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un homme lit le journal dans les transports

Quand l'info snack nous désespère... le slow content prospère !

Le 21 sept. 2018

Avec ses enquêtes journalistiques très grand format, la rubrique The Long Read du Guardian cartonne et fait mentir les prophètes de l'info snack. Rencontre avec son rédacteur en chef, David Wolf. 

« Si vous avez besoin d’une personne qui aime lire et comprend comment fonctionne le monde, je suis votre homme. » David Wolf est arrivé en 2014 à la tête de la rubrique « The Long Read » du Guardian. Le trentenaire ne s’imaginait pourtant pas journaliste. Après des études de philosophie et de français à l’université d’Oxford – mais ne lui demandez pas de parler la langue de Molière, « please » – le jeune diplômé a débuté sa carrière pour le magazine Prospect, un mensuel d’actualité et d’analyse britannique.

Alors que la plupart des médias produisent de l’info « snack », parier sur les longs formats peut sembler étrange. Pourtant, ça cartonne et le public adore. Comment expliquez-vous cela ?

DAVID WOLF : Nous sommes sans doute à une croisée des chemins. Depuis la crise financière de 2008, le modèle économique des médias a changé, et il existe peu de place pour des articles qui prennent des mois d’enquête et d’écriture. Cependant, depuis 2010/2011, le fait que le rythme de l’information se soit accéléré, en donnant une place plus importante à l’instantanéité, a donné plus d’appétit au public pour des longs formats qui proposent plus de contexte. Le nombre d’abonnements pour des magazines tels que le New Yorker, The Atlantic ou même la London Review of Books n’a d’ailleurs jamais été aussi élevé. Je pense que nous faisons partie de ce mouvement. Et c’est formidable.

Quand le Guardian a-t-il décidé de lancer « The Long Read » et pourquoi ?

D. W. : La rubrique a été créée en 2014. Le Guardian était déjà excellent sur les « breaking news » et les gros événements, avec lesquels il arrivait à générer beaucoup de trafic. Nous étions arrivés à un point, tant au Royaume-Uni que partout ailleurs dans le monde, où les journaux savaient couvrir l’actu chaude. Nous avons pensé qu’il existait un besoin pour des articles plus longs et nous nous sommes dit que nous devions instaurer un espace spécifique. Le print publiait déjà de longs articles, mais il n’existait pas d’espace sanctuarisé. « The Long Read » est né de l’idée qu’il devait y avoir une place particulière pour des articles à ne pas manquer, à propos des capitaux russes à Londres ou du débat sur la liberté d’expression aux États-Unis, par exemple. Je suis arrivé à ce moment-là, avec mes deux collègues Jonathan Shainin, un ancien du New Yorker, et Clare Longrigg, qui travaillait avant pour le magazine du week-end du Guardian.

Comment cette rubrique a-t-elle évolué depuis votre arrivée ?

D.W. : Nous sommes bien différents du New Yorker dont le magazine reste le cœur de métier. Le Guardian, globalement, publie des centaines d’articles tandis que notre rubrique publie trois longs formats par semaine, les mardis, jeudis et vendredis, le même rythme de publication depuis le début. En termes de choix de sujets, nous devons nous positionner sur un écosystème beaucoup, beaucoup plus large. Nous ne sommes pas la partie centrale du Guardian mais nous occupons une place importante. Et nous voulons être sûrs, lorsque nous publions un article, qu’il va apporter quelque chose de plus qu’une analyse qui existe sur une autre partie du site ou ailleurs. Par exemple, si l’on nous avait proposé un article sur Emmanuel Macron qui ne s’inscrivait pas dans la durée, nous aurions dit non. Mais lorsque Emmanuel Carrère a imaginé passer une semaine avec lui, cela nous a donné une matière tout à fait unique. C’est probablement cette exigence qui confère sa force à notre rubrique.

Un long format pour le Guardian, c’est long comment ?

D.W. : La moyenne est de 5 000 mots, au minimum 4 000. Alors que d’autres articles du Guardian ont une longueur de 900 à 3 000 mots. Quand un journaliste contacte le journal et dit « J’ai cette histoire » sur un scandale financier ou sur la corruption, par exemple, et que nous constatons que c’est une histoire incroyablement compliquée, avec de nombreuses personnes impliquées et beaucoup d’explications, s’il est impossible de la rendre intelligible en la résumant, alors c’est notre type d’histoire.

Combien rémunérez-vous un auteur pour un long format ?

D.W. : C’est difficile de vous donner un prix précis. Si c’est Emmanuel Carrère, nous allons évidemment le payer plus qu’un jeune auteur. Mais disons que nous pouvons aller jusqu’à un pound le mot (environ 1,14 dollar, NDLR), quelque chose comme cela. Nous payons de manière plutôt compétitive.   

« The Long Read » est-elle une rubrique qui rapporte de l’argent au journal ?

D.W. : Le modèle financier du Guardian est à part. Nous n’avons pas de paywall, comme le New York Times, qui, à partir d’un certain nombre d’articles consommés par mois, fait payer l’internaute. Si vous aimez notre travail et que vous pensez que nous faisons de l’excellent travail, vous pouvez devenir contributeur volontaire. C’est ce que nous voulons encourager. Dans notre cas, la rétribution financière de la rubrique n’est pas le sujet. Nous sommes plutôt sur la qualité de la production qui bénéficie à l’image du média. Plus grande est la qualité de ce qui est publié, mieux c’est pour nous. 

L’audience est-elle différente entre la partie long format et le reste du site ?

D.W. : Nous sommes très bons en analyse statistique de nos audiences et, autant que je sache, il n’existe pas de différence massive entre la partie long format et le reste du site. Pas plus qu’entre les différentes rubriques du site. Le genre et la localisation des internautes restent homogènes. Parfois, selon les articles, il peut cependant y avoir une cible un peu différente. Par exemple, si nous traitons d’un sujet sur l’Amérique, les lecteurs seront américains. En revanche, nous sommes populaires sur un public assez jeune, entre 20 et 40 ans, en particulier sur les podcasts.   

Justement, comment concevez-vous l’articulation entre la partie podcast et la partie article de la rubrique ?

D.W. : Depuis 2014, nous publions d’abord le texte sur le print, puis sur le Web et enfin nous faisons un podcast. C’est vrai que c’est un peu inhabituel de proposer une simple version audio des articles. Là où nous publions trois articles, nous en choisissons deux pour un format podcast. Nous avons tendance à choisir les papiers les plus internationaux plutôt que ceux qui ont un focus britannique.  

Quelle est votre vision du futur du long format ?

D.W. : J’ai un feeling très positif à ce sujet. Les gens veulent des histoires uniques, à couper le souffle, qu’ils vont avoir envie de partager. Il y a un public de plus en plus nombreux pour ces formats, en tout cas c’est définitivement le cas au Royaume-Uni et aux États-Unis avec le New Yorker. Et c’est tant mieux car, oui, cela coûte de l’argent d’avoir des éditeurs à plein temps sur la rubrique, et de payer des journalistes de manière viable, pour qu’ils puissent passer deux mois à enquêter sur un sujet. Nous avons vraiment de la chance de pouvoir rendre cela possible. 

(Image : Unsplash)


A LIRE

« The Long Read », Guardian : theguardian.com/news/series/the-long-read 

Emmanuel Carrère, Orbiting Jupiter: my Week with Emmanuel Macron, « The Long Read », Guardian, octobre 2017.


Cet article est paru dans le numéro 15 de la revue de L'ADN concernant les Générations. Vous pouvez vous procurer votre exemplaire ici.

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