Amaury

Pourquoi le marché des cryptos (et des valeurs technologiques) s'effondre ?

Dégringolades en cascade et vent de panique chez les crypto bros. Au mois de janvier, les cours ont brutalement dévissé. Que s'est-il passé sur les marchés des cryptomonnaies ? Explications.

On le sait, le marché des cryptomonnaies est particulièrement volatil. Mais que s'est-il passé pour que les cours s'effondrent soudainement au mois de janvier ? En l'espace de trois mois, la valeur de Bitcoin a été divisée par deux. En novembre 2021, 1 bitcoin s'échangeait pour plus de 69 000 dollars. Au 24 janvier, sa valeur avait chute à 36 000 dollars, soit près de 45% de moins. Selon Amaury Betton, fondateur de la newsletter sur la finance et l'économie numérique Lettres Ouvertes, ce mouvement des marchés signale une réaction au durcissement de la politique monétaire de la Fed, la banque centrale américaine. Il décrypte les liens entre politique monétaire, taux d'intérêts et fluctuations du marché des valeurs technologiques.

« Crypto Winter »  : que s’est-il passé au mois de janvier sur le marché des cryptos ?  

AMAURY BETTON : Le marché est entré dans une phase de correction, c’est-à-dire un moment marqué par un renversement de tendance important. Depuis la fin du mois de décembre, Bitcoin a perdu 32 % de sa valeur et Ethereum plus de 45 %. En termes de capitalisation, on parle de 900 à 1 000 milliards de pertes pour le marché des cryptos. De tels mouvements baissiers sont impressionnants, toutefois ils ont déjà été observés par le passé. Si ce mouvement s’inscrit dans le temps, on parlera alors de « bear market », c’est-à-dire une tendance baissière prolongée.

Comment expliquer l’effondrement des cours ?

Cet effondrement est, en partie, la conséquence d'un contexte géopolitique tendu. Au Kazakhstan, les troubles politiques ont entraîné une suspension d’Internet par les autorités et un arrêt momentané du minage de cryptomonnaies, Bitcoin notamment. Ce pays d’Asie centrale étant le deuxième pays mineur de Bitcoin derrière les États-Unis, cela a créé une tension sur les cours qui ont commencé à baisser. Puis la Russie a annoncé son intention d’interdire les investissements et les paiements en cryptomonnaies, emboîtant le pas à d’autres grandes puissances comme la Chine et l’Inde. Cette décision, qui illustre la volonté croissante des régulateurs un peu partout dans le monde de mieux encadrer le secteur, a envoyé un signal défavorable aux marchés. À cela s’ajoutent les préoccupations écologiques liées à la production des actifs numériques, qui là encore créent un environnement sensible. Pour autant, ce qui a le plus impacté le marché des cryptomonnaies est, sans nul doute, le nouvel environnement monétaire décidé par les banques centrales

Comment la Fed, la banque centrale américaine, peut provoquer l'effondrement des cours des cryptomonnaies ?

En début d’année, la Fed, la banque centrale américaine, a fait des annonces très fortes en réponse au contexte monétaire américain. Aux États-Unis, l’inflation (c’est-à-dire l’augmentation générale et durable du niveau des prix) est importante, ce qui affecte le pouvoir d’achat des ménages les plus modestes. L’institution financière qui contrôle la quantité de monnaie en circulation a donc décidé de relever ses taux d’intérêts de façon à réguler l’inflation. Cette action illustre une volonté de mieux maîtriser « le prix de l’argent » sur les marchés. La Fed précisera le calendrier du redressement des taux le mercredi 26 janvier.

Il se trouve que le marché des cryptos a largement bénéficié des taux d’intérêts bas et des liquidités abondantes fournies par les banques centrales depuis le début de la pandémie. Pourquoi ? Parce que dans ce contexte, les investisseurs ont cherché des sources d’investissement à plus haut rendement. Et les cryptomonnaies pouvaient leur fournir ces rendements élevés. Ce changement de politique monétaire met donc un coup d’arrêt à cette dynamique. La Fed a en quelque sorte sifflé la fin de la récré pour les investisseurs. 

À quoi s’attendre pour les prochaines semaines : un cours qui remonte, une reprise de la valeur ?

Dans l’attente des annonces de la Fed, les investisseurs ont fait le choix de la prudence. Ils ont eu tendance à délaisser les actifs les plus spéculatifs, au profit de valeurs plus défensives, c’est-à-dire des actifs traditionnels, plus sûrs. C’est ce qui explique les fortes baisses observées sur les cours des cryptomonnaies. Passée cette annonce, la volatilité pourrait se réduire. 

Par le passé, les fortes phases de corrections du marché des cryptos ont été suivies de fortes remontées. C’est ce qu’exprime la formule « buy the dip », soit « achetez à la baisse ». Sur le plus long terme, il est difficile de faire des prédictions car la situation qui se présente est nouvelle : le retour d’une inflation forte est un phénomène que l’on n’a pas connu depuis 40 ans. De même que le redressement des taux directeurs des banques centrales. Cela pourrait avoir des répercussions importantes selon les classes d’actifs. Mais, là encore, rien ne dit que l’inflation durera. Peut-être faut-il s’attendre à un effet « bosse », c’est-à-dire une poussée inflationniste temporaire qui redescendrait ensuite, comme le soutient Christine Lagarde, la présidente de la BCE, la banque centrale des 19 pays de l'Union européenne utilisant l'euro dont la principale mission est de maintenir la stabilité des prix.

En parallèle de l’effondrement du marché des cryptomonnaies, les valeurs technologiques ont, elles aussi, subi de fortes dépréciations. Pourquoi ?

Le marché des valeurs technologiques est lui aussi affecté par la perspective d’un redressement des taux directeurs de la Fed. Mais ce marché est beaucoup plus mature que celui des cryptomonnaies, donc les effets sont atténués. Toutefois le nouvel environnement monétaire décidé par la Fed est particulièrement défavorable aux valeurs technologiques. 

Quelle relation entre la fluctuation des valeurs technologiques, la politique monétaire et l'évolution des taux d’intérêts ?  

Pour répondre à cette question, il faut d’abord comprendre pourquoi les entreprises technologiques sont si fortement valorisées. Elles le sont parce que les investisseurs s’attendent à ce qu’elles dégagent des bénéfices très élevés, mais dans un horizon de long terme. C’est cette anticipation qui décide de leur valeur de marché. Celle-ci s’évalue sur un potentiel de bénéfices futurs

Plus les taux sont bas, plus cela leur est favorable. Car ces entreprises investissent énormément pour financer leur croissance, financement qui devient plus cher en cas de remontée des taux. Bref : plus les taux d’intérêts sont élevés, plus elles sont pénalisées pour leur croissance future. À cela s’ajoute un phénomène de marché appelé la « rotation sectorielle » (ou « flight to quality », fuite vers la qualité). Il s’observe en général en réponse à un contexte d’incertitude. Ce comportement traduit le fait que les investisseurs se détournent des valeurs à forte croissance pour des valeurs défensives, celles qui ont un modèle d’affaires connu et dont les bénéfices sont assurés à court terme.

À quoi s’attendre dans les prochaines semaines sur le marché des valeurs technologiques ?

Il faudra surveiller avec attention l’évolution de l’inflation. Si elle venait à se tasser, les pressions à la baisse pourraient s’atténuer et les anticipations de hausse de taux évoluer. Si l’inflation ne baisse pas, la phase de correction pourrait reprendre et continuer d’affecter les valeurs technologiques. La particularité de ces entreprises technologiques est que leur prix financier (la valeur sur les marchés), est totalement décoloré de leur prix « réel » (leur valeur intrinsèque), que l’on peut estimer à partir de leurs capitaux propres.

En quoi l’entreprise Tesla est l’illustration du décalage entre valorisation et bénéfices réels ?  

Pour comprendre ce phénomène il est intéressant de comparer la valeur financière d’une entreprise avec ses résultats réels en terme de ventes. Cet indicateur s’appelle le « price-to-sales ». La valorisation de Tesla a pu représenter 28 fois le montant de ses ventes. On considère que la valorisation des constructeurs automobiles traditionnels ne dépasse pas 1,1 fois le montant des ventes. Pour Tesla, le décalage entre la valeur financière et les ventes est très parlant. C’est d’ailleurs l’objet de beaucoup de commentaires, certains pointant du doigt un excès d’optimisme de la part des investisseurs. Mais d’autres considèrent que Tesla pourrait rafler la mise sur le marché des véhicules électriques, mais aussi des véhicules autonomes. Ce qui constituerait une source de revenu considérable pour ces mêmes investisseurs. 

Ce type de comportement des marchés est-il caractéristique d’un effet de bulle ?

Les bulles financières résultent de la conjonction de deux phénomènes : une expansion incontrôlée du crédit, permis par des faibles taux d’intérêts, et une confiance excessive dans les fondamentaux économiques, c'est-à-dire le taux de croissance, la baisse du chômage et l’amélioration de la productivité liée aux nouvelles technologies par exemple. Une bulle s’inscrit dans la durée, plusieurs mois ou années et affecte durablement l’économie dans son ensemble. Pour une entreprise, elle peut être liée à la surestimation de bénéfices attendus, mais cela reste évidemment difficile à évaluer. Les comportements observés sur le marché des valeurs technologiques laissent penser qu’il s’agit d’une bulle mais, pour le moment, je ne parlerais que de « correction ». 

Le marché des valeurs technologiques américaines pèse actuellement près de 18 000 milliards de dollars, c’est considérable. Il a profité ces derniers mois d’un contexte exceptionnel lié à la pandémie, avec des taux d’intérêts très bas. L’ajustement était donc inévitable, un tel rythme de croissance n’étant pas soutenable indéfiniment. Idem pour les cryptomonnaies, les taux de rendement hallucinants observés en 2021 ne pouvant pas durer éternellement.

commentaires

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  1. Cecile dit :

    Un article intéressant. Juste une petite question pour que le texte soit plus clair. Dans la phrase : "La particularité de ces entreprises technologiques est que leur prix financier est totalement décoloré de leur prix « réel », vous avez voulu dire "décorrélé de leur prix réel" ? Merci

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