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Vue aérienne de Rio de Janeiro. Les buildings et les bidonvilles sont séparés par la forêt.
© dabldy via Getty Images

Les sociétés qui gèrent l'accès à internet adorent les inégalités

Le 29 mars 2019

Nanjira Sambuli est membre de la World wide web foundation. Son rôle est de promouvoir l’accès au Web pour tous. Elle estime que des politiques publiques incohérentes et la privatisation du web expliquent le ralentissement du rythme des connexions à internet ces dernières années. Rencontre. 

La moitié de la population mondiale n’a toujours pas accès à internet. En parallèle, vous dites que le rythme des connexions se ralentit. Comment l'expliquer ?

Nanjira Sambuli : Il n’y a pas si longtemps, 10 % de la population supplémentaire était connectée à internet chaque année. Nous espérions qu’en 2017, la moitié de la population aurait accès au net. Mais nous avons raté ce jalon. Ce n’est qu’à la fin de l’année dernière que nous avons atteint cette proportion. Depuis trois ans, le rythme des connexions se ralentit. Pourquoi ? Parce que les politiques mises en place ne sont pas cohérentes. Dans certains pays, des infrastructures pour connecter la population sont installées, alors qu’il est très compliqué d’avoir un accès à l’électricité pour recharger son téléphone. Voilà le genre d’incohérences auxquelles on fait face. Les politiques servent souvent une partie de la population, pas l’ensemble. Au sein d’un même pays, il peut y avoir de grandes disparités. Certaines franges de la population sont particulièrement exclues : les personnes dans les zones rurales et les femmes notamment. L’autre raison du ralentissement du rythme des connexions, c’est que les infrastructures sont confiées à des sociétés privées. Et leurs intérêts ne correspondent pas à ceux des populations.  

Ces sociétés n’ont-elles pas conscience de ces inégalités ?

N.S. : Oh si, elles adorent ces inégalités ! Elles y voient des opportunités. Ce qui les frustre c’est que leur modèle d’affaires, qui a permis de connecter 50 % de la société, n’est pas si efficace pour connecter l’autre moitié. Donc ces sociétés, comme Google et Facebook, deviennent des fabricants d’infrastructures. Elles installent des câbles de fibre optique et louent ou vendent leurs infrastructures aux gouvernements. Les pays les moins connectés à internet sont devenus une sorte de Far West pour ces sociétés.

Dans les pays plus développés, en France par exemple, nous n’avons pas forcément de problème d’accès à internet. Mais certaines personnes ne savent pas l’utiliser. C’est aussi une forme d’inégalité…

N.S. : Oui, effectivement. L’autre sujet c’est le type d’internet auquel sont connectées les populations. Dans les pays développés, les individus ont accès à internet, mais leur usage est limité. Internet ne leur donne pas de pouvoir car il sert souvent un capitalisme de surveillance. Avoir des compétences numériques ne signifie pas seulement comprendre comment fonctionne un téléphone, mais aussi lire les conditions d’utilisation d’une plate-forme afin de les accepter ou non. Il y a quelques années une étude disait qu’il fallait 76 jours pour lire toutes les conditions d’utilisation des principaux sites internet.

Que pensez-vous de la 5G ou de la blockchain ? Certains estiment que ces technologies pourraient permettre de démocratiser le web.

N.S. : Ce sont de bonnes technologies en soi. Le problème c’est le solutionnisme : penser que ces technologies vont sauver le monde. Concernant la 5G, c’est vrai qu’elle rendra les connexions plus efficaces et nous permettra de télécharger plus vite. Mais cette technologie permettra aussi de tracer très précisément les personnes, même à l’intérieur d’un bâtiment. Est-ce le type de technologie dont on a besoin ? C’est un débat de société. Et la manière dont elle sera utilisée doit aussi être débattue. Concernant la blockchain, on parle parfois de la déployer dans les pays en développement. Mais il faut des ordinateurs puissants pour cela. Dans ces pays, les gens se connectent en majorité avec leur téléphone portable. Avant d'affirmer qu'une technologie incarne une solution, il faut déjà se poser la question de savoir quel problème on veut résoudre exactement.

Fermer Google et Facebook, c’est une solution pour un web plus égalitaire ?

N.S. : Je ne pense pas qu’on ait besoin de les fermer, mais on peut changer les règles du jeu. Nous pouvons les remplacer dans certains cas. On ne peut pas laisser quelques pommes pourries, même si elles sont très riches, gâcher l’ensemble du web. Ce que nous devons faire c’est déconstruire l’idée que ces compagnies sont au centre de toutes nos interactions numériques.

C’est peut-être le plus difficile à faire…

N.S. : C’est le plus difficile à faire ! Parce que c’est un changement de mentalité et que c’est confortable de continuer à utiliser ces plate-formes. Mais c’est une bataille pour la démocratie. S'opposer à ces plate-formes, c’est comme se battre contre un dirigeant oppressif.

Et c’est peut-être un peu plus facile de supprimer Facebook et Google que de se débarrasser d’un dictateur…

N.S. : Dans les pays développés, c’est assez facile. Après Cambridge Analytica, il y a eu une vague de boycott de Facebook aux Etats-Unis. Mais dans certains pays, c’est très compliqué, car Facebook est le moyen d'accéder à internet (Facebook propose un service internet gratuit dans plusieurs pays, notamment sur le continent africain, Ndlr). Donc si les gens suppriment Facebook, ils n’ont plus rien. C’est aux gouvernements de favoriser des alternatives open-source développées par des communautés locales, en finançant et en devenant clients de ces alternatives. Le problème c’est que ces gouvernements préfèrent favoriser Google et Facebook. Et depuis que ces sociétés construisent des infrastructures, c’est encore plus difficile. C’est au gouvernement de s’imposer contre eux.

En France, la taxe GAFA est un moyen de contrer leur hégémonie…

N.S. : Oui. En Inde, des parlementaires essaient de faire passer une loi pour que les données des utilisateurs soient stockées sur place. C’est intéressant de voir que chaque pays essaie d’apporter une réponse. Cela va forcément créer des tensions. C’est déjà le cas en Europe. Tous les pays ne sont pas d’accord pour taxer les GAFA. Nous arrivons à un moment où les réflexions concernant les technologies ne sont plus périphériques, mais au cœur des décisions politiques.

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