une mère espionne son enfant

Un bon parent est-il un parent qui géolocalise son enfant ?

© © Elin Tabitha et Pixabay

Avec la généralisation des outils de surveillance destinés à la sphère domestique, la géolocalisation des enfants s'est imposée comme un nouveau geste éducatif.

« Imaginez un monde où les enfants auraient la liberté de rester des enfants, un monde où nous pourrions nous assurer à tout moment qu'ils sont en sécurité... ». C'est par ces mots que Kiwip Watch, une montre connectée pour enfant qui lui permet non seulement de passer quelques coups de téléphone et suivre son activité physique, mais aussi, et surtout, qui offre à ses proches la possibilité de le géolocaliser à tout moment.

Depuis une dizaine d’années, en parallèle du contrôle de plus en plus accru exercé sur leur téléphone portable, le marché de la géolocalisation destiné aux enfants et aux adolescents a explosé. « Nous sommes passés d’un usage détourné des options de géolocalisation de nos smartphones en 2013 à la mise à disposition d’objets de contrôle parental incluant automatiquement la surveillance géographique », explique Yann Bruna, maître de conférences en sociologie, à l'université Paris-Nanterre et auteur d’un article sur la géolocalisation des enfants dans la revue en ligne The conversation

À présent, les parents ont l’embarras du choix : applications embarquées sur les smartphones, porte-clés géolocalisés comme le système AirTag d’Apple ou encore ces fameuses montres connectées. Ces dernières ont d’ailleurs le vent en poupe. D’après le cabinet CCS Insights, un modèle sur deux des montres connectées vendues est conçu pour les enfants.

Surveiller ses enfants, c’est être un bon parent ?

Côté parents, les réponses sur ce type de pratiques sont quasiment unanimes. Pour eux, les enfants de 2022 évoluent dans un environnement plus dangereux qu’à leur époque. De ce fait, la surveillance par géolocalisation leur paraît être une quasi-obligation parentale. « Je suis responsable d'eux et je veux savoir où ils passent leur temps, indique Christian, père de quatre enfants, dont deux adolescents de 13 et 17 ans qui ont sur leurs iPhone une option de géolocalisation activée. Avant, tu connaissais les périmètres d'action de ton enfant. C'était ton quartier. Tu connaissais les gens qui y habitent, etc. Maintenant, ce périmètre c'est le monde entier. Il faudrait être irresponsable pour les laisser s'y balader sans surveillance. Mais c'est aussi un changement de comportements de notre génération. En tant que parents, nous sommes beaucoup plus impliqués dans la vie de nos enfants. Mes parents se satisfaisaient de savoir que leur progéniture était en vie et à l’heure au moment du repas. »

Pour Jacques, c’est la généralisation des technologies qui explique leurs usages dans la sphère privée. « En tant que parent, en cas de soucis ou de simple inquiétude, j'ai encore le droit d'en savoir au moins autant que les GAFAM sur la localisation de mes enfants, explique-t-il. Je comprends le côté potentiellement intrusif, mais la sécurité de mes filles passe avant tout, ça ne se discute pas. » 

Déplacement des limites de l'autonomie

Parmi les arguments avancés par les parents, beaucoup invoquent l’accompagnement des enfants dans leur autonomisation. « Nous avons deux filles : une de 4 ans et une de 8 ans. Elles sont trop jeunes pour avoir un téléphone portable, raconte Justine. Lorsqu'elles sortent, on leur demande de porter un AirTag. Ce n'est pas tant pour pouvoir les suivre à la trace que pour pouvoir les trouver en cas d'urgence ou de problème. Un jour, la plus petite a fait une mauvaise chute, et on devait l'amener à l'hôpital. La grande était partie chez des amies, mais les parents nous ont dit qu’elle n’était pas à la maison. Son AirTag nous a permis de savoir qu'elle était au parc et d'aller la chercher tout de suite pour ne pas perdre de temps. Elle se serait sinon trouvée bien bête à ne pas pouvoir rentrer à la maison, ni savoir où on était. » Même perception chez Hakim qui explique laisser son enfant de 9 ans rentrer seul de l’école avec sa montre connectée. « Sans cet objet, jamais je ne l’aurais laissé faire ce trajet, c’est trop dangereux. Avec ça, il peut m’appeler en cas de problème, et moi je sais où il est quoi qu’il arrive. »

Pour Yann Bruna, les motivations des parents sont plus complexes qu'ils ne le prétendent. « La géolocalisation correspond à l'extension d’une surveillance parentale qui s’exerce depuis l’intérieur du domicile vers l’extérieur, explique-t-il. On met en avant le fait que les enfants peuvent joindre leurs parents quand ils veulent avec le smartphone ou la montre connectée, mais c’est surtout l’inverse qui se passe. L’adolescent doit pouvoir rester joignable à tout moment. Dans ce cadre, la géolocalisation devient une réponse quand les jeunes se montrent indisponibles. »

Grandir en étant surveillé

Pour beaucoup de parents, l'existence des technologies de surveillance est une raison suffisante pour l’utiliser. Concrètement, « si on peut le faire, alors on le fait ». Mais quand on pousse la réflexion autour de ces nouveaux usages, notamment d’un point de vue éthique, les avis sont plus partagés. Certains parents incluent cette surveillance dans l’achat d'un smartphone avec la promesse de ne l’utiliser « qu’en cas de problème ». D’autres, comme Justine, se plient au jeu de la surveillance réciproque, indiquant que ses filles peuvent aussi accéder à la géolocalisation de son portable via la tablette familiale. De son côté Bruno, un père de deux adolescents, précise être dans une démarche d’éducation. « J’ai installé une application de surveillance sur le téléphone des enfants, mais je leur ai aussi appris à contourner cette dernière quand ils le souhaitent : ça participe à une éducation plus large sur les technologies de l'information. » De son côté, Christian assume parfaitement la surveillance, même pour son grand adolescent de 17 ans qui va à l’université. « Ce n’est pas "espionner" puisqu'il m'en donne l'autorisation, dit-il d’un air narquois. Cette génération est bien plus surveillée que la nôtre, et ils le savent. »

Cette acceptation de la surveillance, Yann Bruna la confirme dans ses travaux de recherche. « C’est souvent le cas chez les jeunes filles qui ont intériorisé un besoin de sécurité et de réassurance dans un espace urbain possiblement dangereux, explique-t-il. Avec la géolocalisation, les enfants comme les parents ont l’illusion de pouvoir se soustraire à ce potentiel danger. D’autres adolescents que j’ai interrogés voient aussi cette surveillance comme une pratique infantilisante, voire un échec de la parentalité. Certains ados m’expliquaient qu’ils ne feraient pas ça avec leur propre enfant. » Le chercheur ajoute toutefois qu’il est devenu difficile de se soustraire à ces pratiques. « Quand les jeunes arrivent à la fin de l’adolescence, ils restent généralement dans le carcan de la géolocalisation. Ce ne sont plus leurs parents qui les surveillent, mais leurs amis ou leurs compagnons de vie. C’est surtout le cas des utilisateurs de Snapchat (le premier jouet numérique des enfants) qui ont l'habitude de se repérer les uns les autres sur la carte de l’application. Comme les jeunes adultes qui refusent d’être inscrits sur une plateforme sociale ou d’avoir un smartphone, ceux qui disparaissent de la carte sont finalement dans une forme de déviance ». Il semble, en tout état de cause, que la "dataïfication" des relations parent-enfant soit en passe de devenir une norme.

commentaires

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  1. Richard Leclerc dit :

    En 1961, quand j'ai commencé l'école primaire à l'école Christ-Roi, dans le quartier Ahuntic à Montréal, j'avais 6 ans. Je demeurais à 1 km à pied et je mangeais à la maison le midi. Je marchais donc au moins 4 km par jour, juste pour aller à l'école, beau temps mauvais temps! Ma mère, pourtant de nature inquiète, m'a fait confiance et m'a permis d'acquérir une autonomie dès ce jeune âge... je me sentais déjà plus grand! Merci maman.

  2. Isabelle RD dit :

    C'est une évolution dystopique de la société. Le pire est que cette pratique se fasse volontairementavec des parents soucieuxde leur progéniture! Une illustration parfaite de la servitude volontaire 😱😱😱😱

  3. François dit :

    Bonjour, ne pas savoir où se trouve son enfant qui tarde à revenir de l'école est une chose vraiment angoissante et insupportable et il peut paraitre très rassurant pour les parents que, grâce à une puce gps dans son cartable ou à son poignet un enfant peut être suivi en permanence. Ok,Mais si vous, parents, pouvez savoir où se trouve votre enfant à l'instant T , alors n'importe qui d'autre peut le savoir aussi. Et je dirais même pire, on peut vous faire croire qu'il est à un endroit et pas un autre. Donc "tracer" la position de quelqu'un ne fait que déplacer le problème. C'est à mon avis faussement rassurant et n'incite pas les enfants à être attentif à ce qui peut se passer autour d'eux quand il rentrent de l'école ou d'ailleurs. Je ne suis pas pessimiste de nature mais l'arrivée de nouvelles technologies ne doit pas faire oublier que chaque avancée dans le progrès a toujours 2 facettes. Et un canal chiffré et un mot de passe seront-t-ils suffisant pour être sûr que le signal que vous recevez est le bon ? En termes de pédagogie et d'éducation je pense qu'il y a matière à discussion. Cordialement. F.

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