Jeunes filles dans une manif climat

On n’a plus le temps d’attendre d’avoir 30 ans

© Bruno Kestemont

La confrontation n’est pas un but en soi mais une méthode militante. Si Greta Thunberg interpelle les dirigeants d’un « How dare you? » retentissant, Camille Etienne lance un « Réveillons-nous !  » éblouissant. Mais un tel réveil est-il suffisant ? Rencontre avec l’activiste pour la justice climatique et sociale de 23 ans qui dit très haut la nécessité de s’engager ici-bas.

Les appels à la mobilisation face au dérèglement climatique sont plus vieux que vous… Pourquoi n’arrive-t-on pas à enclencher la transition écologique ?

Camille Etienne : Dans Le Bug humain, Sébastien Bohler explique que dans la structure même de notre cerveau, nos fonctions primaires sont celles de dominer, conquérir et se reproduire. Cette prédisposition est entretenue par des sollicitations extérieures constantes qui nous conditionnent à consommer. Le discours écologique qui demande de faire et de consommer autrement est donc difficile à accepter. Nous devons revoir nos méthodes pour déjouer ces injonctions contraires à la prise de conscience de l'urgence écologique qui sont quotidiennes, massives et insidieuses.

N’y a-t-il pas également un échec du militantisme écologique ?

C.E. : Geoffroy de Lagasnerie montre dans Sortir la gauche de son impuissance politique que les victoires sociales ou écologiques sont en réalité des « non-défaites ». D'un point de vue méthodique et militant, à n’agir qu’en réaction, nous n’avons plus la place de proposer notre propre projet politique, de créer des moments de militantisme intellectuel ou d’actions concrètes de conquête de l’opinion. 

Faut-il aussi nous avouer que nous sommes en partie responsables et nous confronter à notre ambiguïté : nous souhaitons la transition mais pas au prix de notre confort ?

C.E. : La réponse structurelle est importante. Ce n’est pas qu’un problème d’égoïsme. Les politiques publiques existantes sont un obstacle à la transition. Prendre le train est moins polluant que l’avion. Pourtant le kérosène n’est structurellement pas aussi taxé que le train, tous les aéroports sont subventionnés et l’État donne des milliards à Air France ! La destruction du vivant est organisée. Il faut être capable de la déjouer collectivement. D'où la nécessité de l'action citoyenne et du lobbying politique.

Ces actions connaissent quelques succès (condamnation de l’État français dans « l’Affaire du Siècle », définition de l’écocide) mais ils restent symboliques. Que faut-il pour basculer réellement dans la transition écologique ?

C.E. : Il n'y a pas « 10 bonnes actions pour sauver la planète » ! Il serait prétentieux de prétendre connaître les étapes à suivre pour que le monde change. Le défi, immense et vertigineux, est de changer intégralement notre façon d'être au monde. Baptiste Morizot parle de manière d'« être vivant ». Être activiste, c'est donc changer profondément, intrinsèquement, son rapport au monde, du Coton-Tige jusqu'à la géopolitique, la démocratie, le rapport aux autres espèces... Cela laisse de la place à des luttes qui peuvent être très différentes. On a besoin de moments où s'organiser collectivement pour avoir un impact plus fort par le nombre et la puissance que crée le groupe, mais il y a plein de manières de faire de la transition un impératif de vie absolu, dans son travail, au quotidien ou dans ce que l'on attend des politiques et des entreprises.

Se reposer sur cet activisme individuel ne revient-il pas à abandonner la possibilité d’un changement plus structurel ?

C.E. : Une étude de Carbone 4 démontre que si tous les Français étaient parfaitement écolos, on ne réduirait que de 25 % nos émissions de gaz à effet de serre. Une telle réduction, c'est peut-être une espèce qui ne disparaîtrait pas, 1 centimètre de glace qui ne fondrait pas, une personne qui ne deviendrait pas être déplacée climatique. Même des actes qui peuvent paraître individuels ont en réalité un impact collectif. Réduire sa consommation de viande, ce « petit geste du quotidien », c'est profondément collectif. Des gens meurent directement de notre consommation, par des mécanismes d'accaparement des terres et de déforestation pour nourrir le bétail avec le soja. C’est le cas au Brésil où des peuples indigènes sont en danger. Il faut donc nous engager dans notre vie quotidienne, mais je n'aime pas la ligne du « tous colibris » qui fait peser toute la responsabilité sur l’individu alors qu'elle est majoritairement ailleurs. Les 75 % restants viennent des entreprises et de l'État. Il faut donc décider des actions à mener en cherchant l’impact maximal. 

N'y a-t-il pas alors besoin d'une certaine forme de radicalité, de moyens et d’objectifs, d’autres manières de militer, d’interpeller, de convaincre ?  

C.E. : Il ne faut pas définir la radicalité à travers le prisme du spectaculaire. Être radical, c'est aller à la racine du problème et arrêter ce rapport de domination de l'humain sur la nature, de l'homme sur la femme, de la majorité sur les minorités, et le modèle économique qui en découle. La vraie question est comment fait-on très concrètement ? Et là, on tâtonne. Il est impossible d'en finir avec le capitalisme, le patriarcat, la domination sur la nature et le spécisme en une action. Cela prend des formes différentes et complémentaires. 

Il n’y a donc pas besoin de confrontations plus radicales ?

C.E. : Il y a déjà une radicalité d’action : camper trois semaines devant l'Assemblée nationale, faire de la désobéissance civile, porter plainte contre trois ministres pour inaction climatique, éteindre les devantures des magasins, manifester sur le tarmac des aéroports... La clé est d'être complémentaire et de trouver d'autres formes de contestation. Il faut vraiment innover dans les luttes pour être plus nombreux. Tout le monde ne peut pas se retrouver dans les formes traditionnelles du militantisme. Il y a des personnes agoraphobes qui ne peuvent pas participer aux marches, d'autres qui ne sont pas capables de faire de la désobéissance civile. Si des gens n'ont pas envie de ces modes d'action, il y en a d'autres à faire exister. Certaines formes ont répondu aux questions d'un temps et il faut toujours évoluer avec le monde. Ce n’est pas dire que les mouvements n’ont pas réussi mais nous sommes encore beaucoup trop peu comparé à l'urgence.

Quelles pourraient être ces autres formes de militantisme ? 

C.E. : On a besoin de faire de la vulgarisation scientifique. C'est indispensable pour combattre les climatosceptiques et ceux qui veulent faire passer les mesurettes gouvernementales pour des politiques ambitieuses, comme ce fut le cas avec la loi climat. Il faut équiper les gens d’un esprit critique capable d'être beaucoup plus exigeant, de discerner l'action du vide. Un grand problème de l'activisme est de penser que si nous le savons, les autres aussi le savent. Or nous n’avons pas tous un accès égal à la connaissance. Il faut donc distribuer et expliquer les informations le plus largement possible. Si nous avions tous le bon niveau de compréhension du problème écologique, nous serions tous en train de paniquer et de faire de l'urgence écologique l'impératif de nos vies ! Les gens ne pourraient pas en conscience perpétuer ce massacre organisé du vivant. Mais il faut prendre les gens là où ils sont et les embarquer avec nous avec une exigence, une écoute et une ambiance qui donnent envie d'aller vers un monde différent. 

Vous avez aussi choisi la voie artistique en formant le duo Pensée Sauvage avec votre meilleur ami Solal. Vous produisez ensemble des courts métrages engagés et esthétiques. Cette voie de l'imaginaire n’est-elle pas en décalage face à la nécessité vitale d’actions concrètes ?

C.E. : Nous avons besoin de créer un récit qui ne soit pas uniquement basé sur la peur d’une réalité que l’on voudrait fuir, mais qui montre que l’on est capables d'aller vers quelque chose de meilleur. Et le pouvoir des récits est concret sans être immédiatement tangible ! Notre modèle économique repose ainsi sur le mythe d'une croissance économique absolue et continue, mesurée par le PIB comme indicateur de bien-être des populations, de baisse du chômage et d'amélioration de qualité de vie. Ces structures de pensée sont créées par la culture. Donc, en agissant sur la culture, on agit aussi sur la réalité. Certes, on ne va pas physiquement empêcher quelqu'un d'aller dans une enseigne de fast fashion, mais on va directement faire naître en lui l'idée et l'envie de se renseigner, lui donner tout le pouvoir qui découle du savoir et la capacité, face à un acte de consommation ou de vote, d’incarner la transition écologique. On doit désormais faire, être et vivre à travers ce prisme de l'urgence écologique et sociale qui doit être un impératif absolu de nos vies. On n’émeut pas les gens avec des chiffres, mais on peut les faire pleurer avec un film.

Face à l’urgence, il reste la voie politique dont les représentants ne brillent pas par la permanence de leurs engagements. Croyez-vous à la possibilité de faire changer les choses par ce biais ? 

C.E. : Si on attend que ces décideurs soient à la hauteur, nous serons déçus. Il faut retrouver la polis au sens originel, ce sens du commun perdu parce que le modèle néolibéral nous a vendu le récit de l'individualisme. Nous devons à nouveau être capables de nous passionner, de donner de notre temps et de notre énergie pour la manière dont nous voulons vivre ensemble et être au monde collectivement. 

On peut aussi soutenir des initiatives comme la Primaire Populaire, qui tente de désigner un candidat de manière différente pour ne plus avoir à voter pour le moins pire mais que l’on puisse avoir quelqu'un à la hauteur des enjeux. 

D’un point de vue concret, la présidentielle est forcément à prendre en compte dans notre lutte. Ça ne veut pas dire cautionner le présidentialisme de la Cinquième République mais, à court terme, il faut des gens proches de nos idées au gouvernement. Il faut donc continuer le lobbying auprès des politiques et des médias pour que les débats de la présidentielle se focalisent sur l'enjeu écologique. D’ailleurs, j'aime ce rapport de force. C'est là où je sens que je peux avoir un impact et des résultats concrets. 

Ne craignez-vous pas une forme de récupération, ou est-on obligés de « faire avec » comme dirait Yves Citton ? 

C.E. : Il faut prendre en compte la réalité : d'après les derniers sondages, Marine Le Pen et Éric Zemmour forment le premier bloc politique. Dans tous les cas, ils auront une tribune. Il faut donc quelqu’un pour les mettre face à leur incompétence totale sur les questions environnementales. Ce serait une erreur condescendante de ne pas parler à ces électeurs qui représentent une majorité. Chantal Mouffe nous rappelle que la pensée politique est agonistique. C’est un rapport de force. On a ce devoir d'être un contre-pouvoir, une « contre-vision », sinon leurs faux discours sont pris pour une vérité et c'est dangereux.

Quelle est la ressource de la confrontation au long cours pour ne pas sombrer dans la solastalgie mais se dire « ça ne va pas vite mais on continue » ?

C.E. : Ce n'est pas un choix mais une nécessité. Égoïstement, on se sent mieux dans l'action, cela réduit la dissonance cognitive en mettant en accord nos pensées et nos actes. Cela enlève aussi une partie du poids de l’impuissance car on a parfois de l’impact. Certaines choses changent, doucement. Les choses fortes résonnent chez les gens. Face à l’urgence, il est difficile de supporter la lenteur, mais quand je rentre dans les montagnes où j'ai grandi, je ne me pose plus la question. Je le fais parce que c'est juste. Je me sens vivante dans un monde qui se meurt. C’est à la fois terrible et indispensable. 

À voir : Réveillons-Nous de Pensée Sauvage (Camille Etienne & Solal Moisan) sur YouTube

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