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des cartes et du whisky sur une table
© Heroes - Collectif Hummm

Théâtre immersif : j'ai bu du whisky et joué aux cartes avec Joe Cocker

Le 12 avr. 2019

Le théâtre immersif va voler la vedette à la réalité virtuelle ! En témoigne« Heroes », la pièce qui réunit David Bowie, Janis Joplin, Jim Morrison et Tom Jones au Bus Palladium. Au programme : un show de 3h dont vous êtes aussi le héros.

« Heroes », c'est le nom du spectacle de théâtre immersif orchestré par le collectif Hummm. Le 11 avril 2019, à deux pas du Moulin Rouge, de chez Michou et de la Nouvelle Ève, la grande première avait lieu au Bus Palladium. À la croisée du théâtre, du cabaret, de la comédie musicale et de l’escape game, ce nouveau show excentrique promet un aller express pour les 60’s, berceau des plus grandes légendes du rock.

Boire des coups avec Joe Cocker, pousser la chansonnette avec Elton John, rêver d'un monde meilleur avec des militants pacifistes (probablement sous LSD)… le principe de ce nouveau spectacle immersif est simple : il n’y a pas de frontière entre les acteurs (ils sont une soixantaine, ndlr) et le public. Ici, l’improvisation est reine. Dans un monde où vos choix déterminent l’expérience que vous vivez, vous êtes libres de déambuler, de boire (un peu trop), de danser, de chanter ou seulement d’observer. Surtout, vous êtes libres de converser avec vos héros préférés - décédés ou non… Excitant non ? On vous raconte un peu.

(spoiler alert)

À 20h, Freddie Mercury est déjà on fire. Dans la queue menant au spectacle, il harangue la foule à grands renforts de « Don’t stop me nooooow ». À ses côtés, deux danseuses à demi-nues et généreusement fardées se pavanent. Le ton du spectacle est déjà donné, on devrait se marrer. Un conseil, laissez votre portable au vestiaire, l’expérience n’en sera que meilleure. En revanche, commandez-vous une bière ou quelques shots pour vous détendre un peu, vous pourriez en avoir besoin.

La salle se remplit peu à peu et l’on s’amasse autour de la scène. Joe Cocker est déjà bourré et Jim Morrison s’engueule avec une nana. Personne ne sait trop ce qui nous attend, jusqu’à ce qu’un Elvis potache ne déboule avec quelques groupies pour chauffer un peu tout ce monde. Il y a du Rocky Horror Picture Show dans l’air, quoi qu’en un peu plus lourdingue. Ça se balance des vannes dans tous les sens : on attend les stars, ces « héros » du rock censés avoir ressuscité. Dans le public, des hippies ondulent, caressent nos cheveux et nous fixent intensément. On attend. Finalement, Leonard Cohen (ou peut-être Jeff Buckley ?) monte sur scène. Le silence se fait et « Hallelujah » résonne. C'est beau. Et quand tout le monde a fini de chialer, la foule se délite comme par magie.

21h. C’est le moment d’explorer. Autour de nous, le décor a changé et de petites saynètes se déploient ça-et-là. C’est à nous d’oser ! Il faut pousser des portes, se faufiler, observer et surtout ne pas hésiter à interagir avec les acteurs. Au deuxième étage, l’ambiance est plus intimiste. Un grand cercle s’est formé autour de deux artistes peintres éméchés. Chacun a une bouteille à la main. Allongé sur un canapé les quatre fers en l’air, Jean-Michel Basquiat se plaint de ces galeristes new-yorkais qui le courtisent. Les deux protagonistes discutent encore. Dommage que l’on n’entende pas grand-chose. À deux pas de là, on reconnaît Andy Warhol. Il a l’air de faire la gueule, assis sur son trône. Bien que certaines performances restent caricaturales, il faut s’imaginer l’effervescence d’une soirée d’artistes, de danseuses, de créatures nocturnes…

Heroes, 2019, Bus Palladium

Dans de petites alcôves, les visiteurs sont invités à vivre des expériences individuelles. Seul hic, il y a beaucoup trop de monde. On piétine et l’attente est longue, ce qui nous ramène abruptement à la réalité et trahit un peu la fiction. « And you can tell everybody, this is your soooong ». Ah, Elton John s’échauffe dans sa loge. Amy Winehouse est là elle aussi. On pardonne cet anachronisme tant sa voix est d’or. Elle chante, discute et vous demande d’écrire quelque chose que vous aimeriez oublier sur un morceau de papier. Puis, elle frotte une allumette et vous libère en le brûlant. Ce n’est plus qu’un lointain souvenir.

22h. Après plusieurs essais sur scène, Joe Cocker abandonne. Il n’y arrive plus et finit par se saouler au comptoir, jeu de cartes et bouteille de whisky à la main. On joue Joe ? « Ok, mais si tu perds, tu bois », rétorque le musicien. On finit bien évidemment par trinquer. On aurait presque l’impression d’interagir avec un personnage de jeu vidéo. Sauf qu’ici, on n’a rien à prouver, pas de mission à remplir. Il suffit juste de se laisser porter, de se découvrir soi-même aussi.

L’émergence du théâtre immersif

L’expérience, quoique bien moins polémique, rappelle DAU, cette cité factice qui promettait une immersion à l’ère soviétique et qui avait affolé tout Paris. On en ressort amusés, intrigués aussi, mais pas totalement éblouis. Il manque encore une trame, un fil rouge qui donne une cohérence au tout. Bien sûr, il ne s’agit que du début et la prestation fera probablement l’objet d’ajustements. Pour les prochaines représentations, il faudra attendre la rentrée prochaine, « le temps de trouver un producteur et un tourneur », assure Jules Guillemet, co-créateur du projet.

Popularisé dans les années 2000 par la compagnie anglaise Punckdrunk (elle est notamment connue pour son inquiétante production « Sleep no More », ndlr), le théâtre immersif n’est pourtant pas nouveau. Le genre s’inspire d’expériences plus anciennes comme le théâtre de rue au Moyen-Âge, rapporte France Culture. « Au début du XVIIe siècle, Shakespeare ouvre le théâtre du Globe à Londres. Il propose une arène théâtrale où le public n’est pas face à la scène mais tout autour, explique le média. À New York, le Living theatre est une troupe libertaire qui bouleverse les usages dans les années 1950 en invitant les spectateurs à improviser. Elle développe le métathéâtre, une mise en abîme du théâtre dans le théâtre ».

Selon le collectif Hummm, un spectacle dit immersif se caractérise par trois critères différents : « une absence de séparation scène/salle », « une pluralité d'espaces séparés » et « une narration en arborescence avec des scènes simultanées dans différents espaces ».

À l’heure du tout immersif technologique (VR, AR, MR…), « Heroes » est indéniablement rafraîchissant. Oui, il y a encore un peu de taff pour fignoler les derniers détails. Mais l'expérience reste intéressante et prometteuse. À suivre à la rentrée !


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