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Dessin de personnes de différentes couleurs
© cienpies via Getty Images

Les startuppeurs blancs n'ont pas le monopole de l'I.A., la preuve avec cette école

Le 8 juill. 2019

Derrière les intelligences artificielles, il n’y a pas seulement des armées de startuppeurs blancs de sexe masculin. À Lyon, la formation gratuite de Simplon et de Microsoft intègre des profils variés : de l’ancienne psychologue à l’ex-élève en échec scolaire. Nous sommes allés à leur rencontre.

Quand on nous a proposé de visiter une école de l’intelligence artificielle financée par Microsoft et logée dans un incubateur de start-up, on s’attendait à voir de jeunes hommes blancs, diplômés d'une grande école d'ingénieur. Peut-être parce que l’on reproche souvent aux salariés de la tech, ceux qui conçoivent les IA, d’avoir souvent le même profil et de reproduire ainsi les biais sexistes et racistes. Selon un rapport de l'AI Now Institute, on compterait moins de 15 % de femmes dans les départements IA de Google et Facebook, et moins de 5 % de personnes de couleurs. Mais cette formation gratuite de Simplon en partenariat avec Microsoft et Exakis Nelite ne coche pas les cases habituelles.

Certes, l’école est accueillie dans les locaux de H7, une ancienne usine reconvertie en grande pépinière pour jeunes pousses où l’on retrouve les marqueurs de la start-up nation : mobiliers colorés, foodtrucks à l’entrée, jeunes trentenaires en tenue décontractée, grandes plantes vertes pour faire green… Mais à l’intérieur de la petite salle de classe, on est assez loin du profil type des startuppeurs. 

Allez, on s'assied avec eux.

Barbarismes et bonnes surprises

Des expressions un peu barbares (pour un novice) fusent : « hyper paramètres », « bloc », « fais tourner ton code », « langage python »... Nos oreilles ont du mal à suivre, mais les cerveaux des élèves ne chôment pas. 

Ils sont 16 réunis autour de quatre tables. Avant d'assister à la formation, les apprenants étaient tous en recherche d'emploi – c'est même LA condition obligatoire pour s'y inscrire. Certains ont la vingtaine, d'autres plus. Les parcours, scolaires et professionnels, sont atypiques : tout le monde n'a pas le BAC, ni étudié les maths, et on retrouve même des pros en reconversion professionnelle qui viennent d'un autre domaine que celui de l'intelligence artificielle. 

La vraie surprise ? Sur 16 élèves, on compte 5 filles, soit environ 30 % de la promotion. « C’est le minimum que l’on s’oblige à avoir pour chacune de nos formations. Certaines sont même 100 % féminines », précise Aurore Guilbert, responsable territoriale Auvergne Rhône-Alpes de Simplon. Dans les autres formations numériques, le taux de femmes tourne plutôt autour de 10 %. 

« Je me suis mise à l'I.A. pour lutter contre le sexisme et le harcèlement »

Parmi ces femmes, il y a Haikouhi, tout juste 30 ans. Cette arménienne qui a grandi aux États-Unis est venue travailler en France et s’est convertie à l’intelligence artificielle par « militantisme féministe ». « C’est un milieu où il y a très peu de femmes, et parfois des cas de harcèlement. Je me suis dit que pour lutter contre ça, il fallait se lancer, lâche-t-elle, pragmatique. Le code devrait être accessible à tous, il n’a pas de genre, ni de couleur ». Dans une première vie, elle était psychologue clinicienne et travaillait pour une association dédiée aux femmes victimes de violence conjugale. Elle a démissionné il y a quelques mois pour se consacrer à l’intelligence artificielle. « Je m’étais un peu renseignée sur les formations, j’avais participé à des meet-up de salariés travaillant dans la tech et je me suis rapprochée de l’association de codeuses les Duchesses. C’est notamment grâce à elles que j’ai réalisé à quel point le rôle joué par les femmes dans l’informatique avait été minimisé et progressivement effacé », explique-t-elle.

Elle a choisi l’IA, plutôt qu’un autre domaine du numérique car la chose l’« effrayait ». « Je voulais mieux comprendre les mécanismes derrière. » Depuis, la formation ne l’a pas vraiment rassurée. « Je suis encore plus effrayée, plaisante-t-elle. Je me suis rendu compte que j’utilisais des outils comme les réseaux sociaux sans savoir ce qu’ils étaient réellement ». Mais comprendre le fonctionnement des algorithmes est un moyen selon elle de lutter contre certaines dérives de l'IA : les robots tueurs, la monétisation des données à outrance, la reproduction de biais sexistes ou racistes... Elle estime qu’en 3 mois d’apprentissage, on peut déjà commencer à faire des choses intéressantes. Pour un exercice, elle a développé un outil d’analyse de texte pour montrer à quel point les termes utilisés sur Twitter pour parler des joueuses de football étaient différents de ceux qui servaient à décrire les joueurs.

« L’informatique m’a toujours intéressé, mais j’avais fait une croix dessus »

Emmanuel, 24 ans, n’a lui non plus pas le profil typique du salarié de la tech. Lorsqu’il a 18 ans, l’un de ses parents décède. S’ensuivent alors plusieurs années de décrochage scolaire. « À 20 ans, après plusieurs redoublements et sans avoir le BAC, j’ai arrêté le lycée », raconte-t-il. Il décide de tenter l’École de la seconde chance pour se « réinsérer ». Il vise au départ un apprentissage en boulangerie, mais optera finalement pour une formation de développeur web proposée en partenariat avec Simplon. « L’informatique m’a toujours intéressé, mais j’avais fait une croix sur ces métiers en pensant que mon parcours ne me permettrait jamais d’y accéder », explique-t-il. Après cette formation, les offres d’emplois qu’il trouve ne lui conviennent pas. « C’était généralement pour faire des projets de maintenance de site web pas très intéressants, le seul argument des recruteurs était de dire : on a un baby-foot, si je résume grossièrement. »

Il décide alors de se spécialiser avec une nouvelle formation en intelligence artificielle. « C’est un sujet qui permet de travailler dans de nombreux domaines très différents comme la médecine et l’industrie par exemple. » Il apprécie d’ailleurs la diversité des profils de ses camarades. « Ils viennent d’horizons différents, c’est très enrichissant. Cela permet aussi de ne pas créer de petits groupes de personnes au sein de la classe, mais d’avoir une vraie dynamique de groupe. »

« J'ai choisi un domaine où je peux aider la société »

C’est aussi l’avis de William, 39 ans, qui apprécie l’esprit d’entraide de la classe. Lui, est en pleine reconversion professionnelle. « J’ai été ingénieur mécanique dans les secteurs des transports et de l’énergie pendant une dizaine d’années. Mais je trouvais mes tâches un peu répétitives, j’avais besoin de changement. Et l’intelligence artificielle me paraissait une thématique d’avenir », explique-t-il. Il avoue que ce n’est pas toujours facile de se replonger dans les cours après plusieurs années de salariat. « J’avais quelques notions de code mais elles remontent à mon diplôme en 2006, donc pas mal de choses ont changé depuis », raconte-t-il. Pas forcément question pour lui de retourner bosser dans l’industrie, il aimerait mieux se consacrer à des domaines où l’on peut « aider la société ». « Les sujets propres à l’IA dans la santé m’intéressent particulièrement, la prédiction de cancers notamment ». 

Pas de naïveté

Les promesses sont belles, mais leurs formateurs essaient aussi de sensibiliser les élèves aux risques potentiels de ces technologies. Le matin de notre visite, les élèves ont parlé du bug de Facebook apparu deux jours auparavant. « Il a laissé apparaître la manière dont le géant du numérique triait et analysait nos photos, explique Pierre-Loïc, leur formateur. Grâce à un exercice sur les algorithmes d’analyse d’image, ils ont compris à quel point il était facile de tirer beaucoup d’informations sur une personne à partir d’une simple photo ». Dans quelques semaines, un intervenant extérieur viendra en classe parler de l’éthique dans l’intelligence artificielle. Pas question de laisser ces élèves aux parcours atypiques reproduire les erreurs des concepteurs habituels de l’intelligence artificielle.

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