Ces start-up qui ont changé de métier pendant la crise

La pandémie et ses conséquences ont rendu leur activité obsolète ou inadaptée : pas d’autre choix que de se transformer. Petite leçon de résilience façon start-up nation.

L’année 2020 s’annonçait radieuse pour Ballin. La start-up parisienne développe des algorithmes d’analyse vidéo pour évaluer les performances des joueurs de foot. La jeune pousse créée en 2018 s’apprêtait à conclure des partenariats avec de grands clubs français et étrangers. Mais en mars tout s’écroule. Le gouvernement italien annonce la suspension du championnat de football alors que le pays est touché de plein fouet par la pandémie de coronavirus. En Europe et dans le monde, d’autres organisations lui emboîtent le pas. Plus aucun match n’est organisé jusqu’à nouvel ordre. L’Euro est reporté. Thibaut Predhomme comprend vite que son entreprise risque gros.

« On était sous le choc »

« Pendant quelques jours, on était sous le choc. On a d’abord décidé de continuer à animer notre communauté sur les réseaux sociaux en attendant la reprise. On a enregistré des podcasts avec des joueurs professionnels qui étaient eux aussi déboussolés. Mais on a vite compris que nous ne pourrions pas reprendre une activité normale avant un bon moment, il fallait trouver autre chose.»

L’équipe se mobilise pour faire un virage à 180 degrés, un pivot comme on dit dans la start-up nation. Thibaut Predhomme observe qu’une nouvelle tendance se dessine avec le confinement : les Français deviennent de plus en plus adeptes du sport à la maison.

Pour éviter de refaire un produit de A à Z, la start-up réfléchit à un moyen de réutiliser la technologie qu’elle a déjà développée. Le résultat : Jim, une application de fitness grand public qui affiche des exercices à faire via la caméra du téléphone et valide les squats et autres push-up de l’utilisateur. Plus il va vite et réalise bien les mouvements, plus il gagne de points. Une sorte de séance de sport gamifiée. « Notre première solution continue d’exister mais maintenant JIM est notre produit principal », précise Thibaut Predhomme. Pour mener à bien ce changement de taille, Ballin prévoit de recruter des profils différents de ceux recherchés initialement. Notamment des motion designers pour améliorer l’expérience et le design du jeu.

Ballin n’est pas un cas isolé. Pendant la crise sanitaire, 19,6 % des start-up françaises ont pivoté (changé de business model) selon une enquête menée par Station F et 120 fonds d’investissement. 24,5 % ont changé de stratégie de vente et 12,1% ont fait d’importantes modifications dans leur offre. Les start-up, qui sont souvent peu diversifiées, n’ont pas eu d’autre choix que de s’adapter pour survivre lorsque leur secteur s’est trouvé touché par la pandémie. D’autant que les répercussions de la crise du Covid s’annoncent durables.

« Notre argumentaire commercial est remis en question dans le monde post-Covid »

Tarmac Technologies, une autre jeune pousse hébergée à Station F, les a anticipées. Sa plateforme permet aux compagnies aériennes et aux acteurs des opérateurs aux sols de se coordonner pour éviter que les avions ne passent trop de temps immobilisés. La crise sanitaire arrive, le trafic aérien s’arrête. Anthoine Dusselier, l’un des co-fondateurs, voit aussi venir des répercussions à plus long terme. « Toute notre proposition de valeur qui était axée sur la gestion de la saturation des aéroports, sur la possibilité d’ajouter plus de vols… allait être remise en question dans le monde post-Covid. Car pendant deux, voire trois ans, le redémarrage des vols sera plus lent. Les aéroports ne seront plus saturés. En plus d’avoir perdu une partie de nos opérations en cours, nous avons perdu notre argumentaire commercial. »

La jeune pousse ajoute quelques fonctionnalités à sa plateforme et change son discours. Désormais son outil est présenté comme un moyen d’optimiser certaines tâches, d’augmenter la productivité des agents, de mobiliser moins de personnes dans un objectif de diminution des coûts. Argument commercial peu réjouissant mais de circonstance alors qu’Air France, Lufthansa, Qantas et bien d’autres s’apprêtent à supprimer des milliers de postes.

Tarmac Technologies a également ajouté une fonctionnalité pour aider le personnel au sol à vérifier que les consignes de sécurité et sanitaires ont bien été appliquées. « Les agents ayant interrompu leur travail pendant plusieurs mois, il y a un besoin de les accompagner pour faciliter le retour. D’autant plus que de nouvelles mesures ont fait leur apparition depuis la pandémie », explique Anthoine Dusselier. Par ailleurs, la start-up s’est aussi tournée vers de nouveaux clients : les transporteurs cargo dont l’activité n’a pas été impactée par la crise. De quoi sauver les meubles.

Tout le monde va pitcher sa Covid story

Pour les start-up, la crise du Covid était l’occasion de mettre en pratique cette agilité et capacité à rebondir qu’on leur prête souvent. Une faculté de résilience qui s’explique par la petite taille et la jeunesse des entreprises. Il va sans dire qu’il est plus simple de s’adapter pour une boîte de 3 salariés avec un produit pas tout à fait finalisé que pour un groupe qui emploie 10 000 personnes et qui fait la même chose depuis un siècle. Mais ce n’est pas tout. « Quand on dirige une start-up on est habitué à prendre des coups, estime le fondateur de Ballin. Il arrive que des clients nous promettent un contrat pour finalement l’annuler au dernier moment, alors qu’une bonne partie du travail a déjà été engagé. Ce sont des déceptions qui nous apprennent à devenir plus résilients. »

Il y a fort à parier que les investisseurs réclament leur « Covid story ». « Les entreprises les plus agiles, qui auront su opérer des changements stratégiques parfois profonds mais nécessaires, pourront à l'avenir mettre en avant leur "Covid-story", c'est-à-dire la manière dont elles ont su s'adapter à la crise. Cette présentation permettra de démontrer leur capacité d'adaptation face à des circonstances exceptionnelles, que ce soit pour convaincre de nouveaux investisseurs ou de nouveaux clients », écrit Mark Kepeneghian, fondateur de la plateforme de financement Kriptown, dans une tribune du JDN. Préparez-vous à du storytelling spécial épidémie bien ficelé dans les prochaines sessions de pitch.

Pivot ou pas, certaines start-up ne passeront pas l’année

Mais toutes n’auront pas une belle histoire à raconter. Selon l’étude de Station F, 16,8 % des start-up ont dû licencier des salariés et 5,7 % prévoient d’arrêter leur activité d’ici la fin d’année. Massimo Magnifico, directeur des opérations d’Euratechnologies, l’un des plus grands incubateurs d’Europe, fait un constat plus pessimiste dans les colonnes d’Industrie et Technologies. Il estime que 25 à 30 % des start-up de son incubateur sont dans une situation délicate. « Certaines pourraient ne pas passer l’année », juge-t-il. En cause : un manque de trésorerie et de diversification.

Par ailleurs, la recherche de financement s’est compliquée depuis la crise, surtout pour les entreprises qui ont changé de modèle. Ballin qui était en discussion avec plusieurs investisseurs a dû stopper net les négociations. « Nous avons bon espoir de trouver des financements, mais il faut tout reprendre à zéro (business plan, business model, prévisions chiffrées…) car nous avons opéré un pivot significatif », précise Thibaut Predhomme.

Une bulle de start-up spécial Covid ?

Certains investisseurs sont de plus frileux car ils craignent de voir un effet de bulle de start-up Covid. C’est-à-dire des produits et services qui ont particulièrement bien marché pendant la crise, mais qui ne sont pas assurés de connaître le même succès en conditions normales. La question se pose pour Remembr. La start-up a développé une solution de signature électronique pour les formations en présentiel. Pendant le confinement, son produit a été adapté aux formations en ligne. Avec le passage massif aux cours virtuel, l’outil s’est révélé particulièrement utile. La jeune pousse a gagné 120 clients (cabinets de conseil, grandes écoles de commerce, entreprises…) depuis mars.

Mais après le retour en classe des établissements du secondaire et centres de formations en septembre, il est possible que les écoles ayant adopté sa solution pour les cours à distance reviennent au papier-crayon pour les formations en présentiel, comme c’est encore le cas dans beaucoup de classes. Grégoire Chantegrel, son fondateur, reste toutefois confiant car la certification Qualiopi (effective en 2022) devrait, selon lui, inciter les acteurs de la formation à passer à la feuille de présence numérisée.

Biloba a elle aussi une activité taillée pour la crise du Covid. Cette application de chat médical pédiatrique permet aux parents de poser des questions à des pédiatres et infirmiers pédiatriques de 8h à 22h, week-end compris. « Nous avions prévu de la lancer en juin 2020, mais nous avons décidé d’accélérer sa sortie après l’annonce du confinement. Nous avons travaillé jour et nuit pour accomplir en cinq semaines ce que nous avions prévu de faire en trois mois. Nous ne pouvions pas rater cette occasion », raconte Benjamin Hardy. Entre le climat particulièrement anxiogène et l’annulation des rendez-vous médicaux, le succès était assuré pour Biloba. « Dès le premier jour ça a cartonné, plus de 5 000 consultations se sont tenues sur l’application pendant les cinq premières semaines », explique Benjamin Hardy, le fondateur de Biloba.

L’application qui était gratuite pendant le confinement est devenue payante (un abonnement mensuel de 9,99 euros) et Benjamin Hardy note un ralentissement de l’utilisation lié également à la fin du confinement. Mais cela ne l’inquiète pas pour autant. Il voit beaucoup d’autres occasions où son application peut s’avérer utile : en vacances, le week-end, une mère isolée en congé maternité, ou à tout moment lorsque le parent a besoin d’être rassuré instantanément en attendant une consultation en chair et en os… « Toutes les révolutions de ces dernières années, Uber, Deliveroo, reposent sur l’instantané : ce sera la même chose pour la consultation médicale. »

Pas de remise en question du modèle start-up pour le moment

Ce qui est probable c’est que certaines familles de start-up, comme la e-santé et le bien-être, bénéficieront durablement de la crise, car elle a initié de nouveaux usages, qui pourraient bien rester.

Quid de changement en profondeur de l'écosystème start-up post-crise ? Le modèle (souvent critiqué) de certaines start-up qui consiste à brûler du cash avant de prouver leur rentabilité survivra-t-il à la crise économique post-Covid ? « Il y a des chances, nous répond un entrepreneur, c'est juste que les investisseurs seront excités par de nouveaux secteurs. » 

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