Sarah Grant

À quoi ressemblerait un Internet inspiré des plantes ?

© Romane Mugnier

L’artiste Sarah Grant s’inspire des plantes et des réseaux informatiques pour imaginer un Internet fait de latences et d’imperfections. Une alternative qui offre un contrechamp sur l’Internet capitalistique des GAFAM.

L’Internet que nous connaissons incarne un idéal de puissance et de vitesse. Quelques secondes de latence et ce sont des milliards d’individus qui trépignent devant leur écran. La continuité de service est d’ailleurs une obsession pour celles et ceux qui travaillent chaque jour à ce que ce réseau ne connaisse jamais de cassure. L’artiste et programmeuse américaine Sarah Grant a choisi de situer son travail dans les interstices de ce web qui ne dort jamais. Ses recherches sur les réseaux de communication l’ont poussée à explorer l’Internet des plantes et des cellules, une réflexion à mi-chemin entre la poésie des réseaux et la politique. Nous l’avons rencontrée à l’occasion de sa venue à la Gaîté Lyrique, dans le cadre de la programmation du collectif NØ LAB.

Sarah Grant © Romane Mugnier pour L'ADN

En tant qu’artiste, pourquoi vous intéresser aux Internets alternatifs ?

SARAH GRANT : Internet est un espace inégalitaire caractérisé par des relations de pouvoir asymétriques. Prenez les réseaux sociaux. En caricaturant à peine, on pourrait dire qu’ils ont été conçus pour deux raisons : rester en contact avec sa famille et avoir des relations sexuelles. Ces valeurs sont à la base de la conception des programmes et réseaux que nous utilisons au quotidien. C’est pourquoi j’ai choisi d’étudier les réseaux de communication qui se forment dans la nature pour comprendre si d’autres manières de faire réseau pouvaient nous inspirer. Je me pose la question suivante : à quoi ressemble un web qui n’est pas régi par des logiques productivistes d’accumulation, de captation et de profit ?

En tant qu’artiste, j’envisage les technologies et les réseaux de communication comme des espaces politiques en trois dimensions. On a tendance à considérer qu’Internet est une chose abstraite qui flotte dans l’air alors qu’il s’agit d’une réalité tangible, qui comprend une architecture de réseau, des câbles et des endroits pour stocker les données. Ces réseaux de communication ont la caractéristique d’être très inégalitaires. Tout le monde n’a pas accès au même Internet selon qu’il se trouve à un endroit ou à un autre du globe. Ce facteur d’inégalité, on le retrouve dans le matériel hardware, dans la vitesse du réseau mais aussi dans les coûts d’accès au service. Et dans certains pays, c’est la surveillance et le contrôle qui façonnent les réseaux de communication. Tout ceci n’existe pas de cette manière dans la nature car les réseaux qui s’y forment se développent pour assurer la survie des espèces.

L’idée d’un Internet des plantes est surprenante, pour beaucoup elle paraît saugrenue. De quoi s’agit-il ?

Je cherche à comprendre les tentatives de connexion et de mise en réseau des organismes non-humains. Une simple promenade en forêt permet de comprendre que les végétaux qui nous entourent sont essentiellement organisés en réseaux denses et complexes, le tout formant un équilibre parfait. Il peut s’agir d’un type de champignon qui ne pousse que dans un certain type de sous-bois et qui nourrit à son tour un arbre en lui permettant de se débarrasser de ses déchets. Ces arrangements symbiotiques sont très sophistiqués et forment des réseaux complexes, avec des intrants et des extrants. Je m’en suis inspirée pour imaginer des protocoles de connexion qui impliquent des végétaux. Mais l’idée de ces réseaux plante-à-plante est de subvertir la fonction traditionnelle que l’on associe aux réseaux de communication. On attend d’eux qu’ils soient résilients et que la continuité de service soit parfaite. À l’inverse, je cherche à explorer la fragilité des systèmes, les moments de latence et les échecs dans la connexion ou la transmission d’information.

Que recherchez-vous à travers les protocoles plant-to-plant qui mettent en réseau des végétaux et des programmes informatiques ?

Ces protocoles viennent d’une réflexion à la fois abstraite, ludique et poétique. Je l’ai ensuite mise en œuvre sous forme de workshop à l’Université des Arts de Londres où j’ai proposé aux étudiantes et étudiants de fabriquer un réseau instable de radios et de capteurs attachés à des plantes. L’enjeu était de réfléchir à la manière avec laquelle les données se transmettent ou échouent à se transmettre. Le réseau que nous avons construit était influencé par des perturbations qui tenaient autant au mouvement naturel des plantes qui cherchent la lumière qu’à des conditions naturelles comme la présence de soleil et de vent. Le tout était relié à un programme informatique qui retranscrivait les fluctuations dans l’échange des données. Notre objectif n’était pas de venir réparer les instabilités mais au contraire de les observer. Avec ce workshop, je voulais proposer une réflexion sur l’impermanence des réseaux et la fragilité des systèmes de partage d’information, à rebours de l’obsession actuelle pour un Internet qui fonctionne à pleine vitesse 24 heures sur 24.

Vous vous êtes également intéressée au Blob, cet organisme unicellulaire préhistorique. Où vous a menée cette expérimentation ?

Le Blob (Physarum polycephalum ou slime mould en anglais, ndlr) est une créature fascinante. Cet organisme ne possède pas de cerveau, il est constitué d’une cellule unique. Lorsqu’il part à la recherche de nourriture, le Blob se déploie sur une surface en actionnant divers canaux. En réalité, le Blob crée des réseaux au moment de se nourrir. Ce qui m’intéresse avec cet organisme, c’est qu’il illustre une manière de faire réseau qui préexiste à l’Internet tel qu’il a été pensé par les hommes. Cela ouvre plein de possibilités et de pistes de réflexion sur des formes alternatives de mise en réseau. On peut considérer cette expérience comme relevant du bio-computing. Elle a fait l’objet d’une exposition à Berlin baptisée Physarium Typologies.

Pensez-vous que les protocoles plant-to-plant ou les Internets inter-espèces puissent influencer la manière avec laquelle nous faisons réseau, nous les humains ?

Pour le moment, je m’intéresse surtout à ce que la nature peut nous apprendre dans la manière d’architecturer et d’entretenir des réseaux. Mais j’ai amorcé une réflexion qui porte sur des réseaux locaux. Le projet s’appelle LANscape pour Local Area Network Landscape et je le mène dans le cadre de mon studio Weise7 basé à Berlin. Il s’agit de réfléchir à la topographie et aux caractéristiques biologiques d’un espace sur lequel on a décidé d’implanter une architecture de réseau, de manière à concevoir un projet qui n’arraisonne pas cet espace naturel mais s’y trouve placé comme un complément. L’objectif est de renverser la relation verticale et asymétrique entre l’infrastructure et l’environnement.

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