« Invisibles », le terrible docu qui donne enfin un visage aux travailleurs du clic

Modérateurs Facebook, entraîneurs d'algorithmes, chauffeurs Uber Eats... Le quotidien de ces travailleurs de l'ombre n'est pas réjouissant. Armés d'un identifiant, d'un ordinateur ou d'un vélo, ils se connectent pour répéter à la chaîne, dans des conditions très précaires, une succession de tâches dictées, bien souvent, par les géants du net. On le sait, et pourtant on ne fait rien. Mais un documentaire change la donne.

En quatre courts épisodes, tous disponibles depuis le 12 février sur le site de France.tv Slash, le documentaire réalisé par Henri Poulain et Julien Goetz nous plonge dans la vie des travailleurs du clic, ces esclaves des temps modernes assujettis au rythme de travail décousu de leurs employeurs. Alors oui, on savait bien que travailler pour Uber Eats, service de livraison de repas à domicile, n’était pas un cadeau. Mais voir Bilel et son frère aîné gagner 3,50 euros en deux heures trente de connexion à Lyon, ou Chris Gray à Dublin, modérateur Facebook, souffrir de ce qui ressemble fortement à un stress post-traumatique suite au visionnage des heures durant de contenus violents et souvent criminels est une bonne piqûre de rappel pour (re)prendre conscience de l’ampleur du problème. On ne parle pas de rapports obscurs, ou de mémos qui ont fuité. On parle de gens, et on les montre. A ce jour, les travailleurs du clic, auxquels le documentaire donne enfin une voix et un visage, seraient entre 45 et 90 millions dans le monde.

Micro travailler plus pour micro gagner moins

« Le plus grand tour de passe-passe de ces plateformes, c’est d’une part de faire croire aux consommateurs et aux usagers qu’il y a des processus automatiques, des algorithmes, partout, alors que très souvent, ce sont des tâches réalisées à la main, et de l’autre, de faire croire aux travailleurs que ce qu’ils réalisent n’est pas un vrai travail, mais un ‘job’, un ‘gig’, quelque chose de transitoire et éphémère qui à terme va disparaître. C’est un vrai tour de passe-passe d’annoncer la fin du travail humain alors que le travail humain est partout », rappelle Antonio Casilli, enseignant chercheur au sein de l'école d'ingénieur Télécom Paris dans l’épisode 4 (« Au-delà du clic ») du documentaire. Pourquoi alors annoncer en permanence le bouleversement du travail salarial ? « Car grâce à ça, les plateformes évitent de protéger et rémunérer le travail à sa juste valeur ».

Juché sur son vélo, Bilel, Lyonnais de 24 ans, ne peut s’empêcher de rire : « Je consacre tous les jours de ma vie à Uber, je n’ai plus de vie, je ne vis que pour Uber. » Avec des semaines qui oscillent entre 60 et 70 heures de travail, le jeune homme gagne en moyenne 400 euros brut. Bien sûr, il paye pour les crevaisons hebdomadaires de son vélo, et a dû débourser 80 euros de caution pour le sac qui lui permet de transporter ses plats… Dès qu’il se connecte, les micro-tâches affluent, et c’est le début de la course. Ou pas. Car bien souvent, les commandes ne viennent pas, et bien que sur le pont, Bilel, qui doit poireauter entre deux « tâches », n’est alors pas rémunéré. Un poil ironique, quand on sait qu'Uber était sur la scène du salon ChangeNOW à Paris, en janvier 2020, pour parler du bien-être des salariés...

Quelque part en France, une mère de famille qui préfère garder l’anonymat entraine depuis chez elle les algorithmes derrière requêtes Google. « Je n’ai jamais rencontré les gens pour lesquels je travaille. D’ailleurs, je n’ai jamais parlé à personne en trois ans et demi, tout s’est fait par Internet », observe-t-elle, un peu désemparée. A Madagascar, c’est Nomena, 32 ans, qui répond aux messages reçus sur Facebook et Twitter par des clients de Disneyland Paris : « On nous avait promis 2,86 euros de l’heure, mais ce n’est jamais arrivé. Quand on s’est plaint, on nous dit que ce tarif était juste indicatif. » En vrai, les tâches sont rémunérées 27 centimes, et chacune d’entre elles prend 15 minutes en moyenne. « C’est un cercle vicieux, sans évolution, jusqu’à la mort », observe-t-elle avec un sourire désabusé.

A Barcelone, Amélie, qui travaille pour un sous-traitant de Facebook, est tenue à un rythme de travail effréné : 20 minutes pour déjeuner, et des pauses, non cumulables, de cinq minutes par heure. Sa journée, elle la passe à éplucher du contenu (300 contenus par jour, 1,4 par minute) signalé par les internautes : viol, meurtre, suicide, harcèlement, zoophilie, incitation à la haine… Quand on lui demande ce qu’elle voit de pire, elle hésite et finit par répondre : « Je dirais… les décapitations et les viols sur bébés. » Mais son travail, elle n’a priori pas le droit d’en parler. La société qui l’emploie lui a fait signer un contrat de confidentialité...

Les travailleurs du clic (eux-aussi) au service de la donnée

En plus de fournir de la main-d’œuvre bon marché, les travailleurs du clic servent une mission bien précise : produire de la donnée qui sera collectée, compilée, et décortiquée par les géants du Net pour pouvoir, le moment venu, remplacer leurs employés.

« Quand les employés de ces plateformes travaillent, ils produisent de la donnée, que les plateformes utilisent bien sûr pour leur gestion, mais surtout pour préparer l’automatisation de leur service », souligne Antonio Casilli. Les données récoltées par Uber ? Elles préparent les déplacements optimisés des futurs véhicules intelligents. Celles collectées par Amazon ? Elles préparent la voie aux robots livreurs.  

Ce nouveau prolétariat, dont les droits ne sont même pas indexés sur ceux de la classe ouvrière du siècle dernier qui avait obtenu la fin du paiement à la tâche, peine à faire valoir ses droits. Ludovic, livreur Deliveroo syndiqué tente de politiser ses collègues. « Mais c’est difficile de s’organiser collectivement pour arracher des droits car personne ne veut faire ce travail longtemps. C’est compliqué de se réunir, de créer un rapport, et qu’il tienne dans la durée. »

Néanmoins, un balbutiement de rébellion semble frémir aujourd’hui. De retour à Barcelone, la Scop (une société coopérative et participative) de livraison de repas Mensakas a éclot en 2018 sous l’impulsion d’anciens livreurs de chez Uber Eats et Deliveroo. En France, le collectif des livreurs autonomes de Paris (CLAP) invite les livreurs Deliveroo à appeler au boycott les consommateurs de la plateforme pour la Saint-Valentin.

Sur le front juridique, Deliveroo a été condamnée le 6 février dernier pour travail dissimulé. Le début d'un long processus...

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