Clash-9-sept

Antivax : « Cette crise doit questionner notre vision de la médecine »

Obsession protocolaire, manque d’ouverture… la pandémie, c’est aussi l’occasion d’évaluer ce qui ne tourne pas rond en médecine. Interview croisée de deux médecins aux opinions divergentes, mais qui se rejoignent sur un point : nous passons à côté de l'occasion d'un bon débat.

L'une est plutôt contre le vaccin anti-Covid-19, et l'autre est plutôt pour. Mais les deux sont médecins et remettent en question le fonctionnement de la médecine. Pas assez holistique pour Nathalie Geetha Babouraj, ex-médecin dans un groupe de recherche de l'OTAN et fondatrice de l'Institut de santé intégrative. Pas assez ouverte aux raisonnements sociologiques et psychologiques pour Olivier Jourdain, médecin gynécologue et chirurgien. Débat éclairé et éclairant !

Que pensez-vous du terme « antivax » ? Est-il approprié ou trop réducteur pour comprendre le débat sur la vaccination ?

Nathalie Geetha Babouraj : Il est complètement réducteur de classer les gens en pro ou anti, cela efface toutes les nuances. Par ailleurs, je trouve qu’il est sain que les gens se questionnent sur ces sujets et qu’on évite de tomber dans une politique de santé monochrome.

Olivier Jourdain : Le mouvement des « antivax » est protéiforme, et il n’y a pas de profil type. Je trouve donc ce terme réducteur. La problématique de la résistance au vaccin s’inscrit dans une continuité historique qui remonte au XVIIIe siècle. Deux cent quatre-vingt-trois ans avant Facebook, il y avait déjà des « antivax » , et Pasteur a lui aussi eu affaire à des « antivax » . C’est un sujet qui dépasse le simple aspect médical et qui a des racines sociologiques.

Où vous situez-vous dans ce débat ? Quels sont vos arguments ?

Olivier Jourdain : En tant que médecin chirurgien, je défends évidemment la vaccination, même si chaque vaccin a ses indications. J’ai commencé à m’intéresser au sujet de la résistance au vaccin, car je suis spécialisé dans la chirurgie des cancers du col de l’utérus et des maladies induites par les HPV (papillomavirus humains). Il se trouve que le vaccin élaboré contre les HPV a très tôt rencontré un problème d’acceptabilité. J’ai donc cherché à comprendre les racines de ce scepticisme, voire rejet. 

Il faut distinguer les résistants militants, qui sont dans une démarche antisystème transcendant la simple question vaccinale. On ne les convainc ni avec des statistiques médicales, ni avec des données scientifiques. Et puis les hésitants, qui se sont trouvés submergés par des informations, parfois contradictoires, lors de l’épidémie de Covid. À ceux-là, je donnerais deux arguments. D’une part, rappelons-nous qu’il s’agit d’une vraie maladie qui a fait des morts toutes les semaines pendant un an, et pas que chez les personnes âgées. Le bénéfice du vaccin au niveau individuel est donc patent. Mais il l’est aussi à l’échelle collective, puisque la vaccination est l’un des moyens les plus efficaces pour atteindre l’immunité collective. Et cela même si les chiffres concernant la suppression de la transmission individuelle après vaccin sont difficiles à interpréter.

Nathalie Geetha Babouraj : Je suis à jour de mes vaccins classiques et je ne remets pas en question la vaccination en général. Ma posture va plutôt tendre vers le questionnement, car la vie, la santé et la maladie sont des sujets complexes. À ce titre, je considère que le fait de présenter la vaccination de masse comme une solution unique dans le cas du Covid est une posture qui infantilise les gens. Par ailleurs, on ne connaît pas encore les effets secondaires de ces vaccins expérimentaux à long terme. 

Je ne rejette pas du tout la médecine occidentale, c’est ma formation initiale, mais je considère que la médecine symptomatique n’est pas suffisante. En médecine intégrative, on regarde du côté des médecines ancestrales et holistiques, on s’intéresse au terrain de la personne. Dans cette vision globale de l’être humain, une maladie peut se manifester parce qu’il y a un déséquilibre du terrain qui peut venir d’un stress aigu ou chronique, d’une alimentation déséquilibrée. C’est en s’intéressant à ce terrain que l’on peut le réguler, et renforcer l’immunité de la personne.

Que pensez-vous de la politique vaccinale mise en place en France pour faire face à l’épidémie de Covid-19 ?

Nathalie Geetha Babouraj : Je m’interroge sur le fait que le volet de la prévention ait complètement disparu de la prise en charge de l’épidémie. À la place, des mesures comme la distanciation sociale et le confinement ont été prises à la hâte. J’ai des réserves également sur la question du masque, le porter toute la journée, indistinctement, est absolument contre-physiologique : on diminue son taux d’oxygénation et donc son immunité locale. Dans le volet du traitement, on a complètement mis de côté certaines molécules, moins chères et plus disponibles, comme l’hydroxychloroquine. Par ailleurs, l’attention médiatique est essentiellement tournée vers les cas graves de personnes atteintes de Covid long, mais très peu sur les personnes qui ont très vite récupéré et ont eu une guérison rapide sans effets secondaires. Cela illustre le fait que notre système est tourné vers les problèmes, les symptômes, et finalement peu vers la dimension préventive. Cette question est encore très largement inexplorée.

Olivier Jourdain : Avant toute chose, il faut rappeler que la logistique de la campagne vaccinale était très complexe, avec des enjeux comme le respect de la chaîne du froid pour les vaccins à ARNm et la question des flacons multidose. Dans ce contexte, la création de « vaccinodromes » était une bonne idée. Néanmoins, on constate aujourd’hui que le taux de vaccination plafonne, notamment chez les personnes de plus de 80 ans. Ce plateau ne pourra pas être franchi sans campagne de vaccination individuelle.

Que changeriez-vous ?

Nathalie Geetha Babouraj : La médecine avance aujourd’hui par le seul biais d’études randomisées en double aveugle à grande échelle. Ces protocoles ont leurs limites, car ils conduisent à surinvestir les données scientifiques, en oubliant les deux autres piliers de l’evidence-based medicine que sont l’expertise du médecin et la volonté du patient. On commence à se rendre compte des limites de ce surinvestissement. La science est indispensable, mais les données scientifiques seules ne permettent pas d’expliquer tous les phénomènes du vivant. Les algorithmes utilisés par les statisticiens ont aussi leurs limites. Ce sont des outils, pas une fin en soi. Il faut à mon sens intégrer d’autres approches, que l’on se place du point de vue de sagesses ancestrales comme l’ayurvéda ou d’approches scientifiques modernes comme la neuro-psycho-immunologie. Intégrer ce qui n’est pas visible du point de vue scientifique conventionnel, comme les énergies. Cette épidémie peut paradoxalement être l’occasion d’élargir notre champ de conscience et nos moyens d’évaluation scientifique.

Olivier Jourdain : Je regrette que les médecins généralistes et, plus largement, les personnels soignants comme les infirmières libérales n’aient pas été associés à cette campagne de vaccination. Les personnes âgées qui n’ont pas Internet et ne se déplacent pas ont toutes un médecin traitant qui est leur interlocuteur mensuel. Ce sont les médecins généralistes qui ont la capacité de discuter, de convaincre et de vacciner. Or on constate une forme de démobilisation, les volumes de commande de vaccins indiquent que ces praticiens se désengagent de la vaccination en cabinet. Pourtant, ils sont une garantie de confiance dans un contexte où l’inflation informationnelle et les fausses nouvelles circulent. Je les aurais donc associés à la campagne de vaccination dès ses débuts. Je plaide aussi pour une remise en selle des médias, et notamment du journalisme scientifique qui a quasiment disparu. Or on ne peut pas négocier sur la rigueur scientifique, notamment dans ce contexte de défiance.

Pensez-vous que ce débat illustre une remise en question plus générale de lautorité de la médecine ?

Olivier Jourdain : Dans les populations, il y a une corrélation entre la vitalité du mouvement « antivax » et la perte de confiance dans les autorités sanitaires, mais aussi plus largement dans les autorités politiques et administratives. Finalement, cette démarche transcende le seul sujet de la vaccination, il y a une porosité avec des mouvements antisystème, voire certaines franges complotistes. Il me semble que tout cela signale le fait que la médecine doit s’ouvrir aux autres disciplines, comme la sociologie et la psychologie, par exemple, pour mieux comprendre les problématiques qui agitent la société. Mais sans négocier sur la rigueur scientifique.

Nathalie Geetha Babouraj : Cette crise nous invite à questionner tous nos systèmes, et la médecine en fait partie. Il s’agissait peut-être de l’un des derniers bastions, l’un des moins touchés par la remise en question générale qui agite la société. On la retrouve notamment dans les milieux qui s’intéressent à l’écologie, aux problématiques de transition, où il s’agit de sortir du modèle pyramidal pour évoluer vers des logiques circulaires. Or, aujourd’hui, il est fondamental de changer de regard et de lunettes de mesure de la science. Je crois en d’autres scénarios que l’hypertechnologie et le transhumanisme. Des scénarios où nous sommes créateurs de notre santé et de la santé de la planète. 

Cette interview croisée est issue de notre dossier du Clash "Faut-il avoir peur des antivax ? " – il est paru dans la revue 27, et il est passionnant !

premium2
commentaires

Participer à la conversation

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée.