Jérôme Cohen

Oui, votre entreprise peut agir pour la régénération de la biodiversité

Au Printemps de la Biodiversité, dans des ateliers ouverts aux citoyens comme aux entreprises, venez découvrir comment vous pouvez agir pour régénérer la biodiversité. C'est tous les mardis soir, jusqu'à fin juin, à Paris.

Jérôme Cohen est de ceux qui pensent que la transition écologique se fera avec les entreprises, ou ne se fera pas. En 2015, il a fondé ENGAGE, une structure qui collabore avec les entreprises et les citoyens pour faire advenir la transition. À l’occasion du Printemps de la Biodiversité qu'il organise, il revient pour L'ADN (dont il est partenaire) sur la façon dont il aide les entreprises à replacer le vivant au cœur de leur gouvernance.

Le Printemps de la Biodiversité, c'est quoi ?

Jérôme Cohen : C'est un cycle de conférences, de rencontres et de formations qui a commencé le 12 mai et qui s’étend jusqu’à fin juin. Tous les mardis soir, on propose des ateliers dédiés à la biodiversité, ouverts à tous, citoyens comme entreprises. Ce Printemps prolonge le Défi Biodiversité qu’on a lancé il y a deux ans auprès de quatre entreprises pionnières pour les transformer autour de la biodiversité. L’idée, c’est d’apporter de la connaissance via des conférences, puis de provoquer une phase d’intelligence collective pour décider de ce qu’on veut faire advenir, et enfin de faire naître des projets à impact au sein des entreprises.

On a choisi le thème de la biodiversité parce que c'est un sujet sur lequel les entreprises sont très en retard. Elles ont beaucoup plus entendu parler des questions de climat, d’émissions de gaz à effet de serre… La biodiversité est la grande absente, parce que c’est un sujet complexe. Pourtant je suis convaincu que les entreprises ont un rôle fondamental à jouer dans la protection et la régénération de la biodiversité.

Le lien entre biodiversité et entreprises n'est pas évident. À quel(s) niveau(x) les entreprises ont-elles un rôle à jouer ?

J. C. : Prenons des exemples concrets. Alenia, qui fait du conseil en informatique, ne comprenait pas au départ comment son activité pouvait avoir un lien avec la biodiversité. On l’a aidée à comprendre que ses serveurs informatiques avaient un impact direct sur le cycle de l’eau, entre autres, et généraient de la pollution numérique. Aujourd’hui, Alenia a ouvert une branche dédiée à la création d’activités informatiques compatibles avec la protection de la biodiversité.

BioBleud, qui fait des pâtes à tarte, a décidé de réduire sa dépendance à la monoculture en utilisant d’autres semences que le blé, de former ses clients aux enjeux de biodiversité, de faire évoluer les pratiques des agriculteurs avec lesquels elle travaille… Il y a eu une transformation concrète du business model.

Quelle est l'étape la plus importante du changement dans les entreprises ?

J. C. : C'est la phase de reconnexion au vivant. La transition écologique nécessite un changement de modèle culturel, voire spirituel. On a réifié la nature, on en a fait quelque chose d'extérieur, de méconnu, voire de dangereux. On a fini par oublier que la nature est en nous… C'est ça qu'il faut changer. On aura beau trouver des solutions pratiques et technologiques, on ne résoudra pas le problème fondamental si on ne change pas notre rapport au vivant. Nous devons comprendre la cassure entre nous et le vivant, et retisser ce lien perdu.

J’ai compris cela au moment de fonder ENGAGE. Je formais une quinzaine d'entrepreneurs de 20 à 30 ans dans un très beau lieu, au milieu d'une forêt. Un jour, en rapportant des champignons que j'avais trouvés, je me suis aperçu qu'un tiers des entrepreneurs n'avait jamais vu un champignon de sa vie. Ça faisait trois jours que j’essayais de faire entrer la biodiversité dans leurs projets, alors qu’ils n’avaient aucune idée concrète de ce qu'est le vivant ! Morale de l’histoire : si tu ne passes pas par une première phase de reconnexion à la nature, comment veux-tu que les gens changent leurs pratiques ? Depuis, dans nos formations, il y a toujours une phase où on met les mains dans la terre. On fait venir des paysagistes, on plante un jardin dans les locaux d’ENGAGE City

Cette reconnexion au vivant exige une grande prise de recul. Comment concilier cette vision large avec des objectifs business à court terme ?

J. C. : C’est compliqué, mais il commence à y avoir quelques bons arguments en faveur du changement. Les entreprises sont en train de comprendre que s’adapter à la transition écologique est une nécessité pour survivre. La résilience des entreprises va de pair avec la résilience du vivant. C’est la convergence des luttes !

L’effondrement de la biodiversité va confronter les entreprises à des risques croissants, liés à l'approvisionnement en matières premières, à la réglementation… Des risques financiers aussi : les critères des fonds d’investissement vont se resserrer, et si les entreprises veulent des financements, il va falloir qu’elles se bougent ! Sans compter les risques réputationnels : les entreprises qui n’incluent pas la transition dans leur stratégie vont avoir de plus en plus de mal à recruter.

Tous ces risques, les entreprises commencent à les comprendre. Il est dans leur propre intérêt de transformer radicalement leur business model. Si les entreprises ne font pas un virage fort d’ici quelques années, elles sont condamnées. Et ça, c’est une excellente nouvelle.

Quels sont les blocages qui subsistent ?

J. C. : Il est très difficile d’effectuer une transition systémique forte dans un temps très court. On n’a pas cent ans, ni même cinquante ans pour faire bouger les choses. Or, faire changer les grandes entreprises dans un temps limité, c’est très compliqué. Il y a des freins managériaux : certains managers ont été biberonnés à des process très différents et sont difficiles à faire bouger. Mais on ne peut pas attendre que la future génération de décideurs se mette en place.

Ensuite, il y a la difficulté à toucher au business model des boîtes. Cela met en danger leur rentabilité. Les entreprises sont prises dans des injonctions contradictoires de court terme et de long terme, avec d’un côté une demande de changement, et de l’autre les actionnaires qui leur demandent de continuer à être rentables…

Et puis il y a le cas des PME, qui n’ont ni le temps, ni l’argent, ni les compétences nécessaires à cette transition. Les grosses boîtes commencent à avoir de vraies équipes RSE, des formations… Dans les PME, il n’y a rien de tout cela. Pourtant si elles n'arrivent pas à financer de nouveaux outils compatibles avec la transition, elles n'auront plus le droit d’exercer, à cause de la réglementation qui se durcit. Là encore, il y a des injonctions contradictoires. Ce sont les PME qui souffriront le plus de la transition. Il faut aider en priorité ces acteurs qui n'ont pas les moyens d'y arriver seuls.

Depuis la création d'ENGAGE, avez-vous constaté des progrès, dans les entreprises et ailleurs ?

J. C. : Oui, c'est évident. Il y a dix ans, et même encore il y a cinq ans, on nous prenait pour des khmers verts, des Amish… On a eu droit à toutes les dénominations possibles ! Depuis trois ans, il y a eu une accélération de la prise de conscience.

Je pense aussi qu’on est en train de se libérer d’une vision fragmentée de nos vies. On travaille beaucoup là-dessus chez ENGAGE : comment puis-je être citoyen dans ma responsabilité de salarié ? La pandémie, entre autres, a permis aux gens de se considérer comme une seule et même personne à tout moment de leur vie, dans le boulot ou non. Je suis persuadé que cela va faire avancer les choses.

Un dernier conseil pour les entreprises ?

J. C. : La clé, c’est l’intelligence collective. Il faut arriver à faire en sorte que la transformation émane des personnes elles-mêmes, grâce à un travail d’éveil. On fait travailler tous les départements de l’entreprise – achats, marketing, distribution… mais aussi toutes les parties prenantes à l’entreprise – son territoire, les associations du coin, ses fournisseurs, les pouvoirs publics… Sans ce travail à tous les niveaux en interne comme en externe, la transition ne peut pas se faire avec l’intensité requise. C’est l’écosystème de l’entreprise lui-même qui doit décider de changer.

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