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Deux chiens noirs dans une boîte en carton
© Geber86 via GettyImages

Tendance : le coliving ou la vie clé en main

Le 14 oct. 2020

Né aux États-Unis, le coliving infuse dans les grandes villes. Ce nouveau mode d’habitat propose aux urbains actifs de vivre chacun chez soi mais un peu ensemble quand même. Petite plongée dans cette nouvelle forme de cohabitation.

Rue de Clichy, 9e arrondissement de Paris. De l’extérieur, l’immeuble de style haussmannien ressemble à tous ceux de la capitale. Mais à l’intérieur, c’est un nouveau mode d’habitat qui s’invente. Direction le 3e étage. C’est dans l’appartement de droite que se trouve la résidence de Colonies, l’un des pionniers français du coliving. À l’intérieur, une dizaine de colocs – on dira ici plutôt des « colivers » – vivent en communauté. Mais rien à voir avec mes souvenirs d’étudiante. Tout est propre et bien rangé. Dans le grand salon duquel on aperçoit au fond la cuisine ouverte, on se sent comme dans un catalogue de design scandinave. C’est trendy à fond, un peu froid du coup aussi. En tout cas, ça sent le propre plutôt que la fin de soirée et ses cendriers non vidés. C’est sûr, ici, on est entre adultes.

Un paradis pour (plus très) jeunes actifs aisés

Comme Colonies, d’autres startup réinventent l’habitat à travers des résidences de coliving. Elles s’appellent The Babel Community, Hackerhouse, Sharies, La Casa, Kley…. Même Station F dispose de son coliving spécial startupper. D’après la plateforme ColivMe, ce mode d’habitation représente aujourd’hui 80 résidences, soit 3 500 chambres. Ce n’est pas encore une révolution mais le phénomène prend de l’ampleur. Surtout auprès des jeunes actifs, public cible des résidences. Résultat : 75% des habitation de coliving accueillent des résidents dont l’âge moyen est compris entre 23 et 31 ans. D’ailleurs, Amaury Courbon, co-fondateur de Colonies, nous affirme qu’à Paris, la majorité des gens qui vivent en colocation sont des actifs et non des étudiants.

Le coliving serait donc une colocation d’adultes dont on aurait anglicisé le nom pour le rendre cool ? Pas exactement. Outre la cohabitation, le coliving est surtout une résidence avec des services intégrés. D’après une étude BNP, 50% des coliving proposent neuf services ou activités. Parmi eux, les classiques WiFi et ménage mais aussi parfois des salles de sports ou de cinéma à partager. Des services inclus qui se ressentent évidemment dans le prix. Dans Paris intra-muros, il faut compter entre 950 et 1250€ par mois pour une petite chambre individuelle avec salle de bain. Et jusqu’à 1 600 € pour un studio.

Une réponse aux mutations de la société

Les résidences de coliving ne sont pas simplement des appartements à la déco instagrammable pour trentenaires. D'après Amaury Courbon, elles répondent à des besoins de notre société : lutter contre l’hypermétropolisation et l’isolement. « D’un côté, on a plein de gens qui n’arrivent pas à se loger, de l’autre, des gens qui se sentent seuls alors qu’à Paris, on est 10 millions, » explique le cofondateur de la startup. Chez Colonies, pas besoin de garants et d’un dossier de 15 pièces. Pour intégrer une résidence, tout se fait en ligne avec une simple preuve de revenus. « On regarde ensuite sur LinkedIn ou Facebook si les infos correspondent », indique Amaury. Ce mode d’habitat attire particulièrement les freelances et les étrangers qui, faute de garants français, trouvent difficilement à se loger malgré des revenus parfois très confortables.

Le travail a changé mais la famille aussi. Entre 1990 et 2012, le nombre de ménages constitués d’une seule personne est passé de 6 à 9 millions, soit une hausse significative de 50% d’après l’Insee. Les divorces sont plus courants et le coliving apporte une solution de logement aux personnes divorcées qui ont besoin d’espace pour accueillir leurs enfants sans forcément avoir les moyens de s'offrir un grand appartement. C’est aussi un moyen de ne pas se retrouver seul tout en gardant son indépendance. Être ensemble mais pas trop, donc. « Nous sommes dans une société paradoxale. Très individualiste et en même temps, on se rend compte que le vivre ensemble a aussi de l'intérêt. Il y a une dimension existentielle et anthropologique dans le rapport aux autres qui est fondamentale et qui s'exprime par l'habitat », analyse Guy Tapie, sociologue à l’école nationale d’architecture et de paysage de Bordeaux. Pour Majdi Toumi, habitant de la résidence du 9e arrondissement, c’est bien l’aspect communautaire qui l’a motivé à choisir le coliving. Après un peu plus d’un an dans une résidence Hackerhouse, il vient de poser ses valises chez Colonies.

Entre-soi recherché et assumé

Créer des communautés, c’est tout un art. Dans l’univers du coliving, c’est même un métier. Celui de Clément Giordana, Experience Manager chez Colonies. Son rôle : s’assurer que tout se passe bien chez les colivers. En plus de l’aspect logistique, type ménage et gestion du papier toilette, l’Experience Manager doit aussi faire en sorte que les colocataires forment une vraie communauté.

En amont, l’Experience Manager sélectionne les profils pour s’assurer que les nouveaux résidents s’entendent bien avec les anciens. Sur place, les colivers n’ont pas de droit de regard sur leurs futurs colocataires. Mais cette sélection a tout d’un « gage de qualité » pour Majdi qui, à 34 ans, préfère ce mode de cohabitation aux colocs qu’il a connues pendant ses études. « C’est l’assurance de rencontrer des gens qui sont dans le même état d’esprit que moi », affirme l’entrepreneur. Il apprécie particulièrement de vivre avec d’autres colivers qui montent leur boîte ou comptent se lancer. Un entre-soi assumé qui n’a finalement rien de nouveau.  « Les politiques de logements sociaux recherchent la mixité mais dans le privé, on a toujours cherché des voisins qui nous ressemble. L'idée que l’homogénéité crée une communauté plus viable prime », explique le sociologue Guy Tapie.

Artificialisation de la vie en communauté

Pour s’assurer que la mayonnaise prenne vraiment, Clément et les autres Experience Managers organisent également des petits événements – environ toutes les six semaines. Dans les résidences avec jardin, les résidents ont par exemple droit à des soirées barbecue. Tout est fourni, charbon, saucisses et boissons. Il n’y a qu’à se retrouver ensemble. On peut difficilement s’empêcher d’y voir un petit côté « télé-réalité sans la télé » que Clément assume avec humour.

Le coliving, c'est donc un peu la vie en formule all-inclusive. Et surtout, sans petits désagréments. Pour les éviter, chez Colonies, le petit consommable (lessive, papier toilette, savon, liquide vaisselle…) est fourni. Aucune chance de se retrouver au milieu d’une dispute parce que Jean-Mi a encore oublié d’acheter du PQ. Pour Majdi, c’est un vrai plus par rapport à d’autres expériences. Quand on lui demande s’il n’y voit pas une forme de vie sociale aseptisée et débarrassée de toute contrariété, la réponse est non. « Ça permet de se concentrer sur les interactions sociales au lieu de se demander s’il reste de la lessive. »

Dans ce nouveau mode de cohabitation, on recherche la communauté pas l’authenticité. « On peut penser qu’il y a une certaine artificialité dans le coliving mais ça correspond aussi à une aspiration. La grande aspiration d'aujourd'hui, c’est comment bien vivre ensemble. Et pour vivre ensemble, il faut commencer à partager des choses au quotidien, des biens, des services, des espaces. Le coliving est simplement une façon très explicite de le représenter », tempère le sociologue Guy Tapie.

Le coliving à l’épreuve du Covid

Vivre en communauté avec des inconnus, ce n’est pas forcément la meilleure idée en pleine pandémie. Et pourtant, ce mode d’habitat ne semble pas souffrir de la crise sanitaire. Chez Colonies, aucun départ lié au Covid n’est à signaler. Il faut dire qu’à part celles situées dans Paris intra-muros, les résidences de la startup ont des jardins. De son côté, Majdi a carrément prolongé son séjour dans sa résidence Hackerhouse du Marais pour y passer son confinement. « Je n’aurais pas pu avoir un meilleur confort matériel dans un logement traditionnel. » Il évoque celles et ceux qui se sont retrouvés en famille pour vivre cette période inédite. Inutile pour lui qui « avait déjà [sa] bulle sociale à disposition ». Alors que la menace d’une seconde vague pousse de nombreux célibataires à se mettre en couple et vite, le mode de vie communautaire du coliving apporte une forme de réponse à cette crise.

Convaincu par le modèle, même s’il concède qu’il correspond à une certaine étape de sa vie, Majdi rêve même d’un coliving géant entre villes. Former une communauté avec des colivers de résidences similaires dans d’autres villes de France pour avoir un petit chez soi un peu partout, façon digital nomad. Vue comme ça, l'idée devient effectivement plus glam'. Parce que ce coliving où la vie semble livrée clé en main nous avait un peu fait flipper. On était à deux doigts de comparer ce mode de vie aux gated communities, ces villages américains où des seniors aiment à partager leur confort... mais en prenant grand soin de rester entre eux.

Alice Huot - Le 14 oct. 2020
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