Termnal de paiement et CB vs emoji dollar qui vole

Brett Scott : « L’argent liquide est un système d’utilité publique alors que le "cashless" est le Uber des paiements »

© Ivan Samkov et freepng

Big Finance et Big Tech veulent se débarrasser de l’argent liquide pour faire advenir une société "cashless". L’enjeu ? Contrôler les milliards de données générées par nos paiements numériques. Nos porte-monnaie sont au cœur de la bataille du siècle alerte le journaliste et activiste Brett Scott.

Pensez-vous que nous vivrons dans un monde où l’argent liquide, le « cash » , existera encore demain ? Si l’on en croit les multinationales du paiement et l’industrie bancaire, la réponse est non. À Stockholm, Londres ou Amsterdam, la société du cashless est déjà une réalité et les prétextes pour l'imposer sont nombreux : l’argent liquide serait vecteur de la propagation du Covid-19, l’infrastructure serait trop coûteuse à entretenir et la notion même de monnaie physique dépassée. Les entreprises qui travaillent à la promotion d’une société où les paiements seraient exclusivement digitalisés se multiplient. Le journaliste sud-africain Brett Scott appelle cette monnaie virtualisée la cloud money. Dans un essai percutant, il fait la critique de cette évolution présentée comme inéluctable. Pour lui, la guerre larvée contre l’argent liquide n’est pas le « sens de l’histoire » , elle signale au contraire la collusion entre les intérêts de deux forces majeures : Big Finance et Big Tech. Surveillance accrue, risque de censure, perte d’autonomie et de résilience : la société du cashless comporte des angles morts et des risques dont il est urgent de débattre.

Qui sont les adversaires de l’argent liquide aujourd’hui ?

BRETT SCOTT : La guerre contre le cash est le fait de deux forces : Big Finance et Big Tech. Du côté de Big Finance, les multinationales des paiements comme Mastercard et Visa ont particulièrement intérêt à se débarrasser de l’argent liquide qui leur fait une concurrence directe. Pour ces entreprises, cette guerre représente un enjeu commercial de premier ordre. Ensuite, il y a le secteur bancaire qui contrôle l’infrastructure sur laquelle reposent les systèmes de paiement digitalisés. Les multinationales de la banque ont intérêt à ce qu’un maximum de transactions passent par ces canaux. Par ailleurs, elles voient le cash comme un coût : il faut transporter cet argent pour le distribuer et entretenir les infrastructures comme les distributeurs de billets. Il leur faut donc trouver des arguments pour justifier le fait de réduire les coûts en faisant disparaître les moyens d’accéder à de l’argent liquide.

Du côté de Big Tech, les justifications de la guerre au cash sont plus subtiles. Prenons Amazon : cette entreprise ne peut pas fonctionner avec un système de paiement en cash. Le business d’Amazon repose sur le fait d’offrir aux utilisateurs de cartes bancaires un réseau de data centers géants par lesquels transitent toutes les transactions digitalisées. Il n’y a pas de place dans ce modèle pour l’interaction physique ; on peut donc considérer qu’il y a une incompatibilité radicale entre Big Tech et l’argent liquide. S’il n’y a pas vraiment de preuves d’un lobbying actif de ce secteur contre ce modèle, on trouve pourtant dans ces entreprises un état d’esprit globalement anti-cash. Dans la mesure où c’est dans l’industrie des nouvelles technologies que se façonnent nos visions du futur, celle-ci participe indirectement d’une bataille idéologique qui vise à disqualifier l’argent liquide.

Comment la guerre contre le cash est-elle menée ?

B. S. : La première phase de cette guerre est idéologique. Il s’agit de concentrer les attaques contre un système que l’on présente comme archaïque et dangereux. La campagne marketing de Visa et son slogan « cashfree and proud » (fier d’être libéré de l’argent liquide, ndlr) est à ce titre emblématique. On cible la jeune élite urbaine plutôt libérale en présentant le fait d’être anti-cash comme l’acmé de la modernité progressiste. Les multinationales du paiement excellent à proposer dans le même temps une esthétique très séduisante de ce à quoi ressemble ce nouveau monde du paiement digital. Les utilisateurs d’argent liquide se trouvent rangés du côté des conservateurs rétrogrades, ce qui est plutôt humiliant. La pandémie de Covid-19 a permis d’ajouter un niveau supplémentaire à cet argumentaire : l’argent liquide propagerait le virus (ce qui est faux scientifiquement).

Une fois que les attaques répétées ont porté leurs fruits en minant la confiance dans l’argent liquide, on peut passer à la phase opérationnelle : les distributeurs de billets se font plus rares et les agences bancaires ferment les unes après les autres. On voit ensuite apparaître des boutiques branchées qui se mettent à ne plus accepter l’argent liquide, mais aussi des petits commerces pour qui il devient plus difficile de l’accepter parce qu’il leur faut aller plus loin pour déposer la recette sur un compte en banque. La disparition du cash, c’est aussi la disparition des économies informelles. Ensuite, les médias reprennent l’idée selon laquelle les utilisateurs eux-mêmes se détournent du cash et ne fréquentent plus les agences bancaires. Mais c’est parce que les banques suppriment des agences que l’on ne s’y rend plus, pas l’inverse. Cependant l’argument est détourné pour servir une rhétorique des usages qui se transforment.

La dématérialisation des paiements est justifiée par son caractère pratique et inévitable. Selon vous, pourquoi est-il nécessaire de faire la critique de ces arguments ?

B. S. : La praticité est une propriété relative et non pas absolue, elle dépend du contexte et des intérêts des parties prenantes. Dans le cas de la guerre contre le cash, il y a une contrepartie majeure qui est la concentration maximum du pouvoir dans les mains des industries de la finance et de la tech. Pour moi, « cashless » est un euphémisme pour masquer l’emprise grandissante de la finance, des banques et des GAFAM sur nos vies.

Pourquoi les utilisateurs devraient-ils s’en méfier ?

B. S. : Principalement parce que nous offrons à ces acteurs un accès direct et total à l’une des catégories de données les plus sensibles, les données relatives à nos paiements. Nous sommes ce que nous achetons dit l'adage et, en effet, nos paiements sont le reflet direct de nos priorités et de nos choix de vie. Ces données qui incluent tous nos micropaiements sont donc une mine d’or pour les entreprises. On peut certes affirmer que l’usage des données par le secteur bancaire n’a rien de nouveau puisque les banques les utilisent déjà pour nous profiler, choisir de nous accorder un crédit ou bien détecter des fraudes aux paiements bancaires, mais je tiens à attirer l’attention sur les volumes considérables et la granularité des données auxquelles on consent à donner accès. Pour Big Tech, il y a là un enjeu majeur. Par exemple, Google a besoin de nos données de paiement pour démontrer que ses campagnes de publicité en ligne sont efficaces et ont suscité l’acte d’achat. Facebook en a besoin aussi car tout son modèle repose sur le fait de commercialiser des profils de consommateurs à des applications tierces.

Au niveau collectif, quels sont les risques propres à l’avènement d’une société cashless ?

B. S. : L’industrie de la dématérialisation des paiements se fiche de la résilience du système, son objectif est de capter les utilisateurs et de les rendre dépendants pour revendre ensuite leurs données. Ceci devrait inquiéter les régulateurs. Prenons par exemple le phénomène des cyberattaques qui devient un risque majeur aujourd’hui. A-t-on vraiment envie que nos économies reposent sur un système de data centers qui peuvent être attaqués à tout moment et paralyser la vie économique ? Par ailleurs, la société cashless est vraiment l’une des formes les plus abouties du capitalisme de la surveillance. Chaque transaction peut être tracée et, dans le pire des cas, censurée. Un dictateur peut par exemple décider de geler les avoirs d’une partie de la population du jour au lendemain. Il me semble que l’on devrait collectivement se méfier d’un système qui nous est promu comme relevant du progrès inéluctable alors même qu’il ne sert qu’à renforcer la position dominante de quelques multinationales. Car c’est à ça que sert la rhétorique anti-cash.

À l’inverse, quels sont les avantages d’un système monétaire basé sur l’argent liquide ?

B. S. : Le cash est résilient, il ne disparaîtra pas si le secteur bancaire s’effondre. C’est un système de paiement qui respecte la vie privée et permet des microtransactions à l’échelle locale, puisque tous les échanges ne sont pas centralisés dans les data centers privés d’Amazon. Le cash est inclusif, tout le monde peut y avoir accès sans nécessité d’avoir un compte en banque. C’est en quelque sorte l’escalier de secours dans une tour qui dépend des ascenseurs. L’argent liquide est aux paiements ce que le Vélib' est à la mobilité : un système d’utilité publique. À l’inverse, la « monnaie numérique » est le Uber des paiements.

On pourrait me rétorquer qu’Uber fournit un service indispensable ; mais on peut aimer prendre le taxi sans souhaiter le démantèlement du service Vélib'. Je ne suis pas un fanatique de l’argent liquide, j’essaye juste de pointer du doigt la bataille idéologique qui se joue dans cette guerre contre le cash. Et les risques liés à l’avènement d’une société cashless : exclusion, surveillance et censure. L’argent liquide est un contre-pouvoir face à ces dérives.

Quid de l’argument selon lequel la digitalisation sert l’inclusion des populations exclues du système traditionnel ?

B. S. : Pour moi, cet argument résume à lui seul le problème du capitalisme industriel et financier. Certaines populations sont exclues d’un système hautement inégalitaire qui capture les individus sans qu’on leur en laisse le choix. On devrait se réjouir du fait qu’on leur ouvre l’accès au système via un smartphone, une application et une carte Visa ? Mais c’est précisément ce système qui les exclue ! La rhétorique de l’inclusion bancaire sert à justifier notre inaction face à un système que l’on devrait combattre.

De la même manière, qui croit encore que l’industrie des fintechs représente une attaque en règle contre les banques ? Ces sociétés n’ont aucun intérêt dans le fait de changer en profondeur les pratiques d’investissement, leur seul objectif c’est de participer à l’automatisation d’une part grandissante des services bancaires. Elles ajoutent une couche supplémentaire à une infrastructure déjà existante et elles s’auto-marketent « révolutionnaires ». Les fintechs devaient révolutionner la banque et les paiements ; aujourd’hui, toutes travaillent en partenariat avec ces multinationales. Leur seule action a été de les aider dans leur processus de compression de la masse salariale en aidant à l’automatisation de certains métiers. In fine, elles ont participé à l’expansion de l’industrie qu’elles prétendaient « disrupter ».

Quel rôle jouent les cryptomonnaies dans la bataille en cours pour nos porte-monnaies ?

B. S. : Pour moi, les cryptomonnaies sont un système parasite qui prospère en parallèle du système monétaire traditionnel, sans se substituer à celui-ci mais en laissant croire qu’elles incarnent une alternative. Mais Bitcoin dépend complètement du dollar américain. Il y a une confusion savamment entretenue de la nature de ces objets ; on convainc les gens qu’ils sont à la fois des actifs financiers et une monnaie fiable. Tout cela relève de la mythologie, mais comme certains marchés spéculatifs se sont emparés de cet objet, lui ont adossé une valeur et ont mis en place des systèmes d’échange qui tiennent plus du troc, alors on a tendance à croire à ce vernis monétaire.

Toutefois, le projet Bitcoin est fascinant, notamment du fait de son infrastructure technologique. Mais c’est aussi un objet idéologique inquiétant, car il repose sur une théorie monétaire très conservatrice basée sur la propriété privée. La dualité entre la technologie et l’idéologie fait que Bitcoin peut être utilisé comme un cheval de Troie : on fait pénétrer des idées très conservatrices sur le plan intellectuel dans des milieux jeunes et progressistes, grâce à un véhicule technologique à l’apparence radicale. On parle de Bitcoin comme d’un objet révolutionnaire ; il n’y a absolument rien de révolutionnaire dans le fait d’acheter un actif hautement spéculatif qui ne remet pas du tout en question le système monétaire traditionnel. Tout au plus on renforce l’influence des vieilles fortunes et de penseurs conservateurs, à l’image de Steve Bannon et de Jordan Peterson – deux leaders de l’alt-right américaine – qui sont de fervents défenseurs de Bitcoin. Grâce aux cryptomonnaies, ces deux mauvais génies de la droite la plus extrême peuvent se doter d’un costume de progressistes.

À lire :

Brett Scott, Cloudmoney. Cash, Cards, Crypto and the War for our Wallets, chez Penguin Books, 2022 (non traduit)

commentaires

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  1. Anonyme dit :

    La disparition du cash emporte quatre risques majeurs : impossibilité de se prémunir des taux d’intérêts négatifs ; impossibilité de se prémunir des risques de bail-in (procédures européennes de renflouement des banques par ponction sur les encours bancaires (la garantie à hauteur de 100.000 € étant une vaste blague aux conséquences dramatiques en cas de faillite systémique) ; impossibilité de se prémunir de toute procédure de saisie ; la dernière étant de loin la plus effrayante : risque de mort sociale en un clic.

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