Le député Philippe Chassaing analyse le secteur du minicrédit

Données bancaires contre minicrédit : « A-t-on conscience que c’est une partie de sa vie privée que l’on divulgue ?  »

© Sergey Nazarov

Le secteur du minicrédit prospère mais les startupeurs sont dans le collimateur du régulateur ? Le député Philippe Chassaing s'est emparé du sujet pour prévenir les risques de dérapage vers le surendettement.

Comme souvent dans l’économie numérique, le tempo de l'innovation prend de court celui de la régulation. Le minicrédit ne fait pas exception. Dès lors que les sommes sont inférieures à 200 euros, ces prêts de courte durée sont exclus des dispositions protectrices du consommateur relatives au crédit à la consommation. Une situation qui devrait évoluer dans les prochains mois à la faveur d’un durcissement réglementaire. Le député Philippe Chassaing a été missionné par le gouvernement pour travailler sur la prévention du surendettement et mieux encadrer le développement du micro-crédit. Il a rendu à l’automne un rapport assorti de différentes recommandations afin de mieux encadrer le secteur. 

Philippe Chassaing
Philippe Chassaing, député LREM de la Dordogne

Doit-on parler de micro-crédit ou de minicrédit pour caractériser cette nouvelle offre de crédits à la consommation poussée par des entreprises natives du digital ?

PHILIPPE CHASSAING : Je préfère le terme de minicrédit. Le microcrédit est un dispositif imaginé par l’économiste Muhammad Yunus ; il lui a valu le prix Nobel de la paix en 2006. Cette forme de crédit « solidaire » va de pair avec un fort accompagnement de celles et ceux qui le reçoivent, généralement pour développer eux-mêmes une activité économique. Ce type de dispositif est généralement financé par des associations ou des entreprises sociales, contrairement au minicrédit qui correspond à un type de crédit à la consommation basé sur de petites sommes. Il s’agit d’un nouvel outil qui peut s’avérer utile, notamment pour faire face à un imprévu à un instant T. Toutefois ces nouvelles formes de crédit peuvent représenter un risque car elles évoluent encore souvent en dehors de la réglementation.

Entreprises plus jeunes, plus connectées et plus réactives… Quelles sont les autres caractéristiques qui les différencient des acteurs traditionnels du crédit à la consommation ?

Ces entreprises de minicrédit ont fondé leur modèle sur le principe de l’Open Banking, soit le partage des données bancaires entre acteurs financiers. Leur méthode de scoring (mesure de la solvabilité) repose sur le fait de récolter, trier et analyser des quantités considérables de données. Lorsque l’on passe par ce type d’applications, on consent à ouvrir l’accès à ses données personnelles. Et il ne s’agit pas que des données bancaires puisque ces entreprises ont la capacité d’analyser des données comportementales importantes. Ce recours massif à la data pose question. Ces entreprises ont-elles réellement besoin d’avoir accès à toutes les habitudes de leurs clients ? Les algorithmes de scoring sont-ils assez fiables et robustes pour garantir la sécurité des données ? J’alerte quant au caractère potentiellement intrusif de ce procédé d’Open Banking. Lorsque l’on consent à échanger ses données bancaires, a-t-on conscience que c’est une partie de sa vie privée que l’on divulgue ?

Pourquoi la question des données bancaires est-elle si stratégique ?

Les données bancaires captées par ces entreprises de minicrédit peuvent être cédées et revendues, par exemple à des banques traditionnelles. L’objectif des entreprises de minicrédit est donc de capter un maximum de données. Le plus compliqué et le plus cher aujourd’hui pour une entreprise, c’est de capter un client. Pour espérer imposer leur service, fidéliser des clients et leur proposer d’autres types de services plus rémunérateurs, ces jeunes entreprises doivent donc générer du volume. C’est ce qui explique leur politique parfois agressive. Mais les utilisatrices et utilisateurs ne savent pas toujours que leurs données seront par la suite cédées à des tiers. Car certaines de ces jeunes entreprises seront très vite candidates à des rachats par des organismes financiers traditionnels.

Ces jeunes acteurs du minicrédit mettent souvent en avant l’argument de la facilité : il y aurait moins de paperasse, moins de complexité. Qu’en pensez-vous ?

Si la facilité conduit à prêter de l’argent à des personnes sans s’assurer au préalable que celles-ci pourront rembourser, alors je suis très inquiet. Cette facilité peut aussi servir d’appel d’air pour celles et ceux qui s’enfoncent dans l’endettement. Dans certains cas, le minicrédit qui permet de faire face à un imprévu conduit uniquement à décaler le problème de la mauvaise gestion financière dans le temps.

Quid de l’argument selon lequel ce type de produits financiers est une alternative aux frais bancaires très importants associés aux découverts ?

La législation protège déjà les 3,8 millions de personnes fragiles grâce au plafonnement des frais bancaires à 25 euros par mois pour un découvert bancaire et la couverture des incidents bancaires. Par ailleurs, dans le cas des découverts autorisés que l’on peut négocier avec sa banque, les frais appliqués sont minimes. En tout cas ils ne sont pas supérieurs à ceux de ces structures. N’oublions pas que, si l’on compare avec les taux appliqués par les organismes de crédit traditionnels, les taux des startups de minicrédit sont très importants. Pour 100 euros empruntés, rembourser 3 euros pendant trois mois peut paraître acceptable, mais rapporté à l’année c’est énorme.

Les acteurs sont multiples, on en dénombre environ sept sur le marché français, mais n’ont pas tous la même proposition de valeur. Comment faire le tri ?

Pour faire le tri, il faut vérifier que l’entreprise auprès de laquelle on souhaite souscrire un minicrédit a mis en place une procédure robuste pour vérifier la solvabilité. C’est loin d’être le cas pour toutes celles qui occupent actuellement le marché. On peut regarder si elles consultent le fichier FICP de la Banque de France qui recense les personnes ayant eu des incidents de remboursement. Et aussi vérifier qu’elles sont répertoriées auprès de deux organismes chargés d’encadrer le secteur : l’ORIAS et REGAFI. Le fait qu’une entreprise ne soit pas présente au registre de ces deux organismes doit constituer un signal d’alerte.

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