Homme debout en train de parler

« Corporate Tok » : on a trouvé là où s'échangent les conseils boulot

© © corporate.bro sur TikTok

Le regard de la génération Z sur le travail a profondément changé. TikTok en est (une fois de plus) la vitrine. Décryptage.

Cece Xie est une jeune working girl qui prospère dans un cabinet d’avocats à New York et sur TikTok où la jeune femme peut se vanter de réunir quelque 400 000 abonnés. Son métier n’est pas étranger à son succès puisque c'est de lui dont elle ne cesse de parler. Sur la plateforme, elle dispense ses conseils à des étudiants en droit, donne ses astuces à ses pairs. Autre compte, même ambiance : sur @Salarytransparentstreet, des interviews se succèdent. « Que fais-tu dans la vie ? Combien tu gagnes ? », peut-on y entendre à répétition. Bref. Pour savoir comment préparer son entretien, à quoi ressemble une première journée de travail, ou combien négocier, c'est désormais sur TikTok qu'on en parle le plus — si ce n'est le mieux. Le Corporate Tok s'est imposé comme le cheat code (l’astuce utilisée dans les jeux vidéo) du monde de l’entreprise.

@cecexie

u would be shocked at the number of interviewers who haven’t even looked at ur resume before the interview. ur goal is to walk them thru it wo just listing everything in the easiest way as possible for them. reference other experiences in each response to help the interviewer along. and never end the interview early! other tips in the playlist

♬ original sound - cece

Panique à Wall Street

Si le Corporate Tok séduit les salariés, certaines entreprises n'apprécient pas cette nouvelle publicité. Naeche Vincent est une analyste financière spécialisée dans l’investissement. Elle documente sur TikTok sa vie, et notamment celle qu'elle passe au bureau. Elle raconte, par exemple, comment elle a dû s’acheter de nouveaux vêtements et renoncer à ses faux ongles quand son employeur lui a demandé de retourner dans ses locaux à plein temps.   « Je ne peux pas me permettre d’avoir des griffes pour ongles ; dans le monde corporate, ça ne se fait tout simplement pas. Surtout là où je travaille… », explique-t-elle dans une vidéo. Dans un autre partage, on comprend qu’elle sort d’une journée de 19 heures de travail. Autrement plus gênant pour son (désormais ancien) employeur dont elle ne révèle à aucun moment le nom, mais qu’on devine être Goldman Sachs. Son cas n’est pas isolé. Au grand dam de Wall Street, l’univers si secret de la banque se voit dévoilé sur TikTok. Le phénomène est tel que Goldman Sachs et Bank of America auraient demandé à certains employés indiscrets de retirer de la plateforme des vidéos qui d’après les entreprises, seraient contraires à leurs pratiques digitales, d’après un article paru dans Bloomberg.

@naechenina

i’m always looking for FUN, even if it means hopping on a ferry for ice cream 🙈 #rto #wallstreet #dayinthelife #corporatelife #fyp #workvlog #legal

♬ MOMENTS IN LIFE - Turreekk

Êtes-vous un corporate villain ?

Le Corporate Tok va donc au-delà de la distillation de simples conseils. Il reflète aussi les tensions d’un monde du travail en plein examen de conscience et en proie à des mutations de fond. Inscrite dans le mouvement de la démission silencieuse (le quiet quitting), la corporate villain era en est une émanation. Ce tag qui a généré plusieurs millions de vues sur la plateforme a pour origine la très populaire série Euphoria. « Si ça me fait passer pour la méchante de service, je me fiche de jouer ce rôle-là », s’énervait Cassie dans la dernière saison, diffusée au printemps 2022. Le Corporate Tok s’est rapidement approprié le terme.

Dans une de ses vidéos, le tiktokeur Rod se frotte les mains en déclarant : « Les millenials qui réalisent que nous entrons dans une phase de « grand méchant du boulot » (corporate villain era) où nos jobs ne représentent plus notre raison d’être et où notre santé mentale passe en premier. Mettez à jour vos CV, les gars » !

@rod

Y’all aren’t ready for the breakthroughs I’ve had recently. We are more than our jobs y’all #work #millennial #workfromhome #corporate

♬ Maneater - Nelly Furtado

Pour un droit à la paresse

On l’a compris, le « méchant du boulot » n’est pas si méchant, mais il a clairement changé de statut. Le tiktokeur Rod n'a d'ailleurs pas démissionné mais il éteint son téléphone pro ou ignore ses mails en fin de journée, fait une pause en pleine journée, ne travaille pas au-delà des heures contractuelles et ne rechigne pas à prendre des vacances. Une manière d’exprimer haut et fort que le travail n’est plus la priorité numéro 1 pour les jeunes actifs.

En somme, le corporate villain est bel et bien un rejeton du quiet quitting, résistant face à un travail qu’il juge aliénant ou peu épanouissant. La tendance n’est pas sans rappeler le « tangping » chinois (littéralement, rester allongé), un mouvement lancé par la jeunesse sur les réseaux sociaux, invitant à refuser de travailler de manière frénétique et revendiquant un droit à la paresse. Mouvement qui a été censuré par les réseaux sociaux chinois. L’évocation du héros de Goncharov, Oblomov qui refusait de faire société et protestait silencieusement en restant allongé sur son canapé n’est jamais très loin.

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