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Une femme qui lit un livre
© lechatnoir via GettyImages

Sensitivy reader : le nouveau job qui permet d'éviter les propos sexistes, racistes ou homophobes

Mathilde Ramadier
Le 8 juin 2020

Rencontre avec les sensitivity readers, ces professionnels de l'édition chargés de détecter dans un manuscrit les propos sexistes, racistes ou homophobes qui ont échappé à son auteur - bien souvent mâle, hétéro et blanc ?

Leurs noms commencent à circuler : Dhonielle Clayton, Justina Ireland, Nic Stone... Toutes occupent une place nouvelle dans le monde de l’édition américaine. Elles sont sensitivity readers, à traduire par « lectrices en sensibilité ». Leur job ? Éviter aux auteurs d’être accusés de sexisme, d’homophobie ou de racisme et les préserver ainsi du shit storm tant redouté des réseaux sociaux. Décodage d’un métier qui pourrait bien débarquer dans l’édition française.

On ne naît pas sensitivity reader, on le devient

Patrice Williams Marks vit à Los Angeles avec son chien Cody. Elle a longtemps été scénariste et réalisatrice. Aujourd’hui, elle est sensitivity reader et a enrichi son emploi du temps de plusieurs activités. Elle anime son association visant à apporter plus de diversité dans les médias et à la télévision, donne des cours en ligne pour former de nouveaux lecteurs, écrit des livres de conseils. Mais elle l’assure : il y aurait désormais suffisamment de travail pour être sensitivity reader à temps plein

Pour elle, tout a commencé en 2001 lorsque des amis lui ont demandé de relire leurs scripts. Ce qu’ils ont fait par ailleurs pour elle : un échange de bons procédés, comme le veut l’usage dans de nombreux domaines créatifs. C’est il y a quatre ans qu’elle a découvert le terme de sensitivity reader. « Certains préfèrent diversity editors, explique-t-elle en riant, mais c’est le même métier. Ils n’aiment pas l’appellation sensitivity reader, qui pourrait donner l’impression qu’il s’agit simplement d’une histoire de sensibilité, induisant qu’on serait "trop sensibles". »

Patrice Williams Marks est afro-américaine. Elle est donc particulièrement attentive à la manière dont sont représentés les personnages racisés. Ses collègues veillent sur d’autres minorités — les personnes LGBT+, les victimes d’islamophobie ou d’antisémitisme, etc — afin que leur réalité ne soit pas déformée au profit de plus de stigmatisation encore. Plus largement, les sensitivity readers militent pour une meilleure représentation de la diversité, y compris chez les autrices et les auteurs. « Hélas, l’augmentation de la diversité dans la littérature progresse très lentement », regrette Patrice Williams Marks.

Il n'y a pas de bon ou mauvais manuscrit

Aujourd’hui sensitivity reader reconnue, Patrice Williams Marks rappelle que le premier à faire le job reste celui qui est à l’origine du texte. « Quand un auteur m’envoie son manuscrit pour relecture, j’estime que c’est toujours une démarche humble et louable : cela prouve qu’il est capable de douter de ce qu’il écrit, de se remettre en question, et montre son envie de progresser — même quand le manuscrit est vraiment raciste, si l’auteur doute, c’est qu’il veut changer quelque chose, c’est bon signe. En fait, je n’ai jamais jugé un manuscrit "mauvais". »

« Aider à éviter les pièges »

Marjorie Ingall, sensitivity reader juive new-yorkaise, est spécialisée dans la littérature jeunesse, une section particulièrement concernée par ce type de démarche, parce qu’elle s’adresse aux générations futures, et qu’elle est un terrain sensible pour la prolifération des stéréotypes.

Elle décrit ainsi son rôle : « Je suis là pour aider l’auteur à éviter les pièges ». Certains auteurs juifs ont fait appel à elle parce qu’ils savaient qu’elle avait plus « d’éducation juive » qu’eux, d’après ses propres mots. Pour autant, le travail d’un sensitivity reader n’est jamais une garantie. C’est un avis qu’il faut ensuite prendre ou laisser : « Bien sûr qu’un auteur peut écrire de la fiction qui ne soit pas basée sur sa propre expérience. Tout le monde est libre de faire ce qu’il veut. Mais s’il représente mal certaines personnes, il peut s’attendre à une réaction de colère », insiste-elle, avant de préciser : « Si je me lançais dans l’écriture d’un polar se passant dans le monde médical, je demanderais évidemment à un ami docteur de me relire pour être sûre que je parle correctement de l’aspect médical. »

C’est en effet dans l’élaboration des personnages de fiction, de leurs propos et de leurs actions que les auteurs et éditeurs restent les plus vigilants. « Imaginez ce que cela fait, pour un enfant, de lire des livres dans lesquels il ne peut jamais s’identifier. Si j’étais native American, j’aurais été dévastée de lire La Petite Maison dans la Prairie, un texte pourtant fondamental aux États-Unis qui décrit les autochtones comme des caricatures sauvages », s’attriste Marjorie Ingall.

Enrichissement ou avilissement pour la littérature ?

Mais alors, les auteurs devraient-ils avoir peur de leur lectorat ou, pire, peur d’écrire ? Patrice Williams Marks rappelle ses fondamentaux : « Si vous écrivez sur une situation qui n’est pas la vôtre, la première question à vous poser est pourquoi vous voulez raconter cette histoire. Êtes-vous vraiment la personne la mieux placée pour le faire ? Avez-vous lu les œuvres — nombreuses ! — des gens dont vous essayez de raconter l’histoire ? Les réduisez-vous à des caricatures ? Utilisez-vous des personnes d’un groupe marginalisé pour ennoblir votre personnage principal qui vous remplace vous, l’écrivain, qui ne fait pas partie d’un groupe non-marginalisé ? » Alors, enrichissement ou avilissement pour les auteurs et la littérature ? Peut-être que la question est plus subtile qu’il n’y paraît...


Cet article est paru dans le numéro 22 du magazine de L'ADN : « Comment tu me parles ? » - À commander ici.

Mathilde Ramadier - Le 8 juin 2020
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