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Qui sont les cypherpunks, les parrains spirituels de Bitcoin ?

© Wired

Né dans la Californie contestataire et post-hippie des années 1990, c'est ce mouvement libertaire influencé par la cryptographie et l’anarchisme qui a posé les jalons de la technologie Bitcoin. On vous raconte.

Au début des années 1990, le mathématicien et programmeur Eric Hughes enseigne à l’université de Berkeley, l’un des foyers de la contre-culture californienne. Avec son allure de geek à cheveux longs et lunettes à double foyer, il forme avec Timothy C. May et John Gilmore, eux-mêmes programmeurs de génie, un petit groupe qui se projette dans un grand destin. Les trois de Berkeley se reconnaissent dans la philosophie anarchiste et entendent faire flotter un drapeau noir sur le cyberespace. Leur projet ? Former un groupe militant libertaire chargé de défendre l’anonymat en ligne, le logiciel libre et les libertés numériques. Le mouvement cypherpunk (une contraction du verbe « chiffrer » et de « cyberpunk » ) naît très vite, dans l’anonymat d’une petite salle de Solutions Cygnus, l’entreprise de Gilmore. À ses débuts, le trio partage ses réflexions via une liste de diffusion envoyée à quelques centaines de personnes, parmi lesquelles un certain Julian Assange. Le fondateur de WikiLeaks revendiquera sa filiation intellectuelle avec ce mouvement mythique et pourtant peu connu. L’engouement actuel pour les cryptomonnaies vient ressusciter cet héritage qui s’incarne notamment dans Bitcoin, l’emblématique token de Satoshi Nakamoto.

Rebels with a cause : your privacy

En 1993, Eric Hughes et Timothy C. May rédigent leur bible, Le manifeste d’un cypherpunk. Sa tonalité est clairement anti-État. Ils écrivent : « Nous, les cypherpunks, sommes voués à l’édification de systèmes anonymes. Nous défendons notre droit à la vie privée avec la cryptographie, des systèmes de messagerie anonyme, des signatures numériques et de l’argent électronique. » Leur idéal de liberté chevillé au corps, les cypherpunks dénoncent la position centrale et surplombante qu’occupe l’État dans leur quotidien. Pour eux, l’État est le vecteur d’une surveillance de masse qui empiète chaque jour un peu plus sur les libertés individuelles. Ils craignent que le numérique accentue encore cette influence néfaste et devienne un espace de servitude. Ils se lancent alors dans une croisade pour défendre l’anonymat en ligne à l’aide de la cryptographie.

C’est Timothy C. May qui évoque le premier le terme de « crypto-anarchisme » dans un célèbre manifeste rendu public au Cypherpunk Meeting de 1992, un évènement fondateur pour toute une génération de programmeurs, d’informaticiens et de passionnés de cryptographie. Dans le discours qu’il tient ce jour-là, Timothy C. May désigne l’État comme l’ennemi des technologies cryptographiques, et de la liberté en général. « L’État essaiera bien sûr de ralentir ou d’arrêter la diffusion de cette technologie, en invoquant les nécessités de la sécurité nationale, l’utilisation de la technologie pour le trafic de drogue et l’évasion fiscale, et des craintes de désintégration sociétale. Bon nombre de ces motifs de préoccupation seront valides ; la crypto-anarchie permettra de faire circuler librement les secrets nationaux et de vendre des matériaux illicites ou volés. Un marché informatique anonyme rendra même possible de répugnants marchés d’assassinats et d’extorsions. Divers éléments étrangers et criminels seront des usagers actifs du CryptoNet. Mais cela n’arrêtera pas la diffusion de la crypto-anarchie. » Ce discours anti-État résonne encore aujourd’hui chez les dissidents du cyberespace, dont une bonne partie se reconnaît dans la philosophie anarchiste.

Bitcoin, le prolongement crypto-anarchiste de la pensée cypherpunk

Les cypherpunks établissent très vite le constat que les échanges financiers sont des instruments de surveillance très puissants. Or c’est précisément l’État qui dispose d’un monopole sur la monnaie. Ils imaginent donc un système de monnaie numérique parallèle et décentralisé qui permettrait de conserver l’anonymat dans les échanges. L’instrument qui leur permettra de faire advenir cette utopie monétaire est la cryptographie. « Tout comme la technologie de l’imprimerie a altéré — tout en réduisant leur pouvoir — les corporations médiévales et la structure sociale de pouvoir, les méthodes cryptographiques altèrent fondamentalement la nature de l’interférence du gouvernement et des grandes sociétés dans les transactions économiques » , déclare ainsi Timothy C. May dès 1992. Mais, à la différence de Satoshi Nakamoto, pseudonyme utilisé par la ou les personnes ayant développé la cryptomonnaie Bitcoin, les cypherpunks ne réussiront jamais à proposer une mise en œuvre robuste et fiable de leur idée de monnaie numérique crypto-anarchiste.

L’anticipation des résistances que pourrait rencontrer leur projet relève toutefois d’une forme de prescience. Ces résistances, on les trouve aujourd’hui dans les âpres débats que suscite le bitcoin, cette monnaie numérique anonyme et décentralisée qui ne porte la couleur d’aucun État. « Bitcoin est l’évènement politico-monétaire le plus important de ces derniers siècles, un projet proprement révolutionnaire qui pourrait nous permettre de changer radicalement de civilisation » , s’enthousiasme Yorick de Mombynes, haut fonctionnaire et Bitcoiner passionné. Ce qui est en jeu, avec cette devise numérique décentralisée, ce n’est rien de moins que le contournement du système financier traditionnel, une évolution qui pourrait conduire à terme à la limitation du pouvoir des institutions centralisatrices, des Banques centrales aux États. Comme le rappelle le haut fonctionnaire, « s’attaquer à la monnaie, c’est s’attaquer à l’État » . C’est ce qui explique pour lui la bataille idéologique qui fait rage autour de Bitcoin et de la régulation des cryptomonnaies en général, les institutions financières cherchant aujourd’hui à faire rentrer ces devises dans leur giron du système financier traditionnel, notamment via le système Monnaie numérique banque centrale (MNBC).

De l'utopie libertaire à la normalisation capitaliste ?

L’engouement actuel autour des cryptomonnaies semble pourtant indiquer qu’une partie grandissante de la population ne se reconnaît plus dans le système financier traditionnel. Une étude KPMG pour l’Association pour le développement des actifs numériques (ADAN) soulignait que 8 % des Français possédaient un portefeuille d’actifs numériques en janvier 2022 et 30 % souhaitaient en acquérir. Et ce malgré les avertissements des crypto-sceptiques qui alertent sur la dangerosité de ces produits financiers. Plus de trente ans après ses balbutiements, le projet crypto-anarchiste des cypherpunks semble donc se concrétiser, pour le plus grand bonheur de ceux et celles qui ont troqué les barricades pour des lignes de code. « Nous savons que le code est indestructible et qu’un système largement décentralisé ne peut pas être arrêté » , écrivait Eric Hughes en 1992. Mais, de l’utopie libertaire aux plus grands excès du capitalisme, il n’y a souvent qu’un pas. Internet l'a démontré. Le projet crypto-anarchiste connaîtra-t-il le même destin ? On constate déjà qu’une petite minorité accapare la majorité de la valeur échangée grâce aux devises numériques. En face, l’État, qui est censé assurer la régulation pour toutes et tous, apparaît pour le moment fragilisé. 

Cet article a paru dans le dossier Clash « Qui veut tuer l'État ?  » de la revue 30 de L'ADN

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