Bitcoin et autres cryptomonnaies + frigo

Miner du Bitcoin ou pouvoir brancher son frigo, faut-il choisir ?

Que s’est-il passé en Chine, au Kosovo et au Kazakhstan pour que les gouvernements décident d’interdire, ou de fortement réduire, les activités de minage de cryptomonnaies ?

Tension énergétique sur le minage

Le 4 janvier 2022, Artane Rizvanolli, ministre de l’économie et de l’énergie du Kosovo, décide d’interdire le minage des cryptomonnaies sur son territoire. Le pays affronte une hausse hivernale de la consommation d’électricité et ne peut plus faire face. Les coupures électriques se multiplient et l’histoire se répète. En mai 2021 déjà, la Chine qui est alors la Terre sainte des mineurs de crypto et le premier pays mondial en termes de volume miné, voit sa règlementation se durcir. Le gouvernement chinois prend la décision radicale de chasser les mineurs en interdisant cette activité à la suite de pénuries importantes dans certaines provinces. Cette décision gouvernementale conduit les mineurs à s’installer au Kazakhstan voisin. Mais là encore, l’installation de cette industrie provoque des tensions sur le réseau électrique. Sur l’année 2021, la consommation bondit de 8 %. En parallèle, la hausse brutale du prix du gaz début janvier 2022 provoque des émeutes à Almaty, la capitale du pays. Celles-ci sont réprimées dans le sang. Ces épisodes soulignent un trait déterminant de notre modernité : de plus en plus, les tensions géopolitiques sont déterminées par la question énergétique. Hughes Ferreboeuf, ingénieur et chef d'entreprise spécialiste du numérique, membre du Shift Project.

Capacités de production électrique

Pour comprendre les décisions gouvernementales qui ont conduit la Chine et le Kosovo à bannir les activités de minage, et le Kazakhstan à momentanément restreindre cette activité, il faut s’intéresser aux capacités de production électrique de ces pays.

Jusqu’au printemps 2021, la Chine et le Kazakhstan étaient de très gros producteurs d’énergie. « Dans ces deux pays, l’offre dépassait significativement la demande. Une partie de cet excédent était exportée et l’autre partie était absorbée par l’activité de minage, dans le cadre d’accords passés avec les gouvernements », précise Hughes Ferreboeuf. Tout change à compter de l’été 2021. L’afflux de mineurs met le réseau électrique chinois sous pression, notamment dans les régions moins dotées en infrastructures énergétiques. Certaines provinces font face à des pénuries d’électricité. « À ce moment-là, le gouvernement chinois ne peut plus admettre que le surplus électrique soit capté pour les intérêts exclusifs des mineurs. » C’est la raison pour laquelle il décide de bannir cette activité du territoire.

Au Kazakhstan, c’est principalement l’arrivée de l’hiver qui fait basculer la situation. La consommation énergétique des foyers augmente et, en parallèle, une part importante de l’énergie produite par le pays (principalement à partir de charbon) est absorbée par les fermes industrielles de minage. On estime ainsi à +10 % le bond de consommation dû au minage sur l’année 2021. Un chiffrage qui atteint +18 % pour le seul Bitcoin. Le pays atteint sa limite de production, ce qui pousse le gouvernement à fortement encadrer l’activité de minage en choisissant de momentanément l’interrompre. La situation du Kosovo est différente puisque ce pays n’est pas un gros pays producteur. Au contraire, le Kosovo importe chaque année 40 % de l’électricité consommée par sa population d’1,8 million d’habitants. Ce pays ne peut pas se permettre de voir s’installer une industrie énergivore comme celle des cryptomonnaies. La tension énergétique pousse donc les gouvernements à des arbitrages. « Il s’agit d’une décision de politique industrielle, un arbitrage économique qui vise à privilégier les populations locales au détriment des mineurs », analyse Hughes Ferreboeuf.

Arbitrages politiques

Au Kazakhstan, les capacités électriques allouées à l’activité de minage ont été rétablies à 90 %. Les pénuries électriques donnant lieu à des régulations gouvernementales sont-elles amenées à se multiplier ? « Cette tension est appelée à se manifester rapidement dans tous les pays où l’activité de minage n’est pas marginale par rapport à la capacité de production », poursuit Hughes Ferreboeuf. Des pays comme les USA et le Canada, qui ont des capacités de production colossales n’auront pas à faire ces arbitrages. Mais ils seront confrontés à cette question, notamment du fait de la croissante électrification des usages, par exemple avec l’augmentation des voitures électriques.

La tension énergétique exercée par la croissance exponentielle de l’industrie du minage fait naître de nouveaux enjeux. Devra-t-on, un jour, arbitrer entre miner de la crypto et brancher son frigo ? « L’énergie sera de plus en plus contingentée par le prix, ou par la disponibilité », commente Hughes Ferreboeuf. Cette contrainte va se matérialiser dans la vie quotidienne, et poussera les gouvernements à accorder la priorité à des usages plus essentiels qu’à d’autres.

Obstacle pour déployer la sobriété numérique

L’industrie du minage n’est pourtant pas amenée à disparaître. « Les mineurs se déplaceront au gré de l’évolution des règlementations et des disponibilités énergétiques. » En Chine, l’activité de minage se poursuit de manière illégale. Pour contourner son bannissement officiel, l’industrie est devenue ultra-mobile. Les mineurs qui n’ont pas migré au Kazakhstan voisin aménagent des containers et se postent près de points chauds de production, comme les barrages hydro-électriques du Sichuan. On parle ainsi de « minage gris ». Un phénomène marginal, mais qui se superpose aux usages numériques qui explosent partout dans le monde. Une trajectoire pourtant éloignée de la nécessaire décroissance dans la consommation électrique. « Toutes les études convergent pour souligner qu’on ne stabilisera le réchauffement climatique que si l’on parvient à déployer la sobriété numérique », souligne ainsi Hughes Ferreboeuf.

Dans ce contexte, la question énergétique pourrait être l’arbitre ultime. Un arbitre en mesure de réveiller les pires cauchemars et névroses de l'Europe, soit la perspective de black outs massifs, comme le suggère l'hebdomadaire The Economist ? L'Union européenne devrait bientôt se pencher sur une régulation plus dure des sources d'énergies allouées au minage, rapporte le quotidien Financial Times.

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