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Un chien à la fenêtre d'un voiture
© dimarik vie GettyImages

Doit-on vraiment chercher le bonheur à tout prix ?

Le 14 janv. 2020

Hygge, niksen, ikigai, còsagach… au rayon développement personnel, les tendances ont des noms et des origines variées. Mais toutes ont le même but : nous rendre heureux. Mais cette quête du bonheur a des effets pervers.

Un peu de méditation par-ci, du yoga par-là, de la sophrologie entre midi et deux, et un peu d’ASMR avant de dormir. Pour être heureux, la liste des méthodes est longue. Le bonheur s’apprend même à l’université. Et pas n’importe laquelle.

En 2006, le professeur Tal Ben Shahar a créé un cours de Psychologie Positive à Harvard. Au programme : bonheur, estime de soi, empathie, amitié, amour, créativité et humour. Avec 1 400 étudiants inscrits la première année, le programme est rentré dans les annales en devenant le cours le plus populaire de l’institution.

Être heureux, c’est du boulot

Face à ce succès, d’autres universités ont pris le pas et les cours sur le bien-être ont fleuri dans les départements de psychologie. À l’université de Yale, c’est la professeure Laurie Santos qui anime celui intitulé « science du bien-être ». La chercheuse en psychologie est formelle : être heureux ça s’apprend. Et surtout, ça se travaille. « Les études montrent que le bonheur demande un effort quotidien, comme être en bonne santé ou apprendre une nouvelle compétence », nous explique-t-elle. L'effort est quotidien mais les techniques sont simples : un peu de méditation, de la gratitude quotidienne, redéfinir ce qui nous rend heureux.

Dans un monde où le burn-out fait quasiment partie de l’univers professionnel et où l’anxiété est partout, quelques minutes de méditation quotidiennes font pâle figure. Mais pour Bruce Hood, directeur du centre de développement cognitif de l’université de Bristol, ces techniques sont avant tout « des moyens simples de nous rappeler que nous sommes en vie pour un court instant et que nous devrions apprécier notre simple existence. » Bref, memento mori and be happy.

À la base, une idée différente de la psychologie

Avant d’être un business juteux qui remplit les rayons développement durable des librairies, la science du bonheur était une autre façon de faire de la psychologie. Dans les années 90, le chercheur Martin Seligman pose les bases de la discipline. Son idée : pratiquer une psychologie qui ne se concentre pas uniquement sur les pathologies négatives. On était encore en 1998, personne n’avait de montre connectée pour tracker ses informations en permanence, mais Seligman avait déjà à cœur d’optimiser l’individu et de le rendre plus heureux.

La dictature du bonheur ou la psychologie du capitalisme

Les effets pervers de la théorie ne se font pas attendre. Si tout le monde peut être heureux, alors tout le monde doit être heureux. C’est simpliste mais puissant et ça nous plonge directement dans une tyrannie du bonheur. « Dans notre société, personne n’a envie d’entendre les angoisses des autres, » résume Colette Masson, psychologue et psychothérapeute dans le Val-de-Marne.

Un tabou des émotions négatives que raconte la journaliste américaine Lyz Lenz. Dans un article pour NBC, elle décrit le pouvoir libérateur de se laisser aller et de pleurer, même en public. Elle évoque surtout comment une décennie à faire bonne figure et à incarner cette « quête du bonheur » l’a menée tout droit vers un gros craquage.

Cette dictature du bien-être a aussi fait l’objet d’un essai très critique d’Eva Illouz et Edgar Cabanas. Dans « Happycratie », les deux sociologues dénoncent un système qui rend l’individu seul responsable de son bonheur. Et qui efface, à coup de séances de sophrologie, le rôle de la société dans la construction des individus. En d’autres mots : du libéralisme appliqué à nos émotions et la marchandisation de celles-ci. Pour Eva Illouz, il est donc important de « mettre de la sociologie là où domine la psychologie. »

Du régime miracle à la thérapie universelle du bien-être

Même chez les psychologues, cette injonction au bonheur qui écrase les individus ne convainc pas tout le monde. À ce sujet, la psychothérapeute Colette Masson fait le parallèle avec les régimes. Un classique de la société de l’apparence. Et là aussi, une histoire de volonté personnelle et un business qui rapporte gros. Mais le mouvement du body positivism est passé par là. L’objectif de la taille 36 s’est donc transformé en recherche du bonheur absolu. Résultat : manger des donuts pleins de sucre n’est plus tabou. En revanche exprimer ses angoisses ou son mal-être est devenu impossible.

Pourtant, les moments de doutes, d’angoisses voire de tristesse font partie de la vie. « Dans son trajet de vie, tout individu fait face à des grandes interrogations sur son existence, » confirme Colette Masson. Des doutes et questions qu’il est important de verbaliser. La psychologue regrette donc des approches corporelles « toutes faites » qui nient à la fois « l’individualité de chacun » et « la fonction de la parole. » Car notre société capitaliste va de paire avec une société comportementaliste. « La société nous dit qu’il faut faire pour être. Il faut agir pour se transformer », explique Colette Masson. Et agir, c'est consommer.

Alice Huot - Le 14 janv. 2020
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