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jeune homme devant un ordinateur l'air desespéré, seul dans une salle.
© Tim Gouw via Unsplash

F**k the algorithm : le désarroi de la Gen Z face à Parcoursup

Le 12 oct. 2020

Les systèmes d’affectation dans l’enseignement supérieur comme Parcoursup, dont le calendrier 2020-2021 a été dévoilé fin septembre, donnent à une partie de la jeunesse le sentiment déroutant de voir son destin confié à un algorithme.

« Fuck the algorithm, fuck the algorithm », scandaient quelques centaines de jeunes Britanniques le 16 août 2020 devant le ministère de l’Éducation à Londres. Les raisons de leur colère ? Le gouvernement a décidé que la note qui détermine l’entrée à l’université des 300 000 candidats au A-Level (équivalent du bac en France) serait calculée par... un algorithme prédictif. Il était censé tenir compte de plusieurs critères objectifs : les résultats individuels de chaque élève, ceux de son lycée, son classement, et enfin une note estimée par ses professeurs. Hélas, le système a révélé plusieurs failles. L’Ofqual (Office of Qualifications and Examinations Regulation), qui l’a mis en place, a admis que près de 40% des élèves ont obtenu une note inférieure à celle estimée par leurs professeurs. Pire, les élèves, en particulier les très bons, venant d’un lycée peu coté ont été davantage sous-notés que les autres.

En France aussi, c’est un modèle mathématique qui oriente les bacheliers. Depuis 2018, les lycéens obtiennent leur affectation dans l’enseignement supérieur via l’interface Parcoursup (successeur d'APB). Les élèves entrent leurs vœux sur le site, sans ordre de préférence, téléchargent les documents nécessaires (lettres de motivation, CV...) puis attendent que les résultats tombent. Et chaque année, c’est la même panique. Des centaines de milliers de bacheliers se retrouvent sur liste d’attente, même parmi les meilleurs élèves. Avoir le sentiment que, dans leur vie, c’est un algorithme qui décide n’est pas une nouveauté pour les plus jeunes (TikTok, YouTube et Netflix sont passés par là). Mais quand il s’agit de se voir assigner une orientation scolaire, les petits Français sont comme leurs cousins britanniques, ils trouvent l’expérience totalement injuste.

Le cru du bac 2020 a été exceptionnel. Près de 96 % des candidats ont été reçus, soit 7,6 points de plus qu’en 2019. Avec de tels résultats, on pourrait imaginer une explosion de bonheur et de soulagement. Même pas. Car si l’examen est devenu une formalité indolore, c’est l’étape automatisée de la distribution des affectations qui plonge désormais les lycéens dans le stress. Sur les réseaux sociaux, on en rit (jaune) ! Des tiktokers affichent une moue boudeuse devant la succession de mentions « non » ou « en attente » de leur Parcoursup. D’autres s’amusent de mèmes dans lesquels « Parcoursup » est présenté comme une entité mystérieuse qui les enverrait directement derrière les caisses d’un fast-food ou à Pole Emploi.

« Et sinon vous, ça va ? »

Mais sur le terrain, on rigole moins. Dans son lycée d’Aulnay-sous-Bois, où elle est psychologue, Sylvie Amici entend toute l’année les jeunes se plaindre de Parcoursup : « Ils me disent que ce n’est pas juste que ce soit un algorithme qui juge s’ils sont assez bons pour intégrer une formation. Ils le vivent comme une condamnation personnelle. C’est un processus de sélection très violent. » Cette méfiance se confirme dans les chiffres. Selon une étude du cabinet de conseil Odace Media, 84% des élèves de terminale appréhendent Parcoursup. Parmi eux, 63,4% n’ont pas confiance en cette procédure.

Un sentiment que ressent Sorenza, 18 ans, bachelière rémoise. En juillet, l’un de ses tweets, dans lequel elle évoquait son désarroi, a été partagé 12 000 fois : « 16,5 de moyenne générale en terminale dans le meilleur lycée public de ma ville, les félicitations depuis la 6e, et refusée dans tous mes vœux favoris. Et sinon, vous, ça va ? ». Interrogée par le site France 3 Grand Est, Sorenza raconte avoir reçu des messages de personnes à la moyenne moins élevée que la sienne et acceptées dans des formations où elle a été refusée. Idem pour Lila, 17 ans, bachelière au Mans, qui nous explique « ne pas comprendre vraiment comment a été élaboré l’algorithme », mais le trouve « particulièrement injuste ». Sa justification : « J'ai vu parmi mes connaissances énormément de brillants élèves ne pas être pris dans les formations qu'ils souhaitaient. »

Et que le meilleur coté gagne !

Mais, concrètement, que peut-on reprocher à l’algorithme ? Guillaume Ouattara, directeur d’Odace Media, recueille chaque année les questions et les témoignages de centaines de lycéens inquiets, et a analysé de près le code de Parcoursup. Il estime qu’il y a « de nombreux fantasmes » autour de son algorithme. Beaucoup lui reprochent par exemple de ne pas être transparent, alors même qu’une partie de son code a été publiée par le gouvernement. Son principe est relativement connu. Les élèves sont classés selon des critères : leurs notes, mais aussi des critères nationaux (quotas de boursiers et de résidents de la région), et des critères locaux, déterminés par les écoles.

Olivier Ertzscheid, enseignant-chercheur en Sciences de l'information et de la communication à l’université de Nantes et auteur du blog Affordance.info, a participé à la mise en place de ces critères locaux pour une formation de community manager de l’IUT de La Roche-sur-Yon. « Le nombre de dossiers envoyés est considérable, aussi, les formations n'ont pas d'autres choix que de paramétrer à l'avance leurs critères. Nous avons par exemple exclu automatiquement tous les élèves dont la moyenne en anglais était inférieure à 12. Donc, nous avons sorti des élèves aux résultats moins bons, mais qui avaient peut-être un projet professionnel plus nourri que d’autres. Avant Parcoursup, on examinait tous les dossiers. Certains avaient des résultats scolaires mauvais, mais un parcours de vie, une expérience significative en associatif, par exemple, ou une lettre de motivation qui sortait du lot. Il nous arrivait de repêcher ces dossiers et de faire un pari. En ajoutant de l'automatisme, on a l'impression de supprimer de l'arbitraire et de l'injustice, mais on ne fait que supprimer de la subjectivité. Or la subjectivité dans un processus de recrutement, c'est super important. »

Guillaume Ouattara l’admet : « L’objectif de Parcoursup était de redonner le pouvoir aux élèves, mais cela a surtout redonné le pouvoir aux meilleurs. » Et le « meilleur » se détermine désormais à partir de résultats censément objectifs, mais sur lesquels le candidat n’a pas vraiment la main.

Seul contre tous

Le processus de sélection se déroule sur de longs mois, pendant lesquels les élèves vont voir évoluer les propositions qui leur sont faites. Cela les oblige à « choisir constamment entre leurs vœux », souligne Sylvie Amici, mais surtout à se comparer sans cesse à des centaines de milliers d’autres élèves.

« Les candidats reçoivent leur rang par rapport à tous les autres membres de leur génération. Quand vous avez 8 000 personnes devant vous dans une liste d’attente pour une licence, vous réalisez que votre place dans la société est très basse. Donc c’est logique que ce processus soit très anxiogène », estime Julien Gossa, maître de conférences en informatique à l’université de Strasbourg et auteur du blog Educpros.fr. Selon lui, Parcoursup répond surtout à de nouveaux besoins politiques et économiques. « Après la guerre, l’éducation nationale devait assurer la montée en compétence de l’ensemble de la population. Depuis les années 90, nous sommes arrivés à un plafond. L’objectif est désormais de stratifier, c’est-à-dire de décider du niveau de chaque individu et de sa place dans la société. Parcoursup est un outil très adapté à cela. »

Un labyrinthe qui en perd plus d'un... mais pas tout le monde

Quoi qu’il en soit, tous les élèves ne sont pas égaux face aux méandres de la plateforme. « Parcoursup change constamment, de nouvelles fonctionnalités sont ajoutées, d’autres sont modifiées. C’est difficile à suivre, d’autant plus pour un élève qui a besoin de stabilité pour construire son projet d’orientation », explique Sylvie Amici.

La complexité du système a d’ailleurs favorisé l’émergence d’un marché du coaching. Des organismes privés tels que Tonavenir.net proposent désormais des formules « sérénité », qui promettent, pour la somme de 590 euros, d’accompagner l’élève pendant toute la procédure. « Certaines de ces entreprises proposent des bilans d’orientation censés aider à être sélectionnés », témoigne Olivier Ertzscheid.

Mise sous coupe

Parcoursup serait-il la première « mise sous coupe algorithmique de l’ensemble d’une génération concernant un choix de vie » ? C’est l’avis d’Olivier Ertzscheid. « C’est un mode de sélection qui habitue à accepter sans vraiment pouvoir comprendre, sans vraiment pouvoir contester, explique-t-il. Lorsqu’un élève n’obtient pas les vœux qu’il a choisis, on lui explique que ce n'est pas parce que son dossier n'est pas bon, mais parce que l'algorithme qui traite des milliers de dossiers a décidé qu’il ne pouvait pas avoir ce vœu, poursuit-il. Ce discours est pervers, car on ne peut pas se retourner contre un algorithme. Derrière, il y a pourtant des décisions politiques. »

Toutefois, les Z ne sont pas résignés, et sont sans doute mieux préparés que leurs aînés à comprendre ce type de mécanisme. « Les jeunes générations savent bien, par exemple, que YouTube a tendance à leur proposer de la junk vidéo qui se consomme rapidement », note Olivier Ertzscheid. Elles sont plus aguerries et capables, donc, de s’y opposer. En témoignent les manifestations lycéennes au Royaume-Uni contre l’algorithme du A-Level. Finalement, le gouvernement a plié. La note retenue fut celle estimée par les professeurs, quand celle-ci s’avérait plus élevée que celle déterminée par le modèle mathématique.


Cet article paraîtra le 18 octobre dans le numéro 24 du magazine de L'ADN consacré à la génération Z.

Marine Protais - Le 12 oct. 2020
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  • Affligeant, consternant ! c est pas du journalisme c est du micro-trottoir pour attirer les foules! Cela révèle surtout une méconnaissance totale de Parcoursup !