Lars Eidinger

L'expo de Lars Eidinger pour voir ce qu'on ne voit plus : « Nous sommes la Nature !  »

© Nils Müller

À voir absolument : l’exposition solo du comédien star Lars Eidinger à la galerie Ruttkowski;68 à Paris. L’artiste interroge notre rapport à la nature et nous aide à voir ce qu'on ne voit plus. Entretien.

En Allemagne, Lars Eidinger est une superstar. En France, il est moins connu, et on le cantonne souvent à l’univers des amoureux du théâtre. L’homme appartient effectivement à la royauté du spectacle vivant européen. Depuis plus de deux décennies, il est le comédien phare de la Schaubühne de Berlin, en compagnonnage artistique avec le dramaturge et metteur en scène Thomas Ostermeier. Mais le comédien déploie son talent – depuis tout ce temps – également dans la musique et la photographie. Il présente depuis le 9 avril et jusqu’au 15 mai 2022 à la galerie Ruttkowski;68 à Paris son exposition « Happy Garten » , composée de photos, de vidéos et d’objets.

« Quand avons-nous cessé de nous considérer partie de la nature ? Nous sommes la nature. Lorsque l’humain a une réaction allergique aux animaux ou aux plantes, nous sommes au-delà de l’Eden » , écrit dans sa note d’intention l’artiste.

Armé principalement de son smartphone, Lars Eidinger saisit et révèle un quotidien que nos yeux de citadins pressés ne voient pas toujours. Ici, l’artiste se focalise sur une nature que la main humaine a voulu dompter et qui reprend le pouvoir. Tour à tour, ces images amusent, émeuvent, interpellent. Lars Eidinger n’en est pas à son coup d’essai : l’exposition « Klasse Gesellschaft » à la Hamburger Kunsthalle en Allemagne confrontait son regard avec celui des grands maîtres hollandais, une discussion visuelle qu’il poursuit en ce moment à Vienne en Autriche avec l’exposition collective « Take my hand and I’ll show you what was and will be ».

Nous en avons discuté avec lui lors de son passage à Paris. Rencontre.

« Happy Garten » , Lars Eidinger à la galerie Ruttkowski;68. Crédit – Thomas Cecchelani

Vous avez exposé cette année à Hambourg, et en ce moment à Vienne. Cette exposition « Happy Garten » est-elle dans la continuité ?

Lars Eidinger : C’est la première exposition que je thématise ainsi sur la base de motifs qui se répondent. L’idée de « Happy Garten » m’est venue avec cette photo que j’ai prise d’une enseigne de restaurant chinois dans le quartier de Steglitz à Berlin. (L’enseigne est toute rouillée, le lieu paraît abandonné, et la nature a envahi le fronton du restaurant, ndlr). C’est juste à côté d’un grand bâtiment que j’ai toujours trouvé fascinant, de grands ensembles imaginés par l’architecte Georg Heinrichs et sous lesquels file l’autoroute. Ce que j’aime, c’est l’association de ces deux mots qui a priori ne vont pas ensemble – outre la faute d’orthographe.

L’oxymore, le mariage des contraires, est un motif que vous aimez bien manipuler.

L. E. : Oui, j’aime bien jouer avec. Mon premier livre s’appelait Autistic Disco. Le prochain devrait s’appeler « Vollendete Gegenwart » (Présent parfait ou passé composé, ndlr). Le nom « Happy Garten » reflète bien la thématique de l’exposition, qui est l’aliénation, l’éloignement de la nature, et nos tentatives désespérées de limiter et de dompter la nature. Les photos racontent cet essai misérable de l’être humain, et comment la nature reconquiert l’espace.

À cet égard, dans le vocabulaire courant, nous utilisons des termes assez éloquents. On parle de catastrophes naturelles… Mais il s’agit souvent de catastrophes humaines. La nature résiste, contrairement à l’être humain.

Je souffre moi-même de pas mal d’allergies : je suis allergique aux poils d’animaux, à la salive, aux graminées, au pollen… En gros, je suis allergique à tout ce qui au fond, est naturel. Tout ce qui est synonyme de la Nature. Si l’être humain devient allergique à ce qui est naturel, il est au-delà de l’Eden. À la Gemäldegalerie à Berlin, il y a un tableau que j’aime beaucoup, un tableau de Cranach qui s’appelle Paradis dans lequel l’Eden est représenté comme un endroit naturel. C’est fou, quand on parle du paradis, on part toujours du principe qu’il s’agirait d’un endroit dans l’au-delà. Mais non, on l’a oublié, nous sommes en fait déjà au paradis.

Votre travail m’évoque cette idée qu’on ne distingue, on ne voit plus les choses pour ce qu’elles sont. Comment définiriez-vous votre approche ?

L. E. : Oui, c’est à peu près ça. Ce qui m’intéresse, c’est l’invisible. On ne le voit pas, non pas parce que ce serait secret, dissimulé ou difficile à trouver. On ne le voit pas, parce qu’on a appris à ne plus voir. Tout comme effectivement, lorsqu’on mange une escalope, on a appris à oublier qu’il s’agit bien d’un animal.

Les motifs que je représente sont tirés du quotidien, ce que chacun d’entre vous croise dans la rue, mais ne voit pas. Ce ne sont pas des moments particuliers ou loufoques, c’est quotidien. Je veux simplement les rendre visibles, sans porter un jugement ou être moralisateur. Avec mes photos, je décris.

Et quel rôle tient le smartphone dans cette « description » du monde ? Est-ce comme un pinceau ou un prolongement de votre regard, comme un troisième œil ?

L. . : J’aime bien l’idée du troisième œil. Pour moi, avec mes photos, je ne crée rien. Les images sont comme des « objets trouvés » . Je n’ai pas influé sur ce que je photographie, je ne les ai pas créées. Je les ai vues. J’utilise principalement le smartphone. Le téléphone me paraît être le meilleur outil pour refléter ce regard-là. C’est moins évident avec les appareils photo classiques. Pour prendre des photos avec un reflex, – vous allez voir, c’est parlant – vous regardez à travers un « viseur » (Sucher, en allemand. Littéralement, un « quelqu’un qui cherche » , ndlr). J’ai donc « vu » quelque chose, puis je l’ai trouvé à travers le viseur. Je n’aime pas ça. Avec le smartphone, c’est bien plus direct. C’est un peu comme s’il faisait le médiateur entre le motif et moi.

J’ai commencé à utiliser un Leica ; et de photographier en noir et blanc, je vois bien que je regarde, je vois différemment. Probablement à cause des contrastes qu’induit l’utilisation du noir et blanc.

Photos dans une galerie
« Happy Garten » , Lars Eidinger, à la galerie Ruttkowski;68, Paris – Crédit : Thomas Cecchelani

Il s’agit donc de débusquer un « objet trouvé » ?

L. E. : Oui, et de rendre visible ce qui est omniprésent. C’est ce que j’aime dans l’idée de l’objet trouvé ou du ready-made, c’est que l’artiste ne fait rien d’autre que le placer sur un podium ou lui donner un cadre. Tout est déjà là. Quand l’artiste Joseph Beuys déclare que tout être humain est un artiste, il ne dit rien d’autre que ça, je crois. Un de nos plus grands défauts se loge dans notre capacité à refouler, à écarter, à occulter le quotidien. Je veux faire le contraire et le confronter.

Dans d’autres expositions, j’ai montré des photos de sans-abris, de gens qui habitaient dans la rue. C’est fou de voir à quel point certaines personne s’énervent de voir ces photos. Je lis çà et là que photographier les sans-abris serait leur enlever leur dignité. C’est hypocrite. Combien de personnes ai-je vu dépasser un homme allongé dans la rue ? Ou pour revenir au premier sujet qui nous occupait, ne voyons-nous pas à quel point la Nature se défend, se défie de nous, et combien nous la limitons ?

« Happy Garten », Lars Eidinger, Ruttkowski;68 (8 rue Charlot, Paris). Jusqu’au 15 mai 2022.

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