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affiche en noir et blanc de l'exposition DAU
© DAU

DAU, arnaque voyeuriste ou œuvre d'un génie incompris ?

Le 31 janv. 2019

Elle est l’œuvre d’un mégalo, multiplie les controverses et fait hurler tout Paris. Pourtant, tout le monde veut son visa pour DAU, cette cité factice proposant une immersion à l'ère soviétique. On a été prendre la température sur le terrain. De quoi attiser votre curiosité... ou tout bonnement vous dégoûter.

Tout le monde ne parle que de ça - davantage en mal qu’en bien d’ailleurs. En termes de notoriété, on peut dire que « DAU » est un pari réussi. Originellement conçu comme un biopic du Prix Nobel de physique russe Lev Landau, le film s’est peu à peu transformé en une œuvre tentaculaire, immersive et ultra polémique, qui prend aujourd’hui racine à Paris.

Télé-réalité totalitaire

Aux manettes, un cinéaste russe de 34 ans, Ilya Khrzhanovsky, aussi ambitieux que mégalo. Il y a 10 ans, l’homme enjoignait des centaines de personnes à quitter leur vie quotidienne pour rejoindre son projet délirant : une reconstitution d’un Institut de recherche russe ayant existé en Ukraine, bien avant la chute de l'URSS. Pendant trois ans, hommes et femmes - chercheurs, artistes, philosophes, scientifiques, femmes de chambre, garçons de café et mêmes criminels - y ont vécu à la mode d’antan, revivant de façon accélérée et ultra-réaliste la période de 1938 à 1968. Selon la production, tout a été filmé, mais rien n’est scénarisé : tous vivent, travaillent, s’habillent, s’aiment, se trompent, font l’amour ou se violentent pour de vrai, sur le modèle anachronique d’une télé-réalité totalitaire. À la clé, 700 heures de film et 2,5 millions d’images transformées en un cycle de mystérieux long-métrages, en séries aussi, et en un espace immersif pour le moins ésotérique. Sa grande première, sulfureuse et chaotique, se déroule en ce moment et conjointement au Théâtre de la Ville, au Théâtre du Châtelet et au Centre Pompidou.

Première DAU Paris - L'ADN

Des débuts confus

Pour rentrer à « DAU », les visiteurs doivent se munir d’un visa - de 6H, 24H ou en accès illimité - qui leur permet de s’immerger totalement dans l’univers de l’Institut. Ceux qui accepteront de débourser entre 75 et 150 euros devront se soumettre à un entretien psychologique, lequel déterminera leur parcours au sein de l’expérience. Qualifié de « Truman Show stalinien » par The Guardian, le projet a multiplié les écueils lors de son ouverture en France. Rappelant la « logique buzz » du Fyre Festival, cet événement monstre prévu aux Bahamas qui n’a jamais vu le jour et arnaqué des milliers de gens, la hype autour de « DAU » a rapidement tourné au vinaigre.

Alors qu'un teasing musclé avait suscité l'engouement de la capitale, l’expérience n’a finalement pas pu débuter à temps, la Préfecture de Police s’étant opposée à l’ouverture du projet pour des raisons de sécurité. À l’heure de la rédaction de cet article, le Théâtre du Châtelet est toujours fermé et bon nombre de participants demandent à être remboursés. Le 23 janvier, journée presse de l’événement, un organisateur de DAU estimait que 6 000 visas avaient été vendus.

Première DAU Paris - L'ADN

Dans les deux théâtres, les décors sont bien en place, mais l’organisation, là aussi, laisse à désirer. Dans les pièces moquettées des deux établissements, la mise en scène rouge et or fleure bon la propagande et l’austérité. Pas de doute, nous sommes bien en URSS, mais la visite des lieux, rapidement expédiée, nous laisse entre deux eaux. L’attente est longue, les bugs techniques nombreux. On promet une projection d’un extrait du film aux journalistes, mais cette dernière est annulée. Les organisateurs eux-mêmes n’en savent pas plus et restent évasifs sur les raisons du couac. Les journalistes qui s’attendaient à vivre l’expérience sont finalement congédiés. Depuis l’ouverture au public, certains participants restés sur leur faim n’hésitent pas à conspuer l’événement sur Twitter.

Première DAU Paris - L'ADN

Borderline, opaque... une oeuvre qui dérange

De manière générale, la nébuleuse « DAU » attise les controverses et semble se complaire dans une dynamique ambiguë et malsaine. Soupçonné d’avoir instauré l’ambiance d’une secte lors du tournage, le réalisateur Ilya Khrzhanovsky semble véritablement manquer de scrupules. En Ukraine et à Paris, l’homme a été accusé de manipulation et de harcèlement par certains de ses « collabor’acteurs », bien que beaucoup admettent avoir participé au projet de leur plein gré. La cruauté de certaines scènes (l’expérience est interdite aux moins de 18 ans) est aussi mise en cause et pose la question de ce qu’un humain est prêt à faire au nom de l’art. Dans une longue enquête, Le Monde révèle certaines découvertes effroyables, comme cette actrice, forcée de s’introduire une bouteille en verre dans le vagin lors d’une scène de torture par le KGB.

Le 29 janvier, à la sortie du Théâtre de la Ville, Cyril, hôte d’accueil français raconte : « Oui, il y a des choses choquantes, tu rentres dans l’intimité des gens. C’est assez voyeuriste. Tu sens que les caméras sont partout. Ils te montrent des gens en train de se bourrer la gueule, des scènes de sexe, des scènes de viol. Tu ne fais que regarder, et en même temps tu es actif puisque tu peux choisir les passages que tu veux visualiser. En même temps, tu es aussi filmé sans vraiment le savoir. Je crois qu’ils veulent capturer des réactions, mais ils devraient le dire aux gens ». Plusieurs visiteurs témoignent en effet de la présence de smartphones dans les sous-sols du théâtre (les visiteurs ont pourtant l’interdiction d’amener le leur) dont la fonction n’est pas clairement expliquée. « Il y a des cabines dans lesquelles tu peux visionner des films. Devant, il y a des téléphones avec une petite lumière verte qui clignote. Je ne savais pas vraiment ce que c’était. Je suis parti du principe qu’ils servaient à filmer les gens », rapporte un visiteur, déboussolé après avoir passé 5h30 en immersion.

Première DAU Paris - L'ADN

Ici, le moindre de vos gestes, la moindre de vos expressions peuvent être réutilisés par « DAU », sorte de monstre avide de data et voué à grossir éternellement. « L’expérience continue ! », lit-on un peu partout. De quoi alarmer le plus paranoïaque des spectateurs, sans parler du fait que Phenomen Films, société de production de DAU, a collaboré avec Cambridge Analytica pour gérer les données de ses visiteurs. Société au cœur du scandale sur l’exploitation des données d’utilisateurs Facebook, elle a depuis fait faillite.

Lors du déploiement de « DAU » à Paris, Le Monde relate qu’une jeune femme a passé quatre entretiens d’embauche pour participer au projet. On lui aurait posé les questions suivantes : « est-ce que vous avez déjà touché un mort ? », « On voudrait faire participer au projet des personnes en fin de vie et des prostituées, est-ce que cela vous dérangerait d’en recruter ? ».

Cyril, hôte d’accueil rencontré plus tôt, ne semble pas avoir vécu la même expérience mais fait état du même manque de transparence dans ses échanges. « Un ami qui habite à Londres a posté un truc sur Instagram, alors j’ai postulé », rapporte-t-il. Après un entretien sommaire, il raconte avoir pu commencer à travailler. « Tu donnes ton nom, tu précises quel poste te plairait le plus et si tu veux travailler de nuit ou de jour, puis ils t’envoient un SMS pour te donner leur réponse et pour te dire quel jour venir ».

Première DAU Paris - L'ADN

Alors, faut-il aller voir « DAU » ?

Entre dessous sales et déceptions, il faudrait sans doute concéder une certaine part d'inédit à « DAU ». Le paradoxe se fait sentir : d'un côté, l'oeuvre est monumentale, hors-norme, jamais vue. De l'autre, les pratiques sont plus que discutables, les visiteurs qui en sortent sont au mieux, déçus, au pire choqués, les équipes malmenées...

Giovanna, jeune Brésilienne de passage en France, n'était pas au courant des polémiques entourant l'oeuvre. Elle affirme avoir apprécié son parcours. « C’était choquant et en même temps très intéressant, mais tout ça fait partie de l’expérience je pense. J’avais vraiment l’impression d’être dans un régime totalitaire, de ressentir ce que les gens ont pu ressentir à l’époque », rapporte-t-elle avec enthousiasme. Matthieu, petite trentaine, est plus mitigé. « Je ne sais pas dans quelle mesure les scènes sont improvisées ou écrites. Il y a des scènes de sexe non simulées, les personnages ne sont pas des acteurs mais jouent le rôle de personnages qui existaient il y a plus de cent ans, pour certains… c’est assez déstabilisant, admet-il. L’expérience brasse énormément de thèmes : religion, genre, sexualité, couple, fidélité… Mais à vrai dire, je ne sais pas encore ce que j’en retire personnellement ». À l’issue d’une projection d’un film de deux heures, Jérémy, 24 ans, sort fumer une cigarette. « Ça m’a fait beaucoup d’effet, j’y réfléchis beaucoup, admet-il, pensif. Si le réalisateur a vraiment réussi à faire ça, c’est un coup de maître. Et en même temps, s’il a effectivement réussi à le faire… merde, c’est éthiquement très problématique… »

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