Agribashing : quand un hashtag ne fait pas vraiment avancer le débat

Le terme agribashing désigne des critiques violentes et permanentes subies par les agriculteurs. Sauf qu’il pourrait n’être qu’un outil de com’ au service des lobbies.

[Article initialement publié le 8 novembre 2019 et mis à jour le 14 novembre 2019]

En France, le monde agricole est en souffrance. Les chiffres sont effarants : selon la Mutualité sociale agricole, l'organisme de protection sociale des agriculteurs, un tiers d'entre eux gagne moins de 350 euros par mois. Et selon le Sénat, en France, un agriculteur s’est suicidé tous les deux jours en 2016. C’est 20 % de plus que le reste de la population.

En parallèle de ce dramatique constat, il paraîtrait que les agriculteurs subissent de sévères critiques. Les médias, l’opinion, les ONG… tout le monde s’unirait dans un même mouvement, que la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d'exploitants agricoles, le plus gros syndicat du secteur) qualifie d’« agribashing ». On craint pour les agriculteurs et leur intégrité. À tel point que Didier Guillaume, ministre de l’agriculture, a annoncé vouloir lancer un « observatoire de l’agribashing » en avril.

Mais se pourrait-il que ce terme reflète moins une guerre entre l'opinion publique et les agriculteurs que la volonté de polariser les débats ? Dénoncer les tensions plutôt que d'adresser les sujets de fond (pesticides, rémunération, cultures intensives) et envisager la possibilité d'une refonte du modèle... à qui profite le crime ?

Petite genèse

Selon l’agence Uptowns, spécialisée dans la détection de micro-communautés en ligne, tout commence en 2014. À l’époque, Yann Martin, agriculteur engagé en faveur du glyphosate, des OGM, et contre l’agriculture bio, publie un billet de blog. Il s’y énerve contre des agriculteurs qui ont incendié le centre des impôts de Morlaix et qui contribuent, selon lui, à ce qu’il appelle l’ « agriculture bashing ».

Deux ans plus tard, c’est Gil Rivière-Wekstein qui reprend le flambeau et qui contracte l’expression dans un hashtag : #agribashing. Fondateur de la revue Agriculture et Environnement, il est plutôt remonté contre le bio.

En avril 2017, la FNSEA adopte le terme à l’occasion d’une conférence de presse. Le hashtag prend de l’ampleur fin 2018, lors de nombreuses discussions autour du glyphosate et des pesticides suite à la révélation des bébés nés sans bras dans l’Ain.

Les agriculteurs, responsables de tous les maux ?

« Les agriculteurs ont l’impression d’une mise en cause systématique de ce qu’ils font, constate Gil Rivière-Wekstein. Ils ne comprennent pas pourquoi d’un seul coup, les pesticides sont devenus une affaire d’État. Mais il n’y a pas que ça. » Il y a deux ans, Gil Rivière-Wekstein a écrit un livre. Intitulé Panique dans l’assiette : ils se nourrissent de nos peurs. Il y décrypte les attaques subies par l’agriculture conventionnelle. « Le modèle actuel serait mauvais, il faudrait le remplacer par un autre… bien sûr, le modèle agricole est perfectible. Mais on ne peut pas non plus parler de modèle intensif, comme c’est le cas dans d’autres pays », explique-t-il.

Il a le sentiment que tous les maux contemporains sont attribués aux agriculteurs. Les abeilles disparaissent ? C’est leur faute. Les inondations ? Idem. Les cancers ? N’en parlons pas. Le résultat, c’est un sentiment d’exclusion exacerbé de la part des premiers concernés. Il mentionne aussi la responsabilité des journalistes, et notamment d’Élise Lucet. « Cette année, elle a consacré six émissions à l’agriculture. Pas une seule fois elle n’a mis le monde agricole en valeur. Alors qu’en France, nous avons l’une des plus belles agricultures du monde. »

Pourtant, face aux chiffres sur le taux de suicide et les salaires de certains agriculteurs, Gil Rivière-Wekstein est obligé de l’admettre : le modèle économique est catastrophique. « Les structures d’accompagnement et de rémunération des filières ne sont pas suffisantes. Il y a une grande solitude dans certains territoires. C’est certain qu’il faut changer cela. »

Agribashing… ou pesticidesbashing ?

« Pardonnez-moi l’expression, mais on a un peu l’impression que des bobos donneurs de leçons qui ne savent pas faire la différence entre l’orge et le blé se sentent légitimes pour aborder un sujet qu'ils ne maîtrisent pas », s'agace Gil Rivière-Wekstein. Un paradoxe, car selon le baromètre d’image des agriculteurs, 74% des Français leur font confiance.

Comment les agriculteurs pourraient-ils subir un agribashing permanent tout en étant aussi populaires ? Dans une tribune parue sur le site Reporterre, le militant écologiste François Veillerette, qui préside l’association Générations Futures, déplore une confusion généralisée. Pour lui, l’agribashing n’est qu’une « fable », qui « freine l’indispensable évolution de l’agriculture ». Il condamne évidemment les agressions dont sont victimes les agriculteurs… mais regrette également une manœuvre de la FNSEA. Selon lui, le syndicat associe toute critique du modèle actuel (envers les pollutions environnementales, les pesticides, les conditions d’élevage…) à une critique de l’agriculture et des agriculteurs dans leur ensemble. Or, il estime « légitime de mettre ces sujets dans le débat public (…). Cela ne constitue en aucun cas une volonté d’agresser l’agriculture, mais l’expression d’une exigence croissante sur les questions sanitaires et environnementales. »

Taire les critiques du système agroalimentaires fait surtout du mal… aux agriculteurs

François Veillerette ne s’arrête pas là. « Cette campagne outrancière de la FNSEA sur un agribashing fantasmé pourrait menacer la liberté d’expression et d’information, poursuit-il. La poursuite de cette stratégie de disqualification de toute critique du système agroalimentaire, au motif qu’elle constituerait un insupportable agribashing, [serait] une grave menace pour les agriculteurs eux-mêmes. »

Un point de vue partagé par Raphaël Pradeau, porte-parole de l’association indépendante Attac.

Il nous explique que la FNSEA, de par son statut dominant, impose sa vision dans l’opinion. « Le terme a été tellement rebattu qu’il a été popularisé avec un certain succès, notamment dans les médias. » Le problème ? C’est que le syndicat serait totalement dévoué aux gros industriels. « Il n’y a qu’à jeter un œil aux présidents qui se sont succédé à la tête de l’organisme » raille-t-il.

Il l’affirme : les agriculteurs sont pourtant de plus en plus nombreux à vouloir passer au bio et se passer de glyphosate. « La FNSEA joue un jeu dangereux. Plutôt que d’inciter l’État à accompagner les agriculteurs à sortir des pesticides de synthèse, elle veut faire croire au grand public qu’on ne peut pas s’en passer, et qu’il faut à tout prix soutenir l’agriculture intensive. Or, les agriculteurs sont les premières victimes de ce système : les syndicats devraient réclamer des mesures pour les sauver. »

À propos de pesticides, Gil Rivière-Wekstein est remonté. « Tout le monde en a peur. Mais il ne faut pas oublier que les principales causes de cancer en France, ce sont l’alcool et les cigarettes. D’après l’OMS, seuls 0,1% des cancers sont attribuables aux pesticides ! » Selon lui, aucun problème avec les modes de production actuels. « Le marché du bio est un marché qui fonctionne sur la peur. Il n’y a aucun risque pour le consommateur ni pour l'agriculteur. » En réalité, c’est un peu plus compliqué : les pesticides sont très nombreux, et possèdent des classifications différentes. Sur son site, l’OMS précise d’ailleurs que « l’utilisation généralisée des pesticides entraîne des problèmes de santé et des décès dans de nombreuses régions du monde », sans toutefois préciser lesquelles. Sur une page de questions-réponses liée au sujet, l’organisation explique aussi que « les pesticides peuvent avoir des effets indésirables sur la santé, parmi lesquels des cancers, sur la procréation et sur les systèmes immunitaires ou nerveux ». Des débats purement politiques, regrette Gil Rivière-Wekstein. 

Gil Rivière-Wekstein regrette des débats qui seraient purement politiques. « En ce moment, la marotte, c’est le glyphosate. Son interdiction va provoquer plus de labeur, et il sera remplacé par d’autres produits peut-être plus nocifs. Mais puisque le combat du glyphosate sera gagné, personne ne s’en souciera. Mais c’est un bon moyen de gagner des électeurs. »

« Pas obligés de tuer la planète pour la nourrir »

Tout le monde n’adhère pas au discours de la FNSEA dans le monde agricole. Raphaël Pradeau rappelle que la Confédération Paysanne est notamment assez remontée… « C’est normal : la FNSEA défend des pratiques très éloignées de celles de l’agriculture paysanne. Ça tue les champs, ça tue les paysans, ça tue les consommateurs. C’est dramatique. On n’est pas obligés de tuer la planète pour la nourrir. » À ce propos, Gil Rivière-Wekstein précise que « la FNSEA promeut des milliers de modes d'agriculture différents. »

Raphaël Pradeau espère que le changement viendra aussi des consommateurs. « Il faut sortir de l’opposition entre "urbains qui n’y connaissent rien" et agriculteurs. L’écosystème doit se soutenir pour sortir d’un modèle qui n’a rien de vertueux. »

Même constat pour Frédéric Veillerette. « Crier à l’agribashing n’aurait qu’un effet : accroître encore le divorce entre le système agricole actuel et la société qui aime l’agriculture mais qui lui demande de changer. » Pour lui, c’est certain : « l’émergence d’un nouveau contrat entre la société et le monde agricole » est indispensable, pour élaborer, ensemble, « un nouveau modèle intégrant les préoccupations sociales, économiques, sanitaires et écologiques pour le bien-être de tous. »

Gil Rivière-Wekstein le reconnaît d’ailleurs. Les agriculteurs sont de plus en plus nombreux à modifier leurs pratiques, à utiliser moins de produits, à mettre en place des systèmes de traçabilité – « ce qui coûte cher », rappelle-t-il.

Finalement, que l'on soit un défenseur des pesticides, un militant écolo, ou un bobo-qui-n'y-connaît-rien... tout le monde a plutôt intérêt à oeuvrer dans le même sens. La défense d'une agriculture raisonnable et responsable, et des structures qui prennent soin des premiers concernés : les agriculteurs. En route vers l'#agriloving ?

Commentaires

  • Gil Rivière-Wekstein : lobbyiste en chef de la FNSEA qui a mené tant d'agriculteurs à la ruine.
    Cet homme est toutu a fait indiqué pour critiquer l'agribashing.
    Comme si on donnait la parole à rudolph hess pour critiquer le proces de nuremberg.

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