’années, le téléphone sera intact, vous aurez encore la puce à l’intérieur, et ce quelqu’un se dira « Oh ! C’était ça l’anthropocène ! ».

Vous vous êtes entouré d'un groupe de scientifiques pour réaliser votre dernier film Anthropocene : The Human Epoch. Qu'avez-vous appris d'eux ?

E. B. : Les preuves que ces chercheurs ont rassemblées, celles de l’effet des activités humaines sur la Terre, m’ont énormément aidé. Ils regardent le monde de façon très différente, ont cette capacité de voir la moindre trace, même infime, que nous laissons sur cette planète, au-delà des bâtiments et des métropoles que nous construisons. Le plastique, le béton… toutes ces choses que la nature ne produit pas par elle-même et que les scientifiques appellent des « technofossiles » (des matériaux synthétiques et artificiels qui ne se décomposent pas suffisamment rapidement et créent une nouvelle couche géologique : la « technosphère », ndlr). À l’heure actuelle, nous avons déjà créé plus de 30 milliards de milliards de tonnes de ces déchets. Ils seront les archives de notre temps. Si quelqu’un jette un téléphone dans une décharge, un appareil technofossile, et que quelqu’un le déterre dans deux millions d’années, le téléphone sera intact, vous aurez encore la puce à l’intérieur, et ce quelqu’un se dira « Oh ! C’était ça l’anthropocène ! ». Dans des millions d’années, si tant est que l’Homme disparaisse, toutes les grandes métropoles que nous connaissons seront devenues de gigantesques monts. Des arbres auront poussé dessus, mais en dessous, vous aurez encore les galeries de métro que nous avons creusées, les tunnels, les mines et tous les éléments qui les composent, les rails, les circuits… Ce sont des marques permanentes, indélébiles. Échanger avec des géologues, se projeter avec eux dans des millions d’années, regarder ces conséquences en face, était fascinant. Ils voient ce que les géologues du futur comprendront de nous et de notre époque.

Edward Burtynsky - Silver Lake Operations #2, Lake Lefroy, Western Australia (2007)

© Edward Burtynsky - Silver Lake Operations #2, Lake Lefroy, Western Australia (2007)

Vous donnez beaucoup de conférences sur le sujet de l’anthropocène. Comment réagissent vos publics face à une réalité dont vous êtes l’un des rares témoins ?

E. B. : Beaucoup de gens découvrent l’existence de ces endroits et prennent conscience que ce qui se passe là-bas est en lien direct avec ce que nous vivons ici. Je leur rappelle que ce qu’ils voient leur permet aussi de se déplacer dans le temps. Depuis des centaines de milliers d’années, de l’âge de pierre jusqu’à l’âge de bronze… l’Homme est en quête des meilleurs matériaux… Nous avons cru que nos technologies modernes nous avaient fait passer à une nouvelle ère. C’est une erreur. Dans les carrières du Vermont ou dans celles de Xiamen, toutes les ères géologiques sont visibles. Il faut que nous comprenions cette logique du temps long, celui du futur, mais aussi celui du passé. Là encore, tout est intimement relié.

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Edward Burtynsky

Naissance : 1955

Nationalité : Canadienne

Formation : Photographie / Université Ryerson (Toronto)

Activité : Photographe, écologiste

Site : edwardburtynsky.com

Twitter : @EdwardBurtynsky

© Edward Burtynsky par Birgit Kleber

Edward Burtynsky a grandi en Ontario, au Canada, entouré de grands espaces : certains vierges, d’autres transformés par la main de l’Homme. Il commence la photographie vers 10 ans et parcourt à présent le monde pour rendre compte de l’impact de notre civilisation sur la nature. Avec ses photos, il veut créer « une expérience d'immersion où les gens disent qu'ils font partie de l’œuvre mais ne doivent pas l'aimer ». Ses œuvres sont exposées dans plus de soixante musées à travers le monde, dont le musée des Beaux-Arts du Canada, le musée Tate Modern à Londres et le musée Guggenheim de New York.


Cet article est paru dans la revue 18 de L'ADN. Cliquez ici pour en savoir plus.


 

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