Portrait de Amaury Betton

C’est quoi la DeFi, le système financier décentralisé des inframondes numériques ?

Des métavers aux cryptoactifs, la finance décentralisée est le support de la nouvelle économie numérique. Mais entre jargon technologique et complexité économique, ce système reste encore inconnu du grand public.

DeFi, kézako ? Derrière l’acronyme DeFi se cache un anglicisme, contraction de Decentralized Finance. En clair, un système financier parallèle qui préfère la technologie blockchain aux banques traditionnelles. La DeFi c’est aussi un mode de pensée dont l’un des points cardinaux est de se passer des autorités financières traditionnelles grâce au principe de décentralisation. Bien que très populaire, notamment du fait de l’emballement autour des cryptoactifs, cet infra-monde financier reste peu accessible au grand public. Pour Amaury Betton, le fondateur et rédacteur de la newsletter Lettres Ouvertes qui explore le futur de l’économie, de la finance et des technologies, la DeFi est un outil prometteur mais qui comporte déjà des limites.

Quelle définition de la DeFi donneriez-vous à quelqu’un qui n’en a jamais entendu parler ?

AMAURY BETTON : La DeFi est un système financier parallèle basé sur la technologie Blockchain. Il cherche à répliquer les services proposés par la finance traditionnelle tout en proposant de nouveaux produits et services qui se passent d’autorité de contrôle. C’est la raison pour laquelle on parle de finance décentralisée. La seconde caractéristique est que la valeur qui s’échange sur les applications décentralisées sont des actifs tokenisés, comme les cryptos ou les stablecoins. La principale application de la DeFi concerne les échanges décentralisés (ou DEX) qui permettent d’échanger différents types de cryptoactifs, à l’image d’une opération de change. Mais la DeFi permet aussi de prêter et d’emprunter, en cryptoactifs toujours.

Quel est l’intérêt de la DeFi ?

A. B. : Il y a derrière la DeFi, l’idée que le citoyen pourrait reprendre le contrôle de son destin financier, ce qui lui redonnerait de la liberté par rapport à des grosses structures financières qui imposent souvent leurs conditions. La blockchain et les smarts contracts permettant dans une large mesure d’automatiser les opérations, ces outils permettent à beaucoup d’acteurs non bancarisés d’arriver dans le domaine financier, sans avoir à déposer tout un dossier pour obtenir un prêt par exemple.

Avec la DeFi, il vous suffit de posséder des cryptos et des stablecoins puis de télécharger une application pour accéder à ces services. C’est donc une évolution qui est pleine de promesses, notamment dans les pays faiblement bancarisés. Mais aussi dans les pays où le financement direct est répandu, dans la mesure où la population est déjà acclimatée à faire des opérations financières par elle-même.

Les technologies qui rendent possibles la DeFi sont complexes pour le grand public. Quelles sont leurs caractéristiques ?

A. B. : Le développement de la DeFi est directement lié aux vagues d’innovation dans la blockchain. J’en identifie trois principales. D’abord, c’est la création du Bitcoin, la première véritable blockchain, et avec elle, la naissance du grand registre distribué infalsifiable. Puis c’est l’arrivée d’Ethereum, une autre blockchain qui contient un langage de programmation plus évolué. Dénommé Solidity, celui-ci permet de créer tout type d’application. Ethereum est aujourd’hui très utilisée dans la DeFi, mais des concurrents émergent petit à petit, avec des caractéristiques différentes, comme Tezos, EOS ou Cardano.

La Blockchain est fondamentale car elle sert de support aux smarts contracts, ou contrats intelligents, un terme qui a été inventé au début des années 1990 par Nick Szabo, un cryptographe célèbre. Un smart contract est un bout de code informatique qui peut être exécuté de manière automatique et qui s’appuie uniquement sur les informations disponibles sur une blockchain. Pour comprendre la DeFi, il faut aussi connaître la notion d'oracles. Il s’agit d’algorithmes qui traduisent des informations du monde réel, qui sont donc extérieures au réseau, en valeurs numériques. Un oracle peut donc fournir des données en temps réel sur les marchés financiers. C’est ce que fait Chainlink par exemple. Le contrat intelligent qui a été développé par les codeurs est ensuite enregistré sur la blockchain. Il forme la base des DApps, les applications décentralisées qui fournissent les services de la DeFi. L’objectif : éliminer le facteur humain de la prise de décision car « le code fait loi », selon la formulation de Lawrence Lessig.

Pour beaucoup, cet inframonde financier est obscur, voire abscons. Pourquoi ?

A. B. : La DeFi a ses propres règles et son jargon : on parle de DEX (les échanges décentralisés), de DApps (les applications qui permettent ces échanges), de pool de liquidités, de pertes impermanentes, d’oracles… Toutes ces nouveautés, ce langage informatico-technologique complexe, nécessitent du temps d’adaptation pour en comprendre toutes les subtilités. Elles peuvent aussi en effrayer certains. C’est bien l’une des premières limites de la DeFi : si elle est facile d’accès (avoir des cryptos et un smartphone suffit pour télécharger une app), elle n’est pas simple à appréhender.

Une du mensuel The Economist de septembre 2021

D’aucuns parlent de la DeFi comme d’une véritable « révolution » pour le système bancaire et financier. N’est-ce pas un peu exagéré ?

A. B. : Il est encore prématuré de parler de révolution. La DeFi n’est, pour l’heure, qu’une goutte d’eau par rapport à la finance traditionnelle et centralisée. Et elle reste faillible d’un point de vue technologique. Les smart contracts et les plateformes sont exposés aux bugs, aux piratages et aux fraudes nombreuses. En 2021, 600 millions de dollars ont été dérobés dans les protocoles de la DeFi.

La DeFi a aussi profité d’un contexte économique et monétaire particulier qui a vu l’envolée spectaculaire des cryptos et autres tokens ces derniers mois. Même s’ils portent une vraie avancée, l’aspect spéculation est assez évident : les investisseurs ont cherché du rendement dans un monde où les taux d’intérêt sont à zéro.
J’ajouterais un paradoxe. Une DeFi « permissionnée » , qui nécessite donc un intermédiaire, est en train d’apparaître, ce qui est en contradiction avec son but originel. Il n’est donc pas si aisé de construire une finance totalement automatisée, sans intervention humaine entre les deux, qui reposerait uniquement sur la technologie, et sur laquelle reposerait désormais toute la « confiance » . Enfin, même si la DeFi venait à prendre de l’ampleur, les acteurs traditionnels réagiraient et c’est d’ailleurs déjà le cas : de grandes banques ont même formé le consortium R3 pour travailler ensemble sur la Blockchain.

On peut aussi nuancer l'idée d'une révolution en citant deux exemples passés. Les fintechs devaient tout révolutionner dans le paysage financier ; dans une large mesure, elles ont été rachetées par les grandes institutions, et non l’inverse, comme certains avaient pu l’imaginer un peu hâtivement. Je rajouterais que les plateformes de crowdfunding qui devaient porter le futur financier continuent de se développer mais sans remettre en cause le rôle de leader de la finance traditionnelle…

À quoi ressemblerait un monde véritablement décentralisé au niveau financier ?

A. B. : Il est difficile de se projeter, en raison de l’évolution rapide des technologies. Mais l’apparition de nouvelles plateformes comme MetaMask qui permettent de faire le pont avec les différentes DApps (les applications décentralisées) comme Uniswap ou Aave laisse entrevoir un écosystème nouveau. Il est possible d’imaginer l’arrivée sur le marché de blockchains interopérables, c’est-à-dire qui permettraient aux blockchains de communiquer entre elles et donc d’élargir le marché. En gros, quand vous utilisez la blockchain Bitcoin vous ne pouvez pas savoir ce qui se passe sur la blockchain Ethereum. Le projet de Polkadot est conçu sur ce principe d’interopérabilité. C’est ainsi que de plus en plus de contrats financiers pourraient être automatisés.

Il est enfin imaginable que des monnaies fiduciaires puissent être utilisées dans la finance décentralisée sous la forme de tokens (les fameuses monnaies digitales de banques centrales), mais là ce serait une vraie rupture puisque l’on verrait l’offre et la demande de titres nettement augmenter.

Quelles seraient les conséquences de telles évolutions sur l’équilibre financier global ?

A. B. : On pourrait voir advenir un monde financier fracturé avec des pays disposant d’une architecture décentralisée, et un monde financier de pays plus avancés économiquement où subsisterait une finance beaucoup plus centralisée qui pourrait même récupérer une grande partie ou totalité de la DeFi. Ce monde décentralisé au niveau financier permettrait de faire émerger plus de concurrence entre les acteurs, de développer de nouvelles offres, de résoudre le risque de contrepartie qui est un risque majeur de la finance centralisée, tout en permettant à plus de monde d’avoir accès à des services financiers partout sur la planète.

La DeFi sera-t-elle un jour régulée ?

A. B. : La régulation avance peu à peu, et doit concilier un impératif : mieux protéger les acteurs qui participent à la DeFi et réduire les risques que les fonds soient utilisés à de mauvaises fins (blanchiment ou financement du terrorisme) tout en préservant l’innovation. Au niveau international, le GAFI (le Groupe d’Action Financière) a publié fin octobre ses dernières orientations en matière d’actifs numériques. Au niveau européen, le Conseil européen a arrêté fin novembre sa position sur le « règlement sur les marchés des cryptoactifs » (MICA). Il est fondamental pour la cryptosphère puisqu’il vise à identifier un responsable pour chaque plateforme de DeFi. Mais, cette approche « centralisée » est complexe quand il s’agit de déterminer qui se cache derrière une plateforme « décentralisée » qui est censée appartenir à tous ses utilisateurs !

Pour aller plus loin sur le sujet de la DeFi, un podcast de The Economist :

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