Opéra spatial de Jason Allen

Intelligence artificielle, urgence climatique... En 2022, l'art est à la croisée des chemins

© Jason Allen / Théâtre d’Opéra Spatial conçue par Midjourney

Tandis que l’intelligence artificielle chahute les pratiques artistiques, l’impératif climatique s’invite aux premières loges de la création. Entre expérimentations, inquiétudes et résolutions, récit d’un été 2022 qui questionne le futur de l’art.

L’Histoire de l’art gardera-t-elle la mémoire de 2022 comme celle d’un grand tournant ? L’année restera en tout cas marquée par deux accélérations, à certains égards contradictoires, mais aussi résolument en phase avec l’époque : accélération de la révolution numérique d’une part, avec toute une génération d’amateurs qui se saisissent de nouveaux outils dopés à l’intelligence artificielle, et accélération de l’urgence climatique de l’autre, avec une nouvelle prise de conscience chez les professionnels. Retour sur un été qui pourrait bien faire date sur le front de la culture et de la création.

Lundi 29 août 2022, stupeur à la Colorado State Fair : entre deux concerts country et un rodéo, Jason Allen remporte le premier prix du concours d’art (et 300 dollars), catégorie digital painting pour son Théâtre d’Opéra Spatial – provoquant l’ire des autres concurrents. Les réseaux sociaux et les plus grands médias s’emparent du sujet, donnant une visibilité disproportionnée à l’événement. Ce que l’on reproche au concepteur de jeux vidéo de 39 ans ? D’avoir triché, tout simplement. Car Théâtre d’Opéra Spatial est l'œuvre de MidJourney, une intelligence artificielle créatrice d’images.

Lancement de MidJourney (hébergé sur Discord) en juillet, de Stable Diffusion (open source) en août, ouverture de Dall-E 2 en septembre… Depuis cet été, ces logiciels text-to-image déferlent littéralement en ligne, mettant la génération d’images à la portée de chacun, gratuitement ou pour quelques dollars à peine. Et l’intérêt des internautes est bien là. La phase de bêta de Dall-E 2 avait déjà réuni plus d’un million d’inscrits. L’outil est développé sur la base du modèle de langage GPT3 par OpenAI, entreprise cofondée par Elon Musk (il l’a quittée en 2018) et soutenue par Microsoft. Même TikTok s’y met avec AI Greenscreen, un copycat basique destiné à créer des fonds, tandis que Meta a annoncé en septembre la sortie prochaine de Make-A-Vidéo, une IA text-to-video…

Affûter son « promptcrafting » avec la communauté

Comment ça marche ? « Un astronaute montant à cheval dans un style photo réaliste » , « Une princesse cyberpunk endormie sur la plage un soir de pleine lune rendu 3D » ou « New York style Gauguin » … Pour donner corps à vos rêves les plus fous, un outil text-to-art tel que Dall-E combine deux réseaux de neurones, l’un spécialisé dans une reconnaissance visuelle capable de reconnaître des choses ou même des styles visuels, tandis que l’autre, appelé diffusion, se charge de constituer l’image. Ces modèles entraînés sur de massifs volumes de données ouvre l’épineux débat du copyright. Guetty Images a d’ailleurs banni de sa plateforme les images créées par ces outils. La banque d’images dit attendre que les interrogations juridiques, notamment autour du droit d’auteur, tant du matériel “scrappé” que celui nouvellement créé, soient levées. Quant au traitement du langage naturel, il ne fera pas tout. Outre la fascination exercée par ces images sur ceux qui s’essaient à frotter cette nouvelle lampe magique (y compris l’auteur de ces lignes), la façon dont vous vous adressez à son génie aura aussi son importance.

Cet art d’énoncer les bonnes “invites” (ou prompts, en anglais) a développé de nouvelles communautés. Échanges sur Discord, fils sur Reddit ou guides dédiés… Les amateurs cherchent à partager les bonnes pratiques de cette discipline, gratuitement pour ces deux premiers ou contre rémunération… Car oui, il y a déjà une marketplace du prompt. Sur Prompt Base, on s’échange les meilleures invites pour Dall-E contre menue monnaie, entre 2 et 5 dollars pièce – et 20% de commission au passage pour cet intermédiaire. Voyez notre article sur les « meilleurs outils pour des prompts qui déchirent » ...

« Art is dead, dude »

Plus largement, l’I-Art pose d’insondables questions, sur l’art et sa nature, à la croisée de l’éthique et de la philosophie : en quoi le prompt est-il si différent du pinceau ? Qu’est-ce que la pulsion créatrice ? Où s’arrête l’influence, où commence la contrefaçon ? La machine va-t-elle remplacer l’artiste ?

En tout cas, les concept artists, qui imaginent les mondes fantastiques dans films et séries, s’inquiètent déjà… Dans une vidéo publiée sur TikTok par le spécialiste Gianluca Mauro, une artiste s’interroge : « On en rigole entre nous, mais j'ai déjà perdu deux jobs à cause de Midjourney (…) On m'encourage à apprendre rapidement à écrire des prompts et à devenir une spécialiste dans ce domaine. » L’artiste digital RJ Palmer tweete lui, avec colère : « Cette chose veut nos jobs ; elle est activement anti-artiste ». Quant à Jason Allen, il balaie le débat d’un revers de prompt : « Art is dead, dude » , assène-t-il au New York Times, en gardant le secret sur les quelque 900 itérations qui ont présidé à la création de Théâtre D’opéra Spatial.

Headbangers et brumisateurs

L’été 2022, c’est aussi un avant-goût de ce que pourrait être, selon Météo France, la norme de cette saison à horizon 2050. Ce n’est guère réjouissant : canicule, méga feux, sécheresse, orages violents… Et le monde du spectacle vivant, notamment celui des festivals, a été aux premières loges pour le constater. Comme ce jeudi 30 juin 2022, quand un déluge apocalyptique s’abat sur le site des Eurockéennes de Belfort, faisant sept blessés et entraînant l’annulation des deux premières journées. Au début de ce même mois, le festival francilien We Love Green avait déjà dû reculer devant la violence des intempéries et évacuer 40 000 personnes. Et à Clisson, le bien-nommé Hellfest (festival de l’enfer) s’est tenu sous des températures caniculaires, au point de devoir arroser copieusement ses head-bangers avec force brumisateurs et lances à eau… alors même que la Loire-Atlantique était classée à risque très probable de sécheresse et soumise en partie aux restrictions d’eau, comme le rappelle un collectif en faveur de la transition écologique du secteur culturel dans une tribune parue dans Le Monde.

Ce texte pointe du doigt la « course au gigantisme » des grands festivals français difficilement compatible avec le long chemin de la transition zéro carbone. Pour reprendre l’exemple du Hellfest, celui-ci est devenu le plus gros de France, avec 420 000 entrées – contre 180 000 en 2019, une année qui elle-même enregistrait une fréquentation multipliée par six, par rapport à 2006… Or, plus les festivals grossissent, plus leur « zone de chalandise » s'accroît – plombant inexorablement leur impact carbone, notamment sur les postes mobilités. Dans son rapport consacré à la décarbonation de la culture, le Shift Project estime que « si 3% des festivaliers viennent en avion dans un rayon moyen de 1 500 kilomètres, ils réaliseront près des deux tiers des émissions de transports des festivaliers ».

Autre exemple, la « subdivision de la jauge d’un grand festival réunissant 280 000 personnes en dix festivals de jauge d’environ 28 000 personnes » réduirait de 16,5 % son bilan carbone… Le seul cas des festivals et de leur massification délétère suffit pour comprendre alors qu’en matière de décarbonation de la culture aussi, less is more : « diminuer les échelles, relocaliser les activités, ralentir » le rythme, voire « renoncer » font ainsi partie des dynamiques de transformation énoncés par le think tank dans son plan. Une capacité à « faire moins », qui confine à la révolution copernicienne.

Permaculture culturelle

Dans une interview à L’ADN, le directeur du Théâtre national de la Danse de Chaillot ne dit pas autre chose : la culture doit « sortir de la logique du produire pour produire », « arrêter avec cet imaginaire de la croissance qui mise sur l’exclusivité, sur la nouveauté » qui draine par ailleurs son propre lot d’idées reçues, selon Rachid Ouramdane : « On croit qu’à produire plus, on crée plus d’accessibilité culturelle. C’est faux. »

Pour opérer ce renversement de paradigme, l’artiste croit aux vertus du collectif. En compagnie du Palais de Tokyo et du Musée d’Art Moderne de Paris, Chaillot interroge et repense ses modèles et sa production. Avec, pour réussir cette mue écoresponsable, une source d’inspiration revendiquée : la permaculture. « Penser et agir en écosystème, dans une logique de collaboration et de partage des ressources », « favoriser les circuits », « opter pour un partage raisonné de l’espace et du temps » mais aussi « éviter la monoculture esthétique » en travaillant à des programmations inclusives… Tels sont les principes de cette « permaculture institutionnelle » théorisée par Guillaume Désanges, président du Palais de Tokyo dans une tribune au Monde.

En clôture de la dernière édition de Think Culture, en septembre dernier, la ministre de la Culture, Rima Abdul-Malak a dévoilé cinq axes de travail qui doivent servir à la transition écologique du secteur : créer autrement de nouvelles pratiques durables, notamment avec l’écoconception ou le recyclage ; développer un numérique culturel sobre, en cherchant à réduire l’empreinte numérique du secteur, tout en assurant la présence de la France dans le métavers et autres mondes virtuels ; inventer les territoires et les paysages de demain, pour concilier le développement des énergies renouvelables et la protection du patrimoine ; repenser la mobilité pour une culture plus accessible, en allant chercher de nouveaux publics, tout en réduisant l'impact de leur mobilité, l’un des premiers postes émetteurs de la culture ; et enfin, préserver et conserver pour demain, pour les enjeux relatifs à la conservation du patrimoine matériel et immatériel dans le cadre de la transition écologique.

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commentaires

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  1. Angry Kitty dit :

    attention problème de traduction !!! "anti-artistes" et non "antiracistes" (sic) !

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