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Journalistes, tous « putaclics » ? Quatre pointures nous donnent leur avis

Le 6 sept. 2018

On les déteste, on les pourrit, mais est-ce que les journalistes ne sont pas travailleurs comme les autres qui – mis sous pression – sont rendus incapables de bosser correctement ? Grand reporter, rédacteur en chef, directeur de la rédaction, écrivain… On a demandé à quatre pointures de nous donner leur avis. Coup de chance, ils ne sont d’accord sur rien. Ou presque.

C’EST UNE QUESTION D’ORGANISATION

JOHAN HUFNAGEL – directeur de la rédaction de Loopsider
Ex-directeur délégué de Libération, cofondateur de Slate.fr

« Est-ce que le journaliste est devenu con ou est-ce qu’il l’a toujours été ? J’ai plutôt tendance à dire qu’il y a une mutation de l’offre et de la demande. Depuis vingt ans, c’est Internet partout et le lecteur veut être informé tout le temps. En partant de là, est-ce que l’on peut répondre “H24” à ce besoin d’immédiateté ? Je pense que c’est impossible.

L’addition du cocktail “être présent sur tous les canaux” plus “exigence du contenu” fait que ça part dans tous les sens. Mais ça ne nous a pas rendus plus cons. Des niches se sont créées. Ce que proposent Mediapart, Slate ou Numerama est de très bonne qualité. La qualité moyenne des contenus s’est plutôt élevée, mais pas pour tous. Il existe de petites rédactions qui produisent de la qualité face à des mastodontes.

Il faut réfléchir à ta capacité à traiter telle info en priorité, en fonction de ce que tu as envie de faire, de tes ressources et des valeurs que tu défends. Ces choix sont stratégiques et c’est aussi notre boulot de les faire pour qu’ils soient créateurs de valeur pour le média. »

>> Loopsider : comment fabriquer un média 100% social sans « faire du Brut » ?

C’EST UNE QUESTION D’EXIGENCE PERSONNELLE

ANNE NIVAT – grand reporter et reporter de guerre
Prix Albert-Londres en 2000

« Être journaliste, c'est un job de tous les instants : il faut être exigeant et sérieux. De la mauvaise info, c’est toujours de la faute du journaliste. Ce sont des êtres humains, ils travaillent des matières humaines et réfléchissent sur l’humain. C’est compliqué, mais même s’il existe de la concurrence, il ne faut jamais perdre de vue que si tout cela est mal fait, le public s’en apercevra. Il n’est pas aveugle.

Je pense que les journalistes font bien leur travail mais quelques-uns suffisent à décrédibiliser le métier. Les journalistes doivent travailler, et je m’inclus dedans, pour être recrédibilisés. Sinon, il n’existerait plus de frontière entre l’info et la com, et cela serait un désastre. Je suis heureuse d’avoir fait ma carrière en-dehors d’une rédaction. Quand j’ai débuté, il y a dix-huit ou dix-neuf ans, mon positionnement était ultra-minoritaire.

Je constate qu’il l’est moins. Les jeunes font de plus en plus le choix d’exercer en free-lance. Je ne saurais que les en féliciter. De toute façon, vu la situation de l’industrie, l’avenir va vers des situations extrêmement flexibles, où il existe une grande place pour le journaliste free-lance. »

C’EST UNE QUESTION D’ÉDUCATION

FRANÇOIS-BERNARD HUYGHE – directeur de recherche à l’IRIS
Auteur, entre autres, de Fake News. La grande peur, VA Press, 2018

« L’info rend les gens cons, en général ! Déjà, l’info, c’est trois choses : des données, des nouvelles ou des événements. Quand ça marche, ça fait de la connaissance dans le cerveau des gens. Or, on a plusieurs problèmes liés à la surabondance de données : l’effet d’ahurissement et la redondance. Faites l’expérience de vous taper trois ou quatre chaînes d’info en continu avec des experts qui débattent. Quelles connaissances a acquis votre cerveau sinon celles de l’idéologie dominante ? J’ai tenté sur le sujet du glyphosate, je n’ai toujours rien compris !

Ce que l’on m’a appris à l’école, c’est que la fonction du journaliste c’est de vérifier : si c’est pour vérifier une dépêche AFP avec Wikipédia... C’est pas terrible ! Mais 99 % de ce que nous savons sur le monde, nous ne l’avons pas constaté personnellement. La démocratie repose sur le fait que nous pouvons utiliser notre cerveau de manière raisonnable.

On voit très bien avec les fake news que le Web nous conforte dans nos fantasmes et nous isole de plus en plus. La solution ? Des citoyens plus conscients, qui fassent de la vérification. Et des journalistes qui fassent leur boulot, c’est-à-dire… de ne pas penser comme des journalistes. »

C’EST UNE QUESTION DE MOYENS

David Doucet – rédacteur en chef Web et print des Inrockuptibles (hors culture)
Coauteur de La Fachosphère. Comment l’extrême droite remporte la bataille d’Internet, Flammarion, 2016

« À partir du moment où l’on sait qu’un sujet va faire de l’audience, on doit le faire. Parfois, on n'a pas le temps de se poser la question de la pertinence éditoriale ou de la recherche d’angle. On est un peu esclave de la nécessité de maintenir une audience sur Internet. À un moment, le rythme t’oblige à être dans un style moutonnier et l’on développe parfois des réflexes panurgiques.

Sur le print, on a beaucoup plus de temps pour écrire, contacter les gens et remettre en question nos a priori. C’est un luxe. Le degré d’attention et de relecture est beaucoup plus élevé : sur le print, il y a trois relectures. Sur le Web, une. On est vraiment à flux tendu. Le site des Inrocks est alimenté en partie par les stagiaires. Ils sont fatalement moins expérimentés. On est quelques soldats en première ligne, sans avoir de ravitaillement ou de matériel pour avoir le même niveau d’exigence.

Il n’y a pas véritablement d’inversion d’échelle dans les valeurs. Le print reste la vitrine cajolée, le Web l’antichambre dans laquelle personne ne veut écrire. C’est malheureux mais bon, on est un peu en manque de moyens. »

 


Cet article est paru dans le revue de L'ADN numéro 15, consacrée aux générations.

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