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une couturière ajuste des vêtements
© Béryl Libault de La Chevasnery pour Jeanne Vicerial

Mode du futur : cette « chirurgienne » du vêtement réconcilie sur-mesure et prêt-à-porter

Le 10 mars 2020

Comment la mode peut-elle lutter contre le diktat des tailles ? Peut-elle revenir au sur-mesure à l’échelle industrielle ? Concevoir des vêtements plus écologiques ? Avec sa Clinique Vestimentaire, la chercheuse et couturière Jeanne Vicerial dissèque la mode à la recherche de solutions.

C’est en 2013, alors qu’elle n’est pas encore diplômée, que Jeanne Vicerial débute son autopsie de la mode. La jeune femme, qui deviendra tour à tour couturière, artiste, chercheuse, designeuse, inventeuse et même « chirurgienne textile » se questionne : où est passé le sur-mesure ? Et les corps, les vrais ? Pourquoi devrait-on modifier nos morphologies pour correspondre aux tailles imposées par les grandes marques de prêt-à-porter ?

Formée à la fabrication artisanale de costumes (« la seule formation publique où l’on apprend la technique du sur-mesure et de la couture », précise Jeanne), diplômée des Arts Déco, doctorante SACRe (sciences, arts, création, recherche) et aujourd’hui résidente à la Villa Médicis à Rome, cette Française au parcours brillant dédie tout son temps à sa Clinique Vestimentaire. Dans cet espace à mi-chemin entre création artisanale et numérique, elle élabore des vêtements tissés sur-mesure, sans chutes et de manière locale : une solution de « prêt-à-mesure » à l’échelle industrielle qui s’écarte de la logique productiviste du secteur.

Dissection devant Robe, CLINIQUE VESTIMENTAIRE - Photo : Maxime Imbert 

Le corps au centre

« Aux Arts Déco, j’ai étudié le prêt-à-porter, mais je ne me suis jamais retrouvée dans sa logique, explique la styliste depuis son atelier à Rome. J’avais appris à faire du sur-mesure en partant d’une silhouette, et soudain, on m’apprenait à faire des études de marché. On parlait de volumes de production et de mannequins tailles 36, c’était du style, pas de la couture. »

C’est en écrivant son mémoire que la jeune femme se plonge dans l’histoire, souvent barbare, du vêtement. Elle évoque notamment le port du corset dans les années 1900, régulièrement responsable de descentes d’organes chez les femmes. Très vite, le parallèle se dessine avec l’arrivée du prêt-à-porter. « C’est une révolution qui était positive au départ, mais qui nous a forcés à modifier nos propres corps pour correspondre à ses gradations, on s’est mis au sport aussi, à faire des régimes et de la chirurgie. »

Alors, Jeanne Vicerial imagine son propre espace de création, loin des canons fashion et des logiques de collection.

CLINIQUE VESTIMENTAIREPhoto : Mathieu Faluom

Un espace de « chirurgie textile »

Après un passage chez le créateur expérimental Hussain Chalayan et en découvrant le travail du cuir dont les techniques se rapprochent de la chirurgie, la chercheuse prend l’anatomie humaine plus au sérieux. Elle ira même jusqu’à rencontre des chirurgiens pour réaliser « un modèle musculaire textile ». Il ne s’agit plus d’adapter le corps au vêtement, mais de tisser un vêtement modulable en fonction de chaque corps, un genre d’écorché qui vous colle à la peau. Objectif ? Remettre l’individu au centre de la création plutôt que dans la posture d’un simple « consommateur ».

Avec un fil recyclé de 466 kilomètres de long, elle crée sa première robe, puis un autre prototype avec un fil de 150 kilomètres de long qui reprend la forme de l’épine dorsale. Au total, il lui faudra plus de 800 épingles et trois mois de travail pour créer ce dernier. Pour ses pièces, la styliste utilise des fils issus de bobines inutilisées de maisons de couture.

« Je n’ai jamais de chutes et j’utilise la matière nécessaire, à savoir un fil par pièce », commente cette dernière. Mais à force de toujours faire le même geste et comme chaque vêtement nécessite énormément de temps, Jeanne Vicerial a dû réfléchir à une alternative.

Robe Épine dorsale, CLINIQUE VESTIMENTAIRE - Photo : Maxime Imbert 

Automatiser l’artisanat avec l’intervention de la main humaine

 Afin d’industrialiser sa démarche et dans le cadre d’une thèse qu’elle a présentée en octobre 2019, la chercheuse a collaboré avec des ingénieurs de l’École des Mines pour mettre au point une machine dont elle a aujourd’hui déposé le brevet.

« C’est un outil de "tricotissage" qui me permet de travailler le tricot, la maille et la dentelle. Derrière, il y a cette idée que la tech peut nous aider à faire de l’artisanat. Ce que je faisais en sept heures se fait maintenant en sept minutes, mais je peux, à tout moment, arrêter la machine et reprendre la main. »

Initialement, la chercheuse souhaitait aussi automatiser la prise de mesures de ses clients. « J’ai abandonné l’idée. Je me suis rendu compte que je faisais la même chose qu’en prêt-à-porter alors que je veux simplement recréer du lien entre la création et l’individu. En plus, la prise de mesures numérique met les gens mal à l’aise. Alors, le temps que je gagne avec la machine, je le place dans ces échanges qui sont si importants. »

Tricotissage à la main, CLINIQUE VESTIMENTAIRE - Photo : Vivien Bertin

Une démarche critique plutôt qu’une solution pour passer à l’échelle

D’ailleurs, c’est le fait de se recentrer sur l’humain qui confère une dimension écologique à son travail. « Ce n’était pas ma principale motivation, même si j’ai appris à ne gaspiller aucune matière. C’est le rapport à l’autre, le fait de prendre le temps pour chaque pièce qui m’a naturellement amenée vers une démarche plus durable. »

Elle le rappelle, sa machine n’a pas pour vocation de produire en masse. À terme, elle envisage de partager son expérience avec sa communauté, voire de lancer des collaborations de « prêt-à-mesure » avec d’autres créateurs.

« Je ne sais pas si c’est la mode du futur, mais c’est en tout cas la proposition d’un système qui pourrait fonctionner. »


Jeanne Vicerial a rejoint Blasphème, une communauté qui rassemble l'avant-garde créative et permet aux marques de bénéficier des conseils de spécialistes et de s’associer à des projets en devenir.

Margaux Dussert - Le 10 mars 2020
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