Aurélien Bellanger

La France peut-elle (enfin) entrer dans l'ère d'Internet ? Interview d'Aurélien Bellanger

© Francesca Mantovani / Gallimard

Au croisement de Balzac et de Houellebecq, l’écrivain Aurélien Bellanger trace avec minutie le portrait d’une France d’ingénieurs et d’entrepreneurs. Mais depuis l'invention du Minitel... a-t-on vraiment passé le cap du numérique ?

Alors que les thèmes du déclin et de la nécessaire réindustrialisation de notre pays occupent les débats de la campagne présidentielle, nous avons interrogé l’auteur de L’Aménagement du territoire sur sa vision de notre inconscient national. Considéré comme un disciple de Michel Houellebecq, ou même d’Honoré de Balzac, Aurélien Bellanger trace de roman en roman le portrait d’une France d’ingénieurs et d’entrepreneurs. Né en 1980, il a raconté l’aventure du Minitel, avec La Théorie de l’information (2012), du TGV, dans L’Aménagement du territoire (2014), et celle de la Téléréalité (voir L’ADN n°28) dans des récits vivants et denses au charme rétro-futuriste indéniable. Alors que la désindustrialisation de la France est devenue un thème central de la campagne présidentielle et que certains candidats font du déclin une rente électorale, il nous a semblé intéressant de lui demander de nous raconter sa vision de notre pays. Une nation qui a fait de la modernité et du progrès les étendards de son excellence. Et vit désormais dans le deuil de ce grand récit.

Votre premier roman, La Théorie de l’information, parlait de Minitel et d’Internet, des sujets a priori bien peu littéraires. Comment vous est venue cette envie d’écrire sur la science, la technologie ?

Aurélien Bellanger : Dans les années 2000, Internet semblait être le dernier projet sexy de l’Occident. Il n’y avait rien de mieux que les startups et les promesses qui allaient avec. Facebook semblait une utopie intégralement positive… C’était une époque de messianisme technique : le monde pensait une fois de plus qu’il serait sauvé par la technologie. Comme il avait pu croire qu’il serait sauvé par le moteur à pétrole et l’électricité un siècle plus tôt. Je voulais raconter ce grand rêve et le beau récit de l’histoire des sciences qui allait avec.

Et si j’ai écrit un roman et pas un essai, c’est que j’avais envie de transposer ça ici, en France… À travers mon personnage principal dont le parcours ressemble beaucoup à celui de Xavier Niel, je prétendais qu’Internet n’a pas été inventé en Californie mais à Vélizy-Villacoublay et qu’il s’appelait Minitel. C’était un peu un gag, et d’ailleurs le Minitel en lui-même est un gag. 

J’ai fait grandir mon personnage à Colombes, à savoir une ville pavillonnaire un peu intermédiaire depuis laquelle on voit au loin les tours de La Défense. Il fait partie des gens qui ont « hacké » le système. Des gens qui, comme moi, lisaient, enfant, Science et Vie Junior avec l’impression de mieux comprendre le monde. On n’était pas les plus cool, mais on savait comment ça marchait. C’était un peu la dignité, perdue, de la classe moyenne…

En fait, vous racontez la France des informaticiens et des ingénieurs. Et d’ailleurs dans votre roman suivant, L’Aménagement du territoire, vous vous penchez sur la construction du TGV…

A. B. : J’avais trouvé mon sujet : les mythologies modernistes de la France. Je pensais faire une trilogie : le Minitel, le TGV et après, Ariane, livre que je n’ai jamais écrit. Le TGV, c’est un peu une métaphore de l’accélération brutale de l’histoire. Il y avait cette idée très prégnante quand j’étais enfant que la France se maintenait au premier rang des puissances mondiales grâce au génie de ses ingénieurs. Les ingénieurs des télécoms avaient bâti Alcatel. Ceux de la géophysique, Elf et Total. Et si la Chine voulait un beau pont, elle appelait des ingénieurs de chez Freyssinet, c’étaient les meilleurs !

Je voulais raconter ce mythe qui confère à la névrose nationale : la France est un rêve d’ingénieur, et la modernité, une passion typiquement française. Nos gouvernements sont attachés à nous moderniser très régulièrement, ce qu’on ne verra jamais du côté des gouvernements anglais ou américain. Pensez à la réforme des mathématiques dans les années 1970, par exemple. Tout d’un coup, on s’est mis à enseigner la théorie des ensembles en primaire ! C’est unique au monde.

Notre pays a besoin de « performer » dans la modernité, et c’est sans doute lié à la Révolution française, qui a d’ailleurs créé Polytechnique et l’École Normale Supérieure. C’est pour ça que le fait que l’Institut Pasteur n’ait pas produit de vaccin anti-Covid est une humiliation nationale. Elle ne marche plus, l’idée postcoloniale, selon laquelle nous avons les cerveaux, et eux, les usines.

N’y a-t-il pas quelque chose de plus personnel ? Vous avez, je crois, grandi près du plateau de Saclay, qui est un symbole de cette modernité française.

A. B. : Oui, nous étions au milieu de l’Essonne, en très, très, grande couronne. Mais il y avait à 5 kilomètres de chez moi de grandes usines comme celle d’IBM, la Snecma qui fabriquait des moteurs de fusée, ou une autre qui fabriquait des munitions à l’uranium appauvri. On était à la fois nulle part, et au milieu du complexe militaro-industriel. J’ai lu une biographie de Steve Jobs, dont le père travaillait dans les lasers. Il a grandi dans un monde de secret-défense, comme moi, toutes proportions gardées.

Paris représentait les élites intellectuelles, c’était un peu aveuglant, alors qu’à Évry, nous étions dans un monde où l’histoire était finie. Il y avait des sortes d’agoras, un peu néoclassiques, avec une médiathèque de l’ère Mitterrand défendant la culture pour tous. C’est une ville dont le centre est une galerie marchande un peu vide. Je n’aimais pas beaucoup ça, et mes livres sont des fantasmagories de banlieusard, le résultat d’une crise identitaire molle, un thème récurrent de la littérature française. Mais depuis, sans que ça bouge, ces territoires périphériques sont devenus centraux pour les auteurs et les artistes de ma génération, bien aidés par le mouvement des Gilets jaunes.

Ensuite vous avez écrit Le Grand Paris, en 2017, en référence au projet de Nicolas Sarkozy de réformer la région capitale.

A. B. : Le Grand Paris est une démonstration de ce tropisme typiquement français qui veut que tout problème peut être résolu par la création d’une infrastructure ad hoc. On va fabriquer une machine pour réparer le problème, et cette machine, c’est le Grand Paris Express… Un projet d’union visant à faire dialoguer les banlieues populaires et bourgeoises, à réconcilier la région parisienne. L’erreur, à mon avis, a été de créer un métro souterrain alors qu’il aurait fallu faire un métro aérien. C’est moins cher et c’est un bel objet, comme le démontrent les lignes parisiennes 2 et 6. Mais on n’a pas osé créer un monument ; au contraire, les gares sont enfouies, un peu honteuses.

Pour vous, Nicolas Sarkozy serait le dernier grand président bâtisseur de la Ve République ?

A. B. : L’élection de Sarkozy a représenté un moment d’espérance politique bizarre. Il a vendu, en mieux, ce que Zemmour vend mal aujourd’hui : l’idée que l’on est une grande nation, que l’on a le droit d’être orgueilleux. Napoléon, de Gaulle, le panache ! Et j’avais aussi envie de décrire le petit monde des cabinets ministériels, un microcosme politique formé de gens ambitieux et jeunes, qui se ressemblent tous et se savent, ou se croient, très doués. Ils portent les mêmes costumes, sortent dans les mêmes endroits, et travaillent beaucoup. Ce ne sont pas les barons du parti, mais ceux qui sont en dessous et font le boulot. Aujourd’hui, on appellerait ça un boys club et ce serait beaucoup plus connoté. Reste qu’on retrouve le même type de population autour d’Emmanuel Macron. Et le gag, c’est quand deux d’entre eux, Ismaël Emelien et David Amiel, ont quitté l’Élysée pour écrire Le progrès ne tombe pas du ciel (Fayard, 2019). Ils prétendaient révolutionner la notion de progrès, et le livre se révèle assez embarrassant : c’est une bonne dissertation de grande école, pas plus.

Au centre de tous vos livres, n’y a-t-il pas la question de savoir comment le pouvoir mute ?

A. B. : La question derrière mes livres, c’est plutôt : est-ce qu’on sort de la modernité ? Est-ce qu’on en a fini avec elle ? J’ai l’impression d’avoir grandi dans une sorte de bulle qu’on a appelé « les années 80 ». C’était un moment, sans doute du fait du reflux de la contre-culture des années 1970, où l’on s’est remis à croire au progrès technologique comme jamais. J’étais dans un rapport totalement non critique à ça. Or ce n’était pas le bon récit, on vivait déjà une forme d’uchronie. Dans les années 1980, le monde moderne est re-né, a réoffert l’idée qu’il était beau, et puis il est mort une seconde fois. Et ça s’est reproduit dans les années 2000 avec le mythe d’Internet. Quand est-ce que tout ça s’arrête ? J’ai l’impression qu’on n’en sort jamais.

J’aime l’idée du philosophe Walter Benjamin selon laquelle une époque est prisonnière de la précédente. Elle est le rêve de l’époque d’avant. Et on vit aujourd’hui dans un rêve suranné du capitalisme. À moins qu’on ne soit prisonniers de son cauchemar. Voyez les tentatives de tourisme spatial d’Elon Musk et de Jeff Bezos. Voilà quelque chose que j’ai attendu toute ma vie, mais là, ça arrive trop tard, ça n’a aucun sens. Enfin, la seule explication qui tienne à peu près, c’est celle de Marx : les milliardaires se créent un monde artificiel avec la plus-value de l’exploitation des travailleurs.

Plus prosaïquement, vos livres décrivent les réseaux qui nous enserrent ?

A. B. : J’ai eu une véritable révélation, alors que j’écrivais Le Grand Paris, en découvrant le travail de Bruno Latour et sa théorie de « l’acteur-réseau ». Il pose la question de ce qu’est, concrètement, un objet, une action, un discours, avec une attention très minutieuse aux réseaux, aux relations, aux associations qui les produisent et auxquels ils participent. J’ai eu l’impression de lire la poétique des romans que j’avais écrits. Quand je l’ai rencontré, il m’a dit que j’étais naïf, et que c’est ce qui est bien dans mes romans. Naïf, pas au sens d’idiot, mais au sens où j’essaie humblement de raconter ce qui se passe sans plaquer immédiatement une théorie dessus. J’écris d’ailleurs un roman quand mon incompréhension du réel est insupportable. Là, j’ai envie de m’y mettre, c’est plus fort que moi, c’est une forme de réaction immunitaire. 

Je ne comprends rien à la construction européenne, j’ai envie d’y aller. Et c’est amusant de se pencher sur des gens qui sont intoxiqués par des idéologies et des croyances, des gens un peu perdus. Pourquoi en sont-ils là ? Parce qu’ils ont cru à ça, à ça, et à ça. J’essaie de montrer des choses très humaines, qui sont le résultat d’une somme de microdécisions. Si la magie opère, ce bricolage où l’on met un peu de psychologie, un peu de sociologie, un peu d’air du temps, crée des personnages romanesques. Un roman n’est pas une thèse. Quand je faisais des chroniques pour France Culture, l’an dernier, je me suis aperçu que j’écrivais avec mon intelligence. Alors que les romans, je les écris avec ma bêtise, une sorte de lâcher-prise.

On peut également affirmer que vous écrivez plutôt sur les riches que sur les pauvres, plutôt sur les émetteurs que sur les récepteurs, et même plutôt sur les coupables que sur les victimes.

A. B. : C’est un peu mon côté Paul-Loup Sulitzer, l’auteur très à la mode dans les années 1980 de Money, Cash ou Fortune… Cela fait qu’on peut se demander si j’écris des romans de droite. L’écrivain François Bégaudeau, très engagé à gauche, en est persuadé. Et c’est pour ça qu’il aime bien mes livres. Mais, plus simplement, les milliardaires sont une figure mythologique contemporaine, et écrire depuis leur point de vue est une technique efficace et ancienne pour raconter le monde via des sociétés secrètes. Dans Histoire des Treize, de Balzac, quand Vautrin explique comment fonctionne Paris, c’est vraiment une féerie. Et même si c’est faux, ça marche d’un point de vue romanesque. Quand je raconte la télévision dans Téléréalité (2021), je reste dans ma vision d’ado qui imaginait une sorte de société secrète de branchés parisiens. Quand je regardais les émissions d’Ardisson, j’imaginais que ces gens se connaissaient, se fréquentaient, que le show-biz, ça existe vraiment. Et si j’arrive à faire exister ça dans un roman, ça devient un mode de connaissance intéressant.

Le Continent de la douceur, sorti en 2019, porte sur la construction européenne. Un projet plus large, moins exclusivement français.

A. B. : Il devait même s’appeler La Construction européenne, mais mon éditeur ne le sentait pas, et c’est d’ailleurs mon roman qui a eu le moins de succès. L’Europe ne passionne plus personne… Donc, j’ai voulu réinterroger mon enfance, lorsqu’on me vendait l’idée que la grande utopie de ma vie serait l’Europe. J’y croyais puisque le mur de Berlin venait de tomber. Les douze étoiles du drapeau européen ont été choisies pour des raisons symboliques. Et curieusement, dans les années 1980, avec l’arrivée du Portugal et de l’Espagne, on est vraiment douze. C’est un symbole. D’autant qu’on est juste avant le référendum français sur le traité de Maastricht, quand la mécanique va commencer à se gripper. L’effondrement de cette utopie européenne va coïncider avec le début de la guerre en Yougoslavie. Le livre est d’ailleurs plutôt pessimiste puisque l’extrême droite s’y retrouve assez vite à la manœuvre, comme on le constate aujourd’hui dans l’Est de l’Union. 

Un des personnages principaux de ce livre est une figure d’intellectuel, militant des droits de l’Homme, qui évoque Bernard-Henri Lévy ou les Glucksmann, père et fils, mis en échec par un polémiste d’extrême droite…

A. B. : Je voulais également raconter le libéralisme triomphal des années 1990… Cette idée d’un libéralisme tant politique qu’économique qui s’affirmait par des prises de position d’un optimisme un peu délirant du type : « L’économie de marché a gagné, il y a un McDonald’s sur la Place Rouge, et dans dix ans la Chine sera une démocratie, la question est réglée ! » On a mis assez longtemps à comprendre et à accepter que ça n’allait pas se passer comme ça. Le rêve européen est un peu né d’une erreur de perspective. Et ce rêve, j’ai choisi de l’incarner par une sorte de libéral mou. On m’a dit que Bernard-Henri Lévy, qui m’avait effectivement inspiré ce portrait moqueur, ne l’a pas détesté. Parallèlement, je campe un intellectuel beaucoup plus noir, une sorte de youtubeur fasciste. Et c’est lui qui gagne leur joute. Pour une raison de médiologie évidente, l’un continue à faire des chroniques dans Le Point ou L’Obs et vieillit avec son public, alors que l’autre a compris qu’il faut aller chercher les jeunes sur les réseaux sociaux. Dans Téléréalité, j’ai d’ailleurs voulu montrer comment la télé invente, sans le savoir, les réseaux sociaux. Le mode d’exposition de soi que proposait cette forme de télévision nous choquait à l’époque. Mais c’est désormais le mode d’exposition de soi normal sur les réseaux. C’est peut-être pourquoi la téléréalité a été immédiatement vue comme l’effondrement de notre civilisation.

Ce changement de paradigme induit par les réseaux sociaux se traduit-il par une montée inéluctable de l’extrême droite ?

A. B. : Au fond, lorsque je regarde les réseaux sociaux, il me semble que l’extrême droite ne propose pas grand-chose, elle est dans le sarcasme, elle se moque des gauchistes… C’est un géant aux pieds d’argile. Je crois vraiment que la gauche a gagné la bataille des idées. Elle est en position de force mais ne le sait pas encore. La mère de toutes les batailles qu’est probablement la question féministe, la gauche l’a gagnée. Avec l’intersectionnalité, elle a réinventé l’arme géniale du marxisme triomphant : la convergence des luttes. C’est le fameux paradoxe de G. K. Chesterton, qui veut que les conservateurs passent leur temps à tenter d’empêcher que l’on change ce que les réformateurs ont changé la fois précédente. Ils sont donc toujours perdants à la fin. Sur bien des grands sujets comme la laïcité, la peine de mort, la droite a fini par s’aligner sur la gauche. Mais le moment n’est pas propice pour s’en apercevoir.

Quel pourrait être le sujet de votre prochain livre ?

A. B. : J’aimerais écrire sur le luxe : les empires construits par Bernard Arnault ou François Pinault, par exemple. Le luxe est passé devant l’aéronautique en matière d’exportation. La France se sent sauvée comme grand pays industriel par son industrie du luxe, ce qui est très discutable. Et puis j’ai grandi dans un monde où l’on imaginait qu’un jour tout le monde roulerait en Renault 25. Ce rêve que l’on rejoindrait tous la classe moyenne s’est effrité. On est en plein malaise des cadres, comme le titraient les dossiers de L’Express des années 1990. Les cadres sont en détresse, ils subissent le sentiment diffus d’un appauvrissement national. De plus en plus de gens décrochent de la compétition économique, et l’idée macroniste de startup nation n’est guère parvenue à redonner confiance à des pans entiers de la population. C’est d’ailleurs un vrai problème pour les gens qui écrivent des livres ou qui réalisent des films… Les cadres étaient notre public naturel.

Cette interview est parue dans le numéro 29 de la revue de L'ADN, à se procurer ici.

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