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Des draps rouges arrangés pour former une vulve
© Volodymyr Zakharov via GettyImages

Nommer, montrer, observer... pourquoi doit-on parler de ma vulve ?

Le 4 juin 2020

Longtemps objet d'ignorance et de contrôle, le sexe féminin a enfin notre attention. Et c'est une nouvelle manière de l'explorer et des nouveaux mots pour en parler qui surgissent. Enquête.

Grey’s Anatomy, saison 2. Scène d’accouchement. La docteure Miranda Bailey demande à une femme en train de pousser d’arrêter de se regarder le « vajayjay ». Comprenez « vagin ». Shonda Rhimes, créatrice de la série médicale, se serait bien passée de ce terme familier, mais elle n’a guère eu le choix. La FCC, équivalent états-unien de notre CSA, limite toujours l’utilisation des mots « vagin » et « clitoris » dans les séries. Dans le New York Times, Shonda Rhimes explique que le mot « pénis » a pu être utilisé 17 fois dans un même épisode sans que la FCC n’y trouve rien à redire. C’est pour pouvoir parler de vagin sans être censurée que la showrunner a décidé d’inventer le mot « vajayjay ». Aujourd’hui entré dans l’argot, ce mot symbolise à lui seul l’impossibilité de nommer le sexe féminin. Mais pourquoi avons-nous tant de mal à parler du sexe des femmes ?

Attention, zone taboue

Pour Aurore Vincenti, linguiste, il y a trois raisons principales. L’une est littéraire. En raison de l’invisibilisation des œuvres écrites par des femmes, « nous n’avons quasiment que des traces masculines de la littérature érotique », explique-t-elle. Cette littérature ne manque pas de mots mais elle manque de termes précis. « Les hommes ont une méconnaissance de la sexualité et du plaisir féminin et donc une assez grande pauvreté descriptive », analyse-t-elle. Une autre raison est anatomique. « Le sexe féminin est plus caché que la verge. Il faut l'ouvrir, l'effeuiller, l'effleurer pour pouvoir le regarder », rappelle-t-elle.

À la différence des garçons, les petites filles ne peuvent regarder leur sexe qu’en utilisant un miroir positionné entre leurs jambes. « L'étape de reconnaissance de soi dans le miroir arrive très tôt dans le développement des enfants, pourquoi ne pas la permettre au niveau du sexe aussi ? », interroge la linguiste. La réponse est à trouver dans la troisième raison : parler de l’appareil génital femelle est tabou. « Quand on ne réussit pas à nommer, c’est qu’il y a tabou, poursuit Aurore Vincenti. On va alors produire du vocabulaire argotique pour contourner cet interdit. Ces mots, plus ou moins vulgaires permettent de gérer la gêne ».

Qui a peur de la grande méchante chatte ?

« Le verbe crée la vie, rappelle Mounia El Kotni, une des huit autrices du guide Notre corps, nous-mêmes. S'il n'y a pas de nom, ça n'existe pas ». Elle prend pour exemple le mot « clitoris ». Celui-ci disparaît des dictionnaires et des manuels d’anatomie à la fin du xixe siècle, quand on découvre que le plaisir féminin. Et donc que le clitoris, ne joue aucun rôle dans la reproduction. Reste alors le vagin. « En le réduisant à un trou, on veut nous faire croire qu’il n’existe que pour recevoir un pénis, explique Cluny, présidente de l’association Les Flux, qui organise des ateliers d’auto-observation gynécologique. Le mot « vagin » vient d’ailleurs du mot latin « vagina », qui signifie « gaine, fourreau ». Aujourd’hui encore, on utilise le mot « vagin » pour décrire l’ensemble du sexe. « Cela renvoie à la réduction de la sexualité féminine à la pénétration », s’attriste Aurore Vincenti.

Le tabou autour de la « chatte », comme l’appelle Cluny par esprit de réappropriation, vient, selon elle, d’une envie de contrôler la nativité. « On est volontairement maintenues dans une ignorance du fonctionnement de nos sexes, de nos cycles », estime-t-elle. Incapables de nommer leur sexe, les femmes ne peuvent pas poser de questions au corps médical ou à leurs proches, et ainsi faire des choix éclairés. Pour Cluny, c’est ce qui permet aux professionel·les de santé d’imposer certains modes contraceptifs, et pour Aurore Vincenti, cela contraint aussi les discours autour de l’hygiène génitale.

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La sphère économique a su faire fructifier la représentation d’un sexe des femmes sale et destiné avant tout au plaisir d’un partenaire masculin. On a ainsi admis qu’il fallait le débarrasser de sa pilosité, ce qui a ouvert l’énorme marché de l’épilation, et qu’il était nécessaire de le laver avec des produits spéciaux, alors même que la science prouve le contraire. Plus grave, ces opérations de chirurgie esthétiques appelées « labioplastie », qui consistent à réduire les lèvres vaginales. La représentation faussée des vulves dans l’art classique, la photographie et le porno a convaincu les femmes que toutes les vulves se ressemblent, et que les mal nommées « petites lèvres » ne doivent pas dépasser les « grandes lèvres ». Cela crée des complexes chez celles, nombreuses, pour qui ce n’est pas le cas. Cette opération reste rare, mais s’avère de plus en plus demandée par des jeunes filles, parfois opérées avant leur majorité.

Appeler une chatte une chatte

Est-ce qu’apprendre à nommer et mieux connaître le sexe femelle peut changer notre rapport à la chose ? C’est la position défendue par un certain nombre d’initiatives. Dans les années 70, des féministes ont organisé des ateliers d’auto-observation gynécologique pour découvrir ensemble leur sexe et comparer leur fonctionnement et leur apparence. Ces ateliers ont fait leur réapparition ces dernières années. Avec son association Les Flux, Cluny en organise un à deux par mois depuis deux ans et forme d’autres associations. Quant à Mounia El Kotni et Yéléna Perret, elles ont fait revivre le manuel culte Notre corps, nous-mêmes, écrit et publié par des féministes états-uniennes en 1973, et adapté par un collectif français en 1977. Ce livre mélangeait savoir médical et témoignages, pour aider les femmes à mieux comprendre leur corps et le monde médical patriarcal auquel elles faisaient face.

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Mais la discussion sur l’anatomie des femmes s’invite aujourd’hui dans tous les espaces. Street Vulvas expose des moulages dans la rue, que l’on peut voir et toucher. Sur le compte Instagram The Vulva Gallery, la grande diversité des vulves s’affiche en aquarelle et libère du trauma autour des petites lèvres. Des parents se mobilisent pour que les livres de SVT nomment et présentent correctement les différentes parties du sexe femelle, clitoris compris. La liste des initiatives est longue.

Et si on changeait de référentiel ?

« Quand tu regardes ta vulve, tu réalises que, au repos, les parois du vagin sont collées les unes aux autres et que le vagin est plein de chair. C’est tout sauf le trou béant qu’on nous décrit », explique Yéléna Perret. Débarrassé de son aura dangereuse et sale, l'appareil génital peut devenir un lieu d’exploration sexuelle, de plaisir et de fierté. « C'est transformateur de reprendre le contrôle de son corps, cela peut créer un sentiment de confiance », ajoute Mounia El Kotni. Mais ce n’est pas tout.

« On pourrait changer de référentiel » explique Yéléna Perret. Plutôt que de voir le clitoris comme un pénis atrophié, elle suggère de voir le pénis comme un clitoris hypertrophié. Et plutôt que de concevoir le vagin comme un étui à pénis, elle propose de mettre en avant le millier de muscles qu’il active lors de la pénétration, remettant en cause le mythe de la passivité des femmes. Il s’agit aussi de reprendre le contrôle par les mots. Comment accepter que de nombreuses glandes portent le nom des hommes qui les ont « découvertes » ? « Il faut se réinventer un lexique », estime Cluny. Parler de « glandes d'éjaculation » plutôt que « glandes de Skene », éviter le réducteur « appareil reproducteur », utiliser « lèvres internes » plutôt que « petites lèvres ».

La discussion actuelle et l’évolution de notre vocabulaire annoncent des changements dont les enfants d’aujourd’hui seront les premiers à bénéficier. Imaginez un monde dans lequel les petites filles découvriraient leur sexe en même temps que les autres parties de leur corps, dans lequel les adolescentes n’auraient plus honte de leur vulve et seraient capables de demander la contraception dont elles ont envie, dans lequel les femmes pourraient exprimer leur désir à leur partenaire et ne souffriraient plus de douleurs évitables.


Cet article est paru dans le numéro 22 du magazine de L'ADN : « Comment tu me parles ? » - À commander ici !

Aline Mayard - Le 4 juin 2020
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  • Merci c’est très bien
    Il y a longtemps que j’en parle avec prudence et je fais partie d’une Association les ORCHIDÉES ROUGES qui défend les femmes et les invitent à mieux connaître leurs corps face aux hommes qui méconnaissent souvent le plaisir féminin
    Levons les tabous
    Bravo

  • Bravo !
    Oui, si le vocabulaire pouvait changer, si les gens se regardaient non pas comme des sources de moqueries parcequ'ils ne savent pas bien faire, si ceux qui ne savent pas faire étaient plus perméables à ce qu'on tente de leur expliquer ... tout serait plus simple, et plus amour...
    Une chatte c'est quoi , hein ? moi, ça me saoule quand j'entends ce genre de vocabulaire ... les femmes peuvent être titulaire de master sans savoir exactement à quoi ressemble leur vulve, où se trouve leur méat urinaire etc ... mais c'est quoi cette société ?