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Entretien avec Yannick Jadot
© peepo via GettyImages

Yannick Jadot : « On n'a pas le temps d'avoir les entreprises contre l'écologie »

Alexandre Kouchner
Le 5 févr. 2021

Pour sa première soirée OKLM, L'ADN Le Shift recevait Yannick Jadot, candidat à la primaire d’EELV en vue de l’élection présidentielle de 2022. L’occasion de parler de sa stratégie politique, de sa vision de l’entreprise et surtout du récit de la transition.

Le 3 février 2021, Yannick Jadot lançait sa plateforme « 2022, l’écologie » pour la primaire d’Europe Ecologie les Verts d’abord, mais avec l’élection présidentielle en ligne de mire. Deux semaines avant, il se livrait longuement dans la nouvelle émission de L’ADN Le Shift « OKLM »

En 2020, les émissions de CO2 ont baissé de 7,4 %, presque le seuil recommandé par le programme des Nations unies pour l’environnement pour limiter l’augmentation des températures à 1,5 degré. C’est ça, la transition écologique ?

Yannick Jadot : Les émissions de gaz à effet de serre ont reculé du fait de la crise économique, mais ce n’est en aucun cas un modèle souhaitable. Cette société confinée, sans liens sociaux, sans accès à la culture et aux autres, est difficile à supporter. L’écologie, au contraire, ce sont les liens, la culture, l’émancipation, l’épanouissement... Mais la crise écologique à la source de cette pandémie souligne encore l’urgence de la transition. On a la nécessité absolue de repenser notre économie, d’innover technologiquement, socialement, démocratiquement, de mettre les forces vives de notre pays au service d’un projet, d’une urgence : l’écologie.

Vous avez obtenu 3 millions de voix aux élections européennes de 2019. Pour être au second tour de l’élection présidentielle, il faut entre 7 et 9 millions de votes. Comment allez-vous trouver ces nouveaux suffrages ?

Y.J. : Au-delà de l’urgence, nous devons démontrer notre intérêt économique et social à la transition écologique et de l’aménagement du territoire. Je veux dépasser l’imaginaire catastrophiste et les nostalgies régressives. Notre pays a des atouts extraordinaires : des entreprises qui ont adopté de nouvelles gouvernances, des paysans qui se sont réconciliés avec la terre, des associations qui font vivre nos quartiers... Il faut les mettre au centre des politiques publiques. Si nous combattons le dérèglement climatique et l’extinction de la biodiversité, nous créerons plus d’emplois, plus de solidarité, plus de sens.

Cette année plus particulièrement, comment concilier cette transition et la crise économique, l’enjeu à long terme et la survie à court terme des entreprises ?

Y.J. : Il faut mettre les outils de politique publique au service de la transformation de nos modèles de production, avec, par exemple, une TVA modulée en fonction de l’impact environnemental, de la gouvernance de l’entreprise et de son ancrage territorial. Il faut une fiscalité carbone dont les bénéfices iront à la compensation pour les ménages les plus vulnérables, dans le financement d’infrastructures (transport et rénovation), dans la réduction de la fiscalité sur le travail. Miser sur les énergies renouvelables, l’économie circulaire, c’est faire le choix des nouvelles technologies, des nouveaux matériaux, des nouveaux services, des artisans, des entreprises. Nous préparer à l’économie de demain, c’est justement sauver nos entreprises !

C’est un discours pro-entreprise assez éloigné d’un parti de gauche. L’écologie sans la lutte des classes, n’est-ce pas juste du jardinage ?

Y.J. : Je n’ai jamais compris pourquoi sortir de l’État, faire confiance aux salariés, aux entreprises, aux associations, était un discours de droite ! Il faut faire confiance à ces forces vives, notamment à l’échelle des territoires. Dans notre société, une partie de notre épanouissement, de nos relations et de notre construction sociale, c’est le travail. De très nombreux Français passent beaucoup de leur temps dans leur entreprise. Ma responsabilité politique, c’est que le travail se passe dans de bonnes conditions, qu’il ait du sens, qu’il participe de notre épanouissement et de notre prospérité collective. Il faut arrêter de présenter l’écologie comme une contrainte : il s’agit d’une opportunité, économique, entre autres ! On n’a pas le temps d’avoir les entreprises contre l’écologie.

Les entreprises et les citoyens semblent d’ailleurs en avance sur la mobilisation politique dans la lutte contre le dérèglement climatique...

Y.J. : Bien sûr que la société est en avance. En dehors d’EELV, l’écologie est une offre politique relativement nouvelle. Mais les autres partis ont senti qu’ils ne peuvent plus ne pas en parler, car c’est une vraie demande de la société. Donc ils promettent beaucoup..., jusqu’au moment de la décision, où il faut choisir les paysans bios plutôt que le lobby des pesticides et de la FNSEA ! Nos gouvernements sont trop conservateurs et n’arrivent pas à faire basculer notre système, malgré la rationalité économique de la transition écologique.

Des zadistes aux professions libérales des grandes villes, des agriculteurs bios à Extinction Rebellion, votre électorat est très hétéroclite. Comment allez-vous le rassembler ?

Y.J. : On ne va pas par sacrifice à une élection présidentielle, et je me prépare avec beaucoup de sérieux, de conviction et de détermination. Mais je sais qu’un président de la République seul ne peut pas tout faire. Cette version ultraverticale, technocratique de la politique et de l’économie ne marche pas. C’est une sacrée responsabilité de réconcilier, d’apaiser et d’organiser les grandes bascules, et on a vu les urgences et la nécessité de faire de nouveau cohésion, de fédérer les Françaises et les Français. Mais la stratégie qu’adoptent la plupart des gouvernements est de présenter l’écologie comme une contrainte. Qu’est-ce que vous faites avec une contrainte ? Vous essayez en permanence de la contourner, de l’éviter. Ça donne le dieselgate, et des individus, des entreprises, et des États, même, qui se demandent constamment pourquoi ils feraient des efforts alors que leur voisin n’en fait pas forcément. Vous multipliez les stratégies d’évitement, et vous n’arrivez jamais à atteindre l’objectif que vous vous êtes fixé. Parce que tout le monde trouve le truc, la bidouille, pour éviter la contrainte. Moi, je veux que l’écologie soit un projet fédérateur, que ce soit un projet dans tout, que ce soit un projet de mobilisation. Ça ne sera pas simple. Personne ne dit que l’on va basculer nos modes de production et de consommation du jour au lendemain. C’est pourquoi il nous faut de nouvelles perspectives.

Le temps politique et ses courts cycles électoraux est-il alors compatible avec le temps long de l’écologie ?

Y.J. : Les espaces temporels sont en train de se resserrer. En 2009, à la conférence pour le climat de Copenhague, on demandait d’agir pour les générations futures. Aujourd’hui, on sait qu’il y a une urgence absolue et immédiate. Les scientifiques disent que nous avons dix ans pour limiter les effets du changement climatique, engager la décarbonation de l’économie, protéger notre biodiversité et changer notre modèle agricole. Dix ans, c’est l’espace de la politique !

Faire le récit de cette transition implique de pouvoir dépasser le débat croissance/décroissance...

Y.J. : La décroissance n’est pas une fin en soi, mais nous oblige à interroger la croissance : est-ce une prospérité partagée, durable, qui permet de se projeter dans l’avenir ? Le vrai sujet, c’est de dépasser la tragédie des horizons. Aujourd’hui, face à la réalité scientifique et à l’urgence planétaire, on a peur du futur. Mais s’attaquer au dérèglement climatique, aux pandémies, faire de la solidarité à travers toutes ces politiques, c’est nous réconcilier avec le futur, renouer avec la mobilisation et la confiance. Le récit de l’écologie, c’est celui de la réconciliation avec le futur, le local et le collectif.

Le terroir, le collectif... L’innovation a-t-elle sa place dans cette transition ?

Y.J. : L’écologie est cœur de l’innovation ! Un paysan bio qui s’adapte à sa terre plutôt que d’utiliser du Roundup innove. Le futur n’est pas au diesel mais à l’électrique ! Toute l’innovation réside dans de nouveaux choix sociaux, industriels, démocratiques.

Le débat sur la 5G a pourtant montré la réticence de certains écologistes face à l’innovation technologique.

Y.J. : Il y a sur la 5G un enjeu de débat public. On ne peut pas dire aux Français qu’il s’agit d’une révolution gigantesque et ne pas la préciser : c’est un outil de politique industrielle. On ne peut pas la déployer sans évaluer son impact sur le climat. Selon le Haut Conseil sur le climat, installé par Emmanuel Macron, la 5G va générer beaucoup plus de flux et de pollution. J’aurais aimé qu’on étudie comment neutraliser ces effets dangereux pour le climat.

La position d’EELV pour une énergie décarbonée mais contre le nucléaire semble également paradoxale...

Y.J. : Dans notre pays, nous avons construit notre imaginaire énergétique sur le nucléaire. Du point de vue de la planification industrielle, notre parc nucléaire était une réussite. Je rêve qu’on fasse la même chose avec les énergies renouvelables. C’est ce qui a écologiquement et économiquement le plus de sens. Solaire thermique et photovoltaïque, biomasse, énergies marines, hydrauliques, géothermiques, éolien offshore..., le mix des énergies renouvelables les rend beaucoup moins intermittentes. Au contraire de nos centrales, dont les réacteurs sont en mauvaises conditions donc en maintenance. Les énergies renouvelables peuvent être créatrices de valeur et d’emploi. Pour la recherche, les PME et les grandes entreprises, elles peuvent représenter une réelle source de croissance et de développement. C’est l’opposé de la rente étatique d’EDF et du fiasco industriel et financier de l’EPR de Flamanville : il devait tourner en 2012, on en est aujourd’hui à 17 milliards d’euros de dépassement de budget et on ne sait pas quand il tournera ! Mais pas un écologiste ne dit qu’il faut sortir demain du nucléaire. Nous avons mis vingt-cinq ans à construire notre parc, il faudra vingt ans pour en sortir. Donc il faut commencer tout de suite.

Au-delà des échéances politiques, êtes-vous optimiste sur la transition écologique ?

Y.J. : Tous ensemble, on a une chance ! Mais nous avons besoin de votre participation. Il faut faire cette transition dans votre entreprise, dans votre quartier. Cette transition est une perspective de fraternité et de réconciliation. Et c’est précisément le but de la politique : participer à améliorer le destin collectif et le sort de chacun. Alors, ne vous détournez pas de la politique, sinon, ce sont les responsables politiques qui se détourneront de vous. On a besoin de vous.

 

Cet entretien est issu d'une rencontre réalisée par L'ADN Le Shift. L’ADN Le Shift est le collectif du magazine L’ADN, son prolongement humain. Il regroupe toutes celles et tous ceux qui veulent se plonger dans les thèmes et tendances décryptées par le magazine. Il propose un journalisme hors-les-murs, une conversation permanente afin de mieux capter l’esprit du temps et les reflets de demain. Rejoignez-nous !

Alexandre Kouchner - Le 5 févr. 2021

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