Un groupe de fans de crypto avec drapeau de Liberland

Bienvenue au Liberland, la première nation crypto-libertarienne d’Europe

© Timothée Demeillers - Grégoire Osoha

Micronation autoproclamée, le Liberland est un micro-état à mi-chemin entre l'utopie crypto-anarchiste et le happening libertarien. Les journalistes Timothée Demeillers et Grégoire Osoha ont tenté le voyage et le racontent dans un livre-enquête. Interview.

« Bienvenue au Liberland, le tout nouveau pays d’Europe ». En ce 13 avril 2015, Vít Jedlička jubile. Il vient d’annoncer officiellement l’acte de naissance de sa micronation sur une enclave apatride située sur les rives du Danube, entre la Serbie et la Croatie. Pour le moment, le Liberland existe surtout sur Internet via des pages Twitter, Facebook et Instagram alimentées par son président autoproclamé. Mais, dans quelques jours, Vít Jedlička va recevoir plusieurs centaines de milliers de demandes de passeports : sa micronation fait le buzz. Ses promesses ? S’affranchir de l’État, proposer une citoyenneté libérée de toute forme de contribution fiscale, entreprendre en toute liberté et appliquer les principes de la propriété privée à tous les pans de la vie. Une antienne radicalement libertarienne qui séduit une part de plus en plus large de la population. Ils seront quelques centaines à tenter de rallier cette Terre promise à l’été 2015, avant que les obstructions systématiques de la police croate ne les découragent. Aujourd’hui, le projet du Liberland patine mais sur Internet sa popularité reste intacte.

Qu’est-ce qui vous a frappé lorsque vous êtes arrivés pour la première fois au Liberland ?

TIMOTHÉE DEMEILLERS et GRÉGOIRE OSOHA : Ce qui surprend, c’est qu’on n’y trouve rien ! La micronation du Liberland se situe dans une zone marécageuse de 7 km², à cheval entre la Serbie et la Croatie. Cet espace est une Terra Nullius, c’est-à-dire un territoire non revendiqué, une terre vierge comme il en existe encore quelques-unes à la surface du globe. Toutefois on ne trouve ni drapeau, ni bâtiment, ni même trace humaine au Liberland. La police croate interdit à quiconque, et notamment au président Vít Jedlička, de pénétrer sur ce territoire. Ce dernier a annoncé en grande pompe la naissance d’un nouvel État en avril 2015, alors qu’il n’a factuellement rien d’existant. En fait, l’activité autour du Liberland existe uniquement sur Internet.

Qui est donc Vít Jedlička, le président autoproclamé de cette micronation ?

C’est un homme politique tchèque de près de 40 ans, obsédé par la liberté et notamment la liberté d’entreprendre. Philosophiquement, Vít Jedlička s’inscrit dans l’idéologie de la Silicon Valley qui promeut une foi aveugle dans le progrès technique et la célébration de l’esprit d’entreprise. Vít Jedlička a grandi dans une haine absolue des communismes et de tout ce qui pourrait entraver la liberté, en premier lieu l’État. Il fait partie de cette génération d’Europe de l’Est qui a complètement embrassé les thèses libérales classiques de l’école d’économie autrichienne, dans la filiation d’un économiste comme Murray Rothbard ou de l’écrivaine Ayn Rand. Comme homme politique, il s’est d’abord enrôlé dans un parti conservateur, libéral et eurosceptique qui n'a jamais dépassé les 5 %. Puis, en découvrant l’existence des territoires Terra Nullius, il a eu l’idée de fonder le Liberland et a été pris de court par l’enthousiasme qu’a suscité le projet. C’est finalement de cette manière qu’il s’est retrouvé parachuté président du Liberland, un emploi qu’il occupe aujourd’hui à temps plein.

La devise du Liberland est « vivre et laisser vivre ». C'est un État qui se construit paradoxalement contre tous les autres États ?

À ses débuts, Vít Jedlička a conçu le Liberland comme une forme de happening anti-État. Il s’agissait de susciter une prise de conscience quant à la trop grande emprise de l’État sur la vie des individus, le caractère confiscatoire de la fiscalité et des prélèvements obligatoires. La seule cotisation acceptée au Liberland est volontaire, sous forme de don. En tant que libertarien, Vít Jedlička défend l’idée que les relations sociales pourraient être fondées sur des contrats entre individus, sans intervention d’un tiers centralisateur.

Toutefois Vít Jedlička s’est finalement assez peu préoccupé de donner une ligne directrice claire à sa micronation. Il existe une constitution mais elle ne définit pas comment la vie se passerait sur place. Les ministres n’ont qu’un rôle honorifique. Tout au plus le président a-t-il ouvert un canal de discussion sur un forum en ligne pour évoquer les manières de vivre dans une société libertarienne. Ce qui intéresse Vít Jedlička c’est plutôt l’exercice du pouvoir. Cette ligne de président-monarque autoproclamé semble pourtant entrer en contradiction directe avec les principes libertariens d’une nation sans État.

Finalement, le Liberland tient plus de la startup que de l’État.

Effectivement, nous avons identifié plusieurs points communs entre le Liberland et la structure d’une startup. Cette micronation n’est reconnue par aucun autre État, mais il existe des statuts juridiques d’entreprise qui ont été déposés à Hong Kong et qui désignent Vít Jedlička comme dirigeant. Il a pensé la citoyenneté liberlandaise comme un produit marchand que l’on peut s’offrir moyennant 5 000 $ ou en investissant de son temps en travaillant pour le projet. Il espère d’ailleurs générer beaucoup de cash grâce à la vente de passeports. Son idée est finalement assez moderne, il s’adresse à un marché de niche : les passports of convenience, c’est-à-dire ces pays qui vendent leur citoyenneté à des prix indexés sur des avantages, comme par exemple un avantage fiscal. Cette démarche est malgré tout bien éloignée de toute forme de nationalisme ; un paradoxe pour cette micronation située dans les Balkans, une région où l’ethnicité revêt une importance fondamentale.

Qui sont les citoyens du Liberland et quelles sont leurs motivations ?

Il s’agit dans une écrasante majorité d’hommes, plutôt jeunes et aisés, qui gravitent dans le monde de la finance et des cryptomonnaies. On peut toutefois distinguer plusieurs profils. D’abord les pionniers, c’est-à-dire ceux qui ont formé un commando à l’été 2015 pour tenter de rallier le Liberland. Ils étaient emmenés à l’époque par Niklas Nikolajsen, un entrepreneur des cryptomonnaies aujourd’hui multimillionnaire. Il est d’origine danoise mais est établi en Suisse, dans une commune où la fiscalité est minimale. Dans leur esprit, cette expédition tenait d’une nouvelle conquête du Far West, il s’agissait d’aller occuper la terre d’un nouvel État où tout serait possible. Leur tentative n’a toutefois pas été couronnée de succès et ils ont plutôt passé l’été à patauger dans un marécage. L’ambiance était plutôt potache.

On peut ensuite évoquer cette autre catégorie de Liberlandais qui a cherché à acquérir la citoyenneté par soutien philosophique, en pensant que cela ferait avancer la cause libertarienne dans le monde. C’est le cas par exemple de Roger Ver, aka Bitcoin Jesus, qui a déclaré avoir soutenu le projet en y injectant plusieurs dizaines de milliers de dollars et en acquérant la citoyenneté. Ces personnes sont généralement établies, on les trouve dans les cercles diplomatiques de pouvoir. Ils usent de leur influence pour faire connaître le Liberland. Le président Vít Jedlička est d’ailleurs fréquemment invité dans des forums et conférences aux quatre coins du monde. Le point commun entre ces deux franges est l’opposition viscérale à l’État ainsi qu’à toute forme de doxa qui s’imposerait à eux.

Où en est le Liberland aujourd’hui ?

Le projet piétine. Le territoire n’a ni occupants, ni reconnaissance légale par d’autres pays. Vít Jedlička essaye tant bien que mal de tenir en haleine sa communauté en ligne qui compte plusieurs dizaines de milliers de soutiens. Il vient par exemple tout récemment d’annoncer la création d’une micronation du Liberland dans le métavers et s’est pour cela associé avec le prestigieux cabinet d’architecture Zaha Hadid. Mais objectivement, rien n’a avancé depuis 2015.

Que raconte ce projet de notre époque ?

Le Liberland nous paraît être le symptôme d’une époque où l’on croit dans une énergie créatrice individualiste. C’est l’inverse de ce qu’il se passait dans les années 1970 où les utopies étaient clairement collectivistes. Avec la chute des grandes idéologies, on en vient plus facilement à questionner les systèmes dans lesquels on a grandi, notamment les démocraties libérales. L’État est vu comme une source d’oppression, moins une sécurité que quelque chose contre lequel il faudrait s’opposer. Ce discours est tenu par des franges très hétéroclites, ce qui témoigne aussi de la pénétration des idées libertariennes dans nos sociétés.

À lire : Voyage au Liberland de Timothée Demeillers et Grégoire Osoha, éditions Marchialy, 2022

Timothée Demeillers et Grégoire Osoha

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