fête dans une cuisine

Se rappeler ce que l’on gagne

© Tobias Tullius

Renoncer à une dépendance, consciente ou inconsciente, est un sevrage. Un chemin long et difficile. Claire Touzard a partagé le sien dans Sans alcool. Un témoignage indispensable et une question cruciale : et si la liberté, c’était la sobriété ?

Vous arrêtez de boire d'un coup un 31 décembre. Cela coïncide avec la rencontre avec votre compagnon, lui-même ancien alcoolique, et votre honte face à ses réactions. Vous saviez pourtant que vous buviez trop. Vous en constatiez les effets sur votre santé et votre vie sociale. Connaître le danger ne suffit donc pas à renoncer ?

Claire Touzard : La décision d'arrêter est rapide, mais c'est le fruit d'un long travail intérieur dans lequel la conscience du risque ne suffit pas. Pour en finir avec une addiction, il faut intellectuellement et physiquement arriver au bout d'un cycle. C'est à ce moment-là qu'on se rend compte qu'on peut se passer de quelque chose qui nous détruit. Mais il y a un long chemin avant. Je n'ai pas arrêté de boire parce que j'ai rencontré Alexandre. Sa sobriété a interrogé beaucoup de choses, et c'était plus facile de faire ce travail-là sans être seule, mais mon choix était déjà en gestation. Les AA (Alcooliques anonymes) diront qu’il y a quelque chose d'un peu mystique dans la prise de décision. D'un coup, on voit la vie sous un autre prisme et on décide de passer de l'autre côté.

Il n'y a donc pas de transition, pas de réduction progressive de la consommation. Le sevrage doit être total et brutal ?

C.T. : Je ne suis pas addictologue. Je ne peux que partager mon histoire. J'étais alcoolique. L'alcool cristallisait mes rapports amoureux, ma féminité, ma gestion de l'angoisse... Je lui donnais une grande importance, comme si toute ma vie reposait dessus. Il faut basculer de l'autre côté pour réaliser à quel point c’est une fausse croyance, à quel point ce système ne fonctionne pas. Ce fut une rupture ardue à cause du manque physique permanent et du caractère normatif de l'alcool. Difficile de se défaire d'une dépendance qui vous entoure culturellement et structurellement ! En France, on boit parce que tout le monde boit. Ça n’est pas un problème, puisque tout le monde le fait... Comme toutes les normes, il faut du temps pour la déconstruire.

Est-ce pour cela que la sobriété radicale est corrosive ?

C.T. : La sobriété est un bouleversement physique et psychologique qui interroge toutes les mauvaises habitudes qui nous gouvernent. J'y ai retrouvé les mêmes mécanismes que dans mes réflexions sur le féminisme et la déconstruction du patriarcat. Pour l'alcool comme pour la culture du viol, la société ignore les chiffres et les témoignages. Au-delà du déni, on installe une fausse vérité où l'alcool, pilier de la culture française, n'est que festif, et le questionner est antisocial. Chaque nuisance est habillée d'une illusion. La sobriété est une lucidité qui percute ces normes et ces mensonges. 

Si chaque danger est combattu par une illusion, nous entretenons alors volontairement notre servitude ?

C.T. : Personne n'a envie de remettre en question sa consommation. Difficile de déconstruire des habitudes qui arrangent tout le monde. Donc on continue ! Pourtant, dès qu'on passe de l'autre côté, on voit autour de nous tous les gens qui se détruisent et se maintiennent dans un état d'hébétude et d'oubli. L'alcool, c'est la philosophie du pire. On se dit qu'on peut supporter les humiliations, les frustrations et les peines grâce à la bouteille. Quand on arrête de boire, on est obligé de transformer le réel, de le produire plutôt que de le subir, parce que sinon il n'est pas supportable.

Vous dites d’ailleurs que la sobriété est un art rebelle…

C.T. : La sobriété est extrêmement subversive puisqu’on nous incite à nous construire à travers l'alcool, dans une idéologie qui pose la nécessité d'éléments externes pour atteindre le plaisir : on ne peut pas dans notre état normal être festifs, hédonistes ou épicuriens. C’est une totale dévalorisation du pouvoir humain au profit de la consommation. Boire, c’est par définition consommer, or il faut être producteur pour changer sa vie. Pendant vingt ans, j'ai cru que je ne pourrais jamais faire la fête sans boire. Maintenant que je ne picole plus, je suis bien mieux en soirée ! Et mes pensées ne meurent plus à l’heure de l’apéro.

On confondrait émancipation et dépendance alors qu’on n’est jamais aussi libre que quand on est sobre ?

C.T. : Nous subissons un imaginaire extrêmement puissant, qu’il soit cinématographique, littéraire ou publicitaire. Pour les femmes, boire ressemblait à une émancipation, car on arrivait sur un territoire masculin. Une femme qui boit casse son image, semble prendre de l’espace. Sauf que, même si cela donnait un air punk, l'alcool est une autodestruction. Or il n’y a rien de plus puissant et de plus fort pour une femme que d'être maître de son esprit. Ce n'est pas boire une bouteille de gin pour faire cowgirl. Ça, c'est marketing. La réalité, c'est qu'on ne se rebelle pas au bar mais dans la rue ou par l'écriture. C'est ça, la vraie révolution !

Vous parlez beaucoup de « l’autre côté ». Quelle est la position du sobre dans notre société ?

C.T. : C'est un questionnement perpétuel et un équilibre étrange. Il y a une forme de bonheur intense d'avoir réussi à vaincre une addiction. Mais c'est aussi une lutte quotidienne pour s'insérer dans une société construite autour de l'aspect social de l’alcool. C’est très dur. Parfois j’ai du mal, même si je n'ai plus envie de cette ivresse-là. Quand on est stable, on décentre le plaisir, on découvre d'autres ivresses.

Comment transmettre votre prise de conscience sans paraître pontifiante ou moralisatrice ?

C.T. : C’est vrai qu’une fois sobre, quand on voit des gens bourrés, on voit tout de suite leur souffrance. Mais on ne peut pas porter des jugements de valeur. Chacun est libre, et cela ne sert à rien de culpabiliser les gens. Je crois qu’on peut leur parler en utilisant de nouvelles images, prôner une sobriété lumineuse et vraiment valoriser la rébellion et la liberté. Tout le monde en a un peu marre, de ce vide de sens, et la problématique de la sobriété permet de l’aborder. Cela ouvre de nombreuses questions sur notre société et nos choix, cela rapproche du selfcare et de l’affirmation de soi.

La sobriété est donc un choix quotidien sans cesse réactualisé ?

C.T. : C’est avant tout une délivrance. Mais il faut en permanence mettre en perspective ce qui semble être un plaisir facile et immédiat (boire un verre) et la liberté d’être délivré d’une addiction sur le temps long. C’est une bataille quotidienne en moi, qui nécessite quotidiennement de se rappeler ce que l’on gagne et qui est toujours plus puissant.


Claire Touzard, Sans alcool, le jour où j’ai arrêté de boire, Éditions Flammarion (2021)

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