Pièces d'un puzzle éparpillées

WTF : Pour élucider des affaires criminelles non résolues, cette entreprise organise des crowdfundings

Des citoyens qui se cotisent pour résoudre de vieilles affaires criminelles non résolues ? Aux États-Unis, l’entreprise Othram, spécialiste de l'analyse d'ADN, organise des campagnes de crowdfunding pour financer des enquêtes participatives.

Sur le web, des Sherlock Holmes amateurs se prennent de passion pour les affaires non résolues. C’est le cas des 175 000 membres du groupe Facebook DNA Detectives qui, grâce à des tests ADN grand public (23andMe, My Ancestry), parviennent à retrouver des membres de leur famille ou à résoudre des cold cases, ces affaires criminelles jamais élucidées. La pratique tend désormais à se professionnaliser : aux États-Unis, l’entreprise texane Othram en a carrément fait un business. Elle propose ses services bien privés à la justice fédérale dans le cadre d'affaires non élucidées. 

« Crowdfunder la justice »  

L'entreprise Othram a une particularité : elle finance ses enquêtes grâce au financement participatif à la manière d’un Kickstarter ou d’un GoFundMe. Mais, en contrepartie, « plutôt que d’obtenir un produit, vous obtenez la justice pour une famille », décrit David Mittelman, le co-fondateur de l’entreprise, au New York Times qui consacre une longue enquête sur Othram et ses donateurs. « On fait du crowdfunding pour la justice. »  

Les campagnes de financement participatif d'enquêtes non résolues sont ensuite orchestrées via les réseaux sociaux. Celle pour élucider l’affaire de la « Christmas Tree Lady » , une femme décédée en 1996 et dont l’identité n’a jamais été retrouvée, a par exemple récolté plus de 1 800 dollars sur les 5 000 demandés. 

Fouiller les bases de données génétiques

Ce sont donc des détectives plus qu'amateurs qui financent ces campagnes. Carla Davis, membre du groupe DNA Detectives, a financé plusieurs campagnes de l'entreprise Othram, dont une à hauteur de 4 000 dollars, relate le New York Times. Au total, la startup aurait récolté plus de 400 000 dollars de la part de donateurs depuis son lancement en 2018. Sur son site, elle revendique une soixantaine de cas résolus. 

Pour élucider les affaires, Othram utilise une technique d’investigation baptisée généalogie génétique médico-légale. Elle consiste à utiliser des tests ADN destinés au grand public afin d’identifier des victimes et des suspects en traçant leur arbre généalogique. Othram s'appuie sur des bases de données publiques comme GEDMatch ou FamilyTreeDNA, sur lesquelles n’importe quel citoyen américain peut télécharger son ADN (obtenu via des entreprises comme 23andMe ou My Ancestry). Cette technique a été utilisée pour la première fois aux États-Unis en 2018 pour résoudre l’affaire du serial killer du Golden State (un meurtrier ayant commis une dizaine de meurtres et une dizaine de viols en Californie). Elle a depuis été utilisée dans des centaines d’affaires. Mais cette méthode coûte cher : il faut d’abord analyser l’échantillon pour en extraire l’ADN (pour un coût d’environ 5 000 dollars) puis longuement investiguer pour retracer l’arbre généalogique du suspect ou de la victime en le croisant avec les personnes de sa famille présentes dans la base de données. Une démarche longue et surtout coûteuse que les services de police fédéraux, ceux qui sont financés par le gouvernement américain, ne peuvent pas tous se permettre. Avec ses campagnes de crowdfunding, Othram se positionne donc comme un relai (privé) de la justice fédérale. 

Donner de l’argent ou votre ADN 

Othram possède également sa propre base de données ADN. En plus des dons d'argent destinés au financement des campagnes de résolution d'affaires classées, la startup propose à ses clients de donner leur ADN. Les donateurs n'obtiennent pas de rétribution financière, mais peuvent ainsi alimenter la base de données d'Othram et aider à résoudre les affaires plus rapidement. Ce qui ne manque pas d'agacer certains observateurs qui estiment que cet ADN pourrait davantage servir à élargir une base de données publique plutôt que celle d'une entreprise privée. Par ailleurs, le business d’Othram soulève d'autres inquiétudes. Notamment parce qu'il contrevient au principe d'équité face à la justice. Natalie Ram, professeure de droit interrogée par le New York Times, a observé un biais : les cas résolus par crowdfunding concernent majoritairement des affaires dont les victimes sont des femmes blanches. En soumettant ainsi la justice aux « votes » du grand public, on oriente les typologies d'affaires à résoudre.

La startup nation française accouchera-t-elle un jour d'une entreprise similaire ? En France, le Fichier national automatisé des empreintes génétiques (FNAEG), qui regroupe les profils ADN de personnes mises en cause pour des infractions, représente une aide à la résolution d’enquête et à l'identification de victimes non identifiées ou de personnes disparues. Mais il n’existe pas de base de données « grand public » comme GEDMatch ni d’entreprise comme Othram puisque, rappelons-le, les tests ADN destinés aux particuliers sont interdits.

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